La vie sur le palier d’en face

C’est une histoire d’une grande banalité mais d’une grande émotion qui frappe à ma porte ce vendredi soir de novembre sur les coups de vingt heures trente …

Je suis tranquille, je suis peinard dans ma cuisine occupé avec un poireau, un céleri, du gingembre, mon mixer. Ça fait du bruit un mixer. Surtout quand en plus on écoute la radio et que le four à chaleur tournante est en marche. J’entends des paroles un peu vives chez ma voisine. « Encore en train de se chamailler avec son mec !» pensé-je furtivement, tout occupé que je suis ni à louper mon velouté poireau-céleri, ni à rater à la radio le cinquième volet de l’affaire Harry Québert, l’histoire d’un écrivain respecté rattrapé par son passé et qui se retrouve accusé d’avoir assassiné, vingt cinq ans plus tôt, une jeune fille de quinze ans avec laquelle il aurait eu une liaison.

Je suis tranquille, je suis peinard avec ma crème fraîche dont je m’applique à mettre la bonne portion pour que mon velouté soit bien doux au palais quand j’entends un bruit assez sourd. Je pense que mon voisin du dessus vient de chuter de sa chaise. Ça me fait sourire, j’imagine la scène. Je pense aussi qu’il a dû se faire très mal. Mais Cannelle qui tourne en rond dans l’espoir de lécher le pot de crème fraîche dès que j’aurai le dos tourné me rappelle à ma recette. Et puis, sur France-Culture, l’émission me captive.

Je suis tranquille, je suis peinard à surveiller attentivement la fin de la cuisson de mon velouté. C’est qu’une fois que le lait et la crème fraîche sont ajoutés, il est totalement hors de question de laisser l’ébullition monter. C’est qu’on ne rigole pas avec ces choses-là ! Un velouté, ça mérite toute notre attention.
Derrière les voix à la radio, j’entends un bruit de sirène. Je crois d’abord que c’est dans la fiction, mais non, ce doit être dans la rue. Avec le plan Vigipirate rouge, les sirènes de police sont devenues quotidiennes. Mais mon velouté est plus important.
Au moment d’appeler mes enfants à table, la lumière vive d’un gyrophare dans la nuit par la fenêtre de la cuisine retient mon attention. Mais zut ! C’est que c’est dans ma rue ! Je me précipite à la fenêtre. Un véhicule du SMUR, une ambulance, une fourgonnette d’intervention des pompiers … au pied de ma porte. Ouh là, c’est chaud ! Que se passe t’il ? Merde, mon velouté que je dois surveiller ! Merde, la chatte qui va en profiter ! Je me penche à la fenêtre. Incendie, pas incendie ? C’est que c’est tout de même plus important qu’un velouté si on doit évacuer.
Ah non, c’est chez … ma voisine. Ma voisine d’en face. La dame que je croise chaque matin et chaque soir. La dame que je dépanne de temps en temps avec du pain, du lait et du sucre parce que ses fins de mois sont encore plus difficiles que les miennes ou avec une clef à molette quand son gars n’est pas là. Ou qu’elle l’a mit dehors. Ce qui arrive assez souvent. Parce que la dame a du caractère. Beaucoup de caractère même. Je l’ai vue un jour gifler son bonhomme sur le palier, un grand costaud, trois têtes de plus qu’elle et une de plus que moi. Son bonhomme que j’ai vu une autre fois valser dans l’escalier parce qu’elle l’a attrapé par le fond du pantalon pour le mettre dehors. Une fois encore, j’ai vu le gars sur le palier prendre toutes ses affaires dans la figure parce qu’elle l’avait mis à la porte. A chaque fois, le gars ne disait rien. Il baissait la tête, tout penaud. Mais ça me faisait mal au cœur. Comment un solide gaillard comme lui pouvait-il se faire malmener de la sorte ?

Je le connaissais bien ce gars car à plusieurs reprises il m’a livré une pizza. Parce que c’était son job : livreur de pizza. J’étais à chaque fois très gêné face à lui, parce que chaque fois qu’il m’a livré une pizza, le hasard faisait que c’était peu de temps après qu’il se soit pris une raclée monumentale ou une engueulade costaude. Et quelles engueulades ! Retentissantes. Si retentissantes que le soir du réveillon du nouvel an 2014, la police a dû intervenir en force pour séparer mes voisins. Ce n’était pas la première fois, loin s’en faut, certains de mes voisins étant bien moins patients que moi, surtout quand les escarmouches verbales nocturnes en venaient presque à décrocher les tableaux au mur. D’ailleurs, un jour qu’un mec éméché en visite chez ma voisine, lui aussi foutu dehors, s’en était pris à ma porte en la frappant avec violence — des traces encore visibles aujourd’hui — je suis allé au commissariat. Ce n’est pas tant que je me souciais de ma porte, après tout je ne suis que locataire !, c’est surtout pour la petite fille. J’étais atterré de voir une gamine entendre sa mère hurler de la sorte et surtout frapper le papa ou le visiteur du jour. Sauf que le commissariat m’a renvoyé dans mes cordes :
– Non mais monsieur, que voulez-vous qu’on fasse ? On ne va tout de même pas prendre une plainte pour cela !
– Oui, mais la gamine ?
– Allez voir les services sociaux !
Alors je suis allé voir les services sociaux. La première fois, on m’a dit de « laisser tomber ». La seconde fois, on m’a dit un peu sèchement « De quoi vous mêlez-vous ? ». Alors j’ai laissé tomber. Après tout, c’est vrai quoi, je suis tranquille, je suis peinard, j’ai un job qui m’enchante, de quoi je me mêle ?
Le devenir de la gamine m’inquiétant fort, je suis cependant deux fois parti alerter le bailleur. Là encore, on m’a gentiment dit « ne rien pouvoir faire ». Il m’a été conseillé de faire le tour des quatre autres locataires de ce petit immeuble tranquille, de monter un dossier « parce que sans dossier, on ne peut rien faire ». Mais je n’ai rien fait. Je n’ai pas osé déranger mes voisins. C’est vrai ça : de quoi je m’intéresse à la vie des autres ? Néanmoins, je suis une autre fois retourné au commissariat et une autre fois encore, c’est moi qui ai choisi d’appeler la police parce que je me suis dit que cette petite fille n’avait absolument rien fait pour mériter cela. Quelle terrible éducation que de voir ainsi sa mère frapper de la sorte son père ou le compagnon du moment !

Quand j’ai vu la police arriver, d’abord les locaux dans leur habituelle Peugeot, puis une autre équipe avec un Kangoo, puis une petite fourgonnette grise d’un gars que je n’ai jamais vu dans mon bled, qui tranquillement a déballé du hayon tout son matériel avant d’enfiler un gilet gris siglé dans le dos : « Police technique et scientifique”, j’ai compris que ça ne rigolait plus. Sept véhicules d’intervention dans une rue de cent mètres, ça se repère. Surtout quand, allez savoir pourquoi, personne ne coupe les gyrophares.
Mon palier est devenu une salle d’attente pour les infirmiers, le Samu, la police, le médecin légiste et la substitut du procureur tandis que les flashs crépitaient dans la cuisine de ma voisine puis dans tout son appartement. Tandis que tout ce beau monde patientait, laissant la PJ opérer, j’ai pensé « Dommage, je n’ai plus de café pour leur en offrir un ! ».
Ironie du sort, sur France Culture le titre de l’émission de soirée, c’est maintenant “La Dispute”.

Quand j’ai vu la petite fille de sept ans repartir entre deux policiers, avec l’un d’entre eux qui portait son sac d’école et un grand sac plastique dans lequel étaient entassés quelques vêtements, un immense frisson m’a parcouru et j’ai pensé : « Mais qu’ai-je fait pour éviter cela ? ».
Et là, je me suis dit que je n’aurai pas dû “laisser tomber”, mais vraiment pas ! Cela m’a immédiatement renvoyé vers les attentats de Paris. Quel lien me direz-vous ? Je pense que chacun d’entre nous n’est pas innocent de ce qui se passe dans la vie, que ce soit les problèmes climatiques, les attentats ou … la vie sur le palier d’en face.
Depuis 2003 et l’invasion de l’Irak, je pense que nous avons fait une belle ânerie. Aujourd’hui un grand nombre de cadres de l’armée démantelée de Saddam Hussein oeuvrent au sein de l’Etat Islamique. Qu’avons-nous fait pour empêcher cette guerre, une guerre dont nous venons de payer chèrement les conséquences il y a deux semaines ? Que faisons-nous pour empêcher que ça recommence ?
Pour ma petite voisine de sept ans, il est évident que je n’ai pas fait tout ce que j’aurai dû faire pour éviter ce drame.
Cela aurait-il changé quelque chose ? Comment le savoir ? Je n’ai pas tout fait et c’est ce que je retiens ce matin. D’ailleurs, je ne suis pas étonné de ce qui vient de se passer sur mon palier : j’y ai parfois pensé quand j’ai vu la violence des coups portés, me disant que le gars pouvait se fracasser la tête dans les escaliers. Je n’aurai pas dû céder aux remarques de la police que visiblement j’embêtais avec ma démarche, j’aurai dû insister auprès des services sociaux. Mais voilà, j’étais tranquille, j’étais peinard. Et puis on s’habitue à tout. Aux cris comme aux coups. Surtout quand ce sont les autres qui les reçoivent, en l’occurrence le mec du moment de ma voisine. Le coup de pied aux fesses et la gifle appuyée se sont ce vendredi soir mués en couteau. Un seul coup a suffit. Sauf qu’aujourd’hui, une gamine de sept ans n’à plus de mère, sûrement en prison pour longtemps. Drôle de façon de débuter la vie.

PV n°2151, “homicide volontaire”. Tandis que je m’appliquais à mon velouté, dans la cuisine d’à côté une drôle de recette s’est cuisinée.
Ouh là là, je ne suis pas prêt de revoir ma clef à molette !

© Thierry Birrer, November 29. 2015.