“Loi travail” et mobilisation numérique : quelques enseignements (étonnants)

Sauf à être partis sur Mars, vous avez pu constater à quel point la Loi Travail a occupé l’espace médiatique et les réseaux sociaux ces dernières semaines. Si le débat s’est progressivement focalisé sur les manifestations de rue - celle du 9 mars en particulier -, ainsi que sur l’attitude du gouvernement face à l’ “épreuve de la rue”, c’est sans aucun doute la mobilisation numérique préalable qui a le plus attiré l’attention des médias.

Tout a été dit ou presque sur la mobilisation des premiers jours sur Internet. “Une mobilisation inédite” , selon Mediapart, “une mobilisation citoyenne jamais vue sur internet”, pour France 3, … Les médias n’ont pas manqué de superlatifs pour souligner l’ampleur de ce qui sera vite désigné comme “un phénomène viral” , avec des tweets qui « inondent les réseaux sociaux à la vitesse de la lumière » (sic).“Une ré-appropriation de l’espace politique par les citoyens eux-mêmes”, pour citer les initiateurs du mouvement, “une nouvelle forme d’expression des émotions et opinions populaires”, du côté des sociologues.

Source : Visibrain

Du point de vue médiatique, le mouvement numérique, a été considéré par son ampleur comme un véritable phénomène de société, en s’attachant notamment à deux des composantes de la mobilisation : la progression très rapide de la pétition “Loi Travail, non merci”, la puissance narrative du hashtag #OnVautMieuxQueCa.

Après cette première étape de mobilisation numérique contre la loi Travail, plusieurs questions demeurent dans l’angle mort : Comment expliquer une médiatisation aussi rapide ? Quelle a été l’ampleur réelle de la mobilisation numérique ? Que raconte la globalité des 250 000 tweets du hashtag #OnVautMieuxQueCa ?

Pour tenter d’y voir plus clair dans le volume de tweets produits (250 000 tweets après nettoyage des hashtags parasites), nous avons utilisé l’outil Visibrain, qui permet d’analyser les flux de données émis sur Twitter.

1 Comment expliquer une médiatisation aussi rapide ?

Quatre caractéristiques de la mobilisation numérique ont sans doute été déterminantes pour attirer rapidement l’attention des médias.

1- La vitesse d’exécution . Le mouvement de contestation de la loi Travail est lancé par quelques militants de gauche très connectés. Ils se définissent comme des lanceurs d’alerte, sont “rompus aux campagnes en ligne” et capables de mettre en place en quelques jours une palette très large d’outils de mobilisation : loitravail.lol conçu pour faciliter l’engagement, pétition sur change.org, différents #, pages FB et Twitter, carte des mobilisations, vidéos sur Youtube…Leur vitesse d’exécution a surpris et pris de vitesse les autorités officielles : le compte @loitravail est créé au moment où les claviers sont déjà chauffés à blanc — laissant peu de chances à la pédagogie du projet.

2. Des narratifs nombreux et percutants ( précarité durable, loi du MEDEF, travail des enfants…) qui résonnent dans l’opinion en permettant à beaucoup de s’identifier, qui “dramatisent” aussi l’enjeu et créent de l’indignation, élément-clé de l’engagement sur les réseaux sociaux.

3. La proximité avec les médias : des porte-paroles à l’aise sur les plateaux, habitués au débat (ce qui génère automatiquement des demandes en radio et TV), très actifs sur Twitter - le réseau social de prédilection pour de nombreux journalistes - autant de points forts qui ont permis d’obtenir rapidement de la visibilité au-delà des réseaux sociaux.

4. L’extension du domaine de la lutte : la contestation numérique de la loi Travail s’exprime d’abord sur un terrain politique « classique », portée par des militants de gauche, qui ont su identifier les signaux faibles propices à une mobilisation de grande ampleur. Mais l’opposition à la loi Travail a trouvé un écho plus large avec l’initiative - quelques jours après la pétition - de vidéastes engagés (terme qui les définit mieux que Youtubeurs), moins impliqués dans un champ politique traditionnel qu’ils rejettent. A la logique pétitionnaire va s’ajouter une démarche qui s’appuie sur les capacités d’expression des citoyens, en ouvrant un champ beaucoup plus étendu que le strict contenu de la loi.

La complémentarité des deux actions va jouer pleinement dans l’accélération du traitement médiatique : la pétition crée le nombre mais elle reste anonyme, les témoignages via #OnVautMieuxQueCa sont moins nombreux mais ils donnent de la chair.

2 Au-delà de l’emballement médiatique suscité par la pétition, quelle a été l’ampleur réelle de la mobilisation numérique ?

S’agissait-il d’un raz-de-marée, d’une vague sans précédent ne cessant d’ “enfler”, comme l’ont affirmé certains commentateurs ? Dans les médias, les marqueurs de performance d’une mobilisation numérique sont d’abord quantitatifs, dans le cas présent le nombre de pétitionnaires et dans une moindre mesure la volumétrie de tweets produits sur les hashtags dédiés (#loitravailnonmerci #OnVautMieuxQueCa,…). Entrer rapidement dans la catégorie des indicateurs à cinq chiffres, c’est la garantie de reprises médias qui permettent d’enclencher un cercle vertueux de visibilité.

Pétition : engagement minimum, mobilisation maximum

Pour cela, il faut savoir faciliter l’engagement des internautes au moment où leur attention est au plus haut, ce qui ici va être fait avec le site loitravail.lol. Un modèle du genre : ergonomie simplifiée, des contenus très clairs, une omniprésence d’incitations à l’engagement immédiat (signer la pétition) .

Un coût d’engagement très faible, en quelques clics : la signature de la pétition Loi Travail, non merci présente toutes les caractéristiques du « slacktivisme » (ou activisme paresseux), en se situant en haut de la pyramide de l’engagement. Là où affirmer ses convictions demande le moins d’efforts :

relayer des articles, signer des pétitions, changer son avatar, « liker » une page, partager une application Facebook ou une vidéo militante … Les associations et les grandes causes connaissent bien ce phénomène, qui peut s’avérer à double tranchant : d’un côté, elles s’en servent pour donner de la visibilité à leurs causes, de l’autre elles s’en méfient, car le slacktivisme éloigne parfois de l’engagement utile (le don notament, cf la campagne de l’UNICEF « likes don’t save lives »).

Au plan politique, la construction d’une très large communauté - même pour partie éphémère - dépassant le cercle classique des militants et sympathisants permet d’imposer un rapport de force. Ici, l’effet de massification rapide est important au plan tactique, car c’est lui qui garantit la visibilité puis la maîtrise de l’agenda médiatique.

Constituant la forme d’engagement la plus simple contre la Loi Travail, La pétition sur change.org connait un succès exceptionnel: elle atteint le million de signataires le week-end avant la manifestation du 9 Mars. Un cap symbolique qui permet de nombreuses reprises médias les jours précédents. L’objectif de visibilité médiatique est ainsi largement atteint.

Une pétition en ligne ne peut fonctionner aussi bien et aussi vite que si elle repose sur un “insight”, une “vérité ressentie” profondément ancrée dans l’opinion, susceptible de provoquer une forte réaction émotionnelle : indignation, sentiment d’injustice… . Ici en l’occurrence, l’ “insight” déclencheur est très clair : “la loi travail n’offre d’autre perspective d’avenir aux salariés que de la précarité tout au long de la vie”.

La pédagogie ou les discours d’autorité - même relayés par un Prix Nobel d’économie - prétendant le contraire, peu lisibles, ne peuvent rien contre une opinion fortement ancrée dans les consciences des 18–34 ans : celle d’être une génération sacrifiée qui vivra moins bien que ses parents (“Génération quoi”, la grande enquête sur les 18–34 ans. 2013). Pour les signataires, le projet de Loi Travail installe un peu plus ce sentiment d’injustice dans la réalité.

#OnVautMieuxQueCa : un hashtag très ouvert qui permet une large palette d’expressions

Si la pétition privilégie le nombre, le hashtag #OnVautMieuxQueCa mise au contraire sur l’expression citoyenne : à travers une vidéo très largement relayée sur les réseau sociaux, les promoteurs du hashtag ne proposent pas de participer par une contestation directe des articles du projet de loi, mais ouvrent plus largement la parole aux conditions de travail, à la précarité,…Ils ouvrent aussi la possibilité de s’exprimer à tous les salariés, quelque soit leur âge ou leur statut.

“Raconte-nous la dernière fois qu’au taf, t’as eu l’impression qu’on se foutait de ta gueule.. Raconte-nous la première fois où on t’a demandé un truc impossible ou absurde… La fois où on t’a refusé un boulot pour des raisons injustes…quand tu as culpabilisé de partir du taf à l’heure ou simplement d’être malade… quand ta recherche d’emploi, elle est devenue humiliante…quand t’as senti que le taf que tu faisais était devenu vide de sens…”

Avec, au 21 mars 2016, plus de 250 000 tweets enregistrés au compteur du hashtag #OnVautMieuxQueCa, la démarche est un clairement un succès. Même si les enseignements quantitatifs qui émergent sont finalement plutôt contre-intuitifs, notamment par comparaison avec la couverture journalistique qui en a été faite :

1- Le nombre de contributeurs n’est pas aussi élevé qu’on a pu le prétendre. Il n’est en effet pas inutile de rappeler que 250 000 tweets produits ne signifie pas 250 000 contributeurs. Le nombre de contributeurs identifiés s’élève ainsi à 40 000 (soit qui ont tweeté une ou plusieurs fois, le reste étant des retweets). C‘est bien entendu important pour une démarche qui engage plus qu’une signature, mais c’est aussi très loin du million de pétitionnaires. Très loin aussi du raz-de-marée évoqué par certains médias.

2- Sur Internet, l’amour dure trois jours : la courbe d’évolution des tweets montre qu‘il ne s’agit pas d’une vague qui prend de l’ampleur au fil des jours, mais plutôt d’un très fort pic d’activité sur une durée très courte. Grosso modo, du 24 au 27 février, l’essentiel est dit. Par une communauté éphémère qui exprime majoritairement une seule fois sa colère et son indignation aux premières heures de la mobilisation, quand l’émotion est au plus haut.

3- Les vidéastes initiateurs de la démarche ont, dans la foulée, créé des espaces dédiés mettant davantage en valeur les témoignages recueillis (page Facebook, compte twitter).

La mise en avant des contenus a permis de créer un effet “longue traine” les jours suivants, positionnant #OnVautMieuxQueCa comme un hashtag de référence sur l’opposition à la loi (et un mot d’ordre dans la rue). Elle a surtout permis de maintenir de la visibilité après le pic des premiers jours.

4- Le hashtag #OnVautMieuxQueCa fournit des contenus parlants aux débats, plateaux TV et autres interventions dans les médias. Les opposants à la #LoiTravail font référence à ces témoignages pour disqualifier leurs opposants ou fustiger des politicien(ne)s « hors-sol » qui ne connaissent pas les « vraies conditions de vie » des jeunes. Très efficace.

3 Que racontent les 250 000 tweets #OnVautMieuxQueCa ? Quelles sont les thématiques les plus abordées ?

#OnVautMieuxQueCa constitue plus qu’un hashtag : il donne du sens et du contenu à la mobilisation numérique. La participation a été forte sur Twitter, même si la volumétrie importante de tweets cache, on l’a vu, un nombre plus restreint de contributeurs uniques (40 000).

Parmi ces contributeurs on retrouve, fort logiquement, une partie de la “gauchosphère” (sympathisants de gauche sur Internet), très mobilisée pour l’occasion. On trouve donc sur #OnVautMieuxQueCa une majorité de tweets ne correspondant pas à des témoignages à proprement parler, mais plutôt à des tweets contre la loi travail, des tweets de dénonciation du système capitaliste, des tweets en relais des mobilisations de rue …Le #OnVautMieuxQueCa est un hashtag fédérateur qui va bien au-delà de sa vocation initiale.

Une fois les “tweets d’opinion” écartés pour ne garder que les témoignages, c’est moins leur quantité (qui reste significative) que leur contenu qui se révèle parlant. Ils fournissent en effet une photographie éclairante du versant sombre du monde du travail, tel que vécu aujourd’hui par une (grande ?) partie de la jeunesse.

Les 50 témoignages les plus partagés

En sélectionnant (manuellement !) parmi les 500 TOP Tweets (ceux les plus partagés) uniquement :
— ceux ayant répondu au “cahier des charges” de la vidéo (témoignage vécu, pas une opinion)
— et provenant de comptes ayant peu d’abonnés mais dont le témoignage a fait l’objet de nombreux retweets (donc des tweets qui potentiellement se révèlent les plus populaires et les plus en résonance avec le hashtag),
on obtient ainsi une cinquantaine de témoignages plutôt éloquents et très représentatifs de la tonalité globale présentée un peu plus loin (tweets rendus anonymes):

Stress, chômage, CDD à répétition, petits boulots mal payés, stages, entretiens d’embauche, relations difficiles avec son patron, sexisme, harcèlement, Pôle Emploi… constituent les principales catégories de témoignages.

Ce que raconte #OnVautMieuxQueCa, c’est ni plus ni moins “Ma Vie de Merde au travail”. Absence de reconnaissance, manque de sens : le travail est ici vécu comme une expérience malheureuse alors qu’on sait aujourd’hui combien il est essentiel dans la réalisation de soi (Travailler au XXIème siècle, Robert Laffont) . Un ressenti qui n’est d’ailleurs pas que l’apanage des plus jeunes, mais qui ici s’exprime très fortement sur Twitter via la catégorie des 18–34 ans.

#OnVautMieuxQueCa , véritable exutoire, traduit une grande frustration, un sentiment profond de ne pouvoir exprimer pleinement ses capacités quand on est jeune et qu’on entre dans le monde du travail . La précarité est omniprésente. Les bios des twittos qui s’expriment (quand elles sont disponibles) montrent que ce sentiment est partagé bien au-delà des jeunes les plus diplômés.

Ce sentiment de frustration était déjà au coeur de la grande étude Génération Quoi (251 000 personnes ont participé à l’enquête) réalisée en 2013. Trois ans après, le hashtag #OnVautMieuxQueCa en constitue une nouvelle expression, plus limitée mais plus exaspérée.

Pour en savoir plus, gros plan sur les 250 000 tweets

Avec la “photographie” globale des expressions les plus évoquées sur l’ensemble hashtag #OnVautMieuxQueCa, on retrouve bien les thèmes qui figuraient dans la sélection des TopTweets. Même si, en entrant dans le détail, on constate que là aussi les “tweets d’opinion”, plus politiques, sont plus nombreux que les “témoignages”.

Quelques-un des thèmes les plus cités sont présentés en illustration : travail, patrons, smic, pôle emploi.

Focus sur l’item travail (avec quelques exemples de tweets)

Item patrons

Item SMIC

Item Pôle Emploi

C

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