Le réseau de l’internet
Représentation visuelle du réseau reliant les terminaux entre eux à travers la planète.

Sa Divinité Internet

A-t-on fondé une nouvelle religion en créant l’internet ?

Internet, ou plutôt «l’internet», est aujourd’hui présent partout au quotidien. Venant de l’anglais américain Inter Network (inter réseau), l’internet désigne le réseau mondial de télécommunication reliant ordinateurs et réseaux entre eux, via un même protocole. Ainsi, ce réseau permet d’échanger des données numériques de toutes sortes (textes, images, vidéos, sons, etc) partout dans le monde presque instantanément. Aujourd’hui, plus qu’un réseau, l’internet est un lieu de vie, d’échanges et de culture. Après 25 ans d’existence, le réseau mondial a permis la création de beaucoup de contenus et d’une véritable culture internet, avec ses propres valeurs, ses coutumes, ses traditions, et aussi ses mythes et ses croyances. Ainsi, la représentation de l’internet change avec sa culture.

Les médias sont les premiers à prendre en compte cette culture. Dans son article Internet prend une majuscule ? Bien sûr, comme toutes les divinités, le journaliste web Vincent Glad remarque que le magazine américain The New Republic n’utilise plus de capitale au mot internet. Un bref historique de l’internet est donc fait, de la célèbre métaphore d’Al Gore «les autoroutes de l’information» aux doutes d’Evgeny Morozov, tout en le comparant avec La Fée Électricité des années 1900. L’internet est un lieu et un outil, mais surtout un mythe. Morozov résume : «il est plus facile d’imaginer la fin du Monde que la fin de l’internet». On peut alors se demander quel est le mythe autour de l’internet, comment il s’est formé et ce qu’il révèle de nos croyances.

L’utopie de l’internet

Avant l’internet, les hommes se rassemblaient déjà en communautés. À la fin des années 1960, des grands rassemblements populaires se réalisent dans le monde occidental. Alors qu’en Europe et en France, ces rassemblements se veulent sociaux et politiques, comme les manifestations de mai 1968, le mouvement américain est communautaire mais très méfiant envers la politique. Ceux qu’on appelle les hippies essayaient de se réaliser personnellement, avec par exemple la prise de LSD.

Selon Fred Turner, professeur en communication et spécialiste de la (contre-)culture numérique, ce sont les valeurs hippies qui ont été insufflées à l’internet alors naissant. En effet, dès le départ, ces personnes croient plus en la technologie qu’en l’État, avec par exemple l’utilisation de systèmes stéréo leur permettant de paramétrer la sortie de la musique voulue, plutôt que d’écouter la radio. Ils s’épanouissent alors dans des réalisations personnelles. Après la déception des communautés hippies, qui n’ont pas réussi à changer la politique, les personnes restées à San Francisco se lancent dans la technologie. Ils se tournent alors «vers le marché, vers les technologies de petite taille», et créent donc dans des lieux n’ayant «pas de règles, pas de bureaucratie, pas de politique mais seulement un état d’esprit partagé». C’est ici que sont inventés les premiers transistors et les premiers ordinateurs.

La culture hacker apparaît donc à San Francisco et un petit plus au Sud dans ce qu’on appellera la Silicon Valley. Stewart Brand, grande figure hippie à qui l’on doit le Whole Earth Catalog donnant un accès à tous les outils pour vivre en accord avec l’environnement, se remet, après l’échec de la lutte pacifiste, à la technologie. Il lance alors la première conférence de hackers en 1984 à San Francisco, dans laquelle des geeks mais aussi des hommes d’affaires et d’anciens hippies se retrouvent pour créer pendant trois jours. Ces personnes parlent alors un langage commun, celui de la technologie. Ils sont alors prêt pour changer le monde, selon leurs propres termes.

Le motif de Kanizsa
Créé par Gaetano Kanizsa entre 1976 et 1979, ce motif représente le cyberespace. Le triangle apparaissant entre les cercles et les angles symbolise le cyberespace aux frontières illusoires et intangibles.

Certaines personnes liées à la technologie refusent de se lier au monde des affaires. En 1983, les premières intrusions informatiques ont lieu par un groupe de hackers appelé le 414s. En 1984, le livre de science-fiction Neuromancien de William Gibson sort et introduit la notion de cyberespace. Terminator sort la même année. Dans le même temps, différents incidents liant robots et morts se déroulent au Japon et aux États-Unis. Dans ce contexte, quelques personnes se revendiquent d’un monde virtuel : le cyberpunk est né.

Ces personnes réalisent que la technologie sera reine. Ils écrivent plusieurs manifestes cyberpunk argumentant sur l’importance de la technologie et de leur utilité pour échapper au contrôle de l’État. Derrière un langage très technique, ces punks numériques réclament l’indépendance dans le réseau. Pour Barlow, «Le Cyberespace n’est pas borné par [les] frontières [du monde industriel]». Ils prônent un monde horizontal fait d’une conversation permanente, où les discriminations n’ont pas lieu puisque tout le monde est anonyme. Ainsi, le réseau se régule de lui-même, sans gouvernement. Ces personnes se rencontrent virtuellement, discutent et organisent des actions de manière anonyme, en utlisant la cryptographie : «L’encryption de l’information est notre arme».

Les crypto-anarchistes, ou cyberpunks, sont ainsi les premiers à mettre la technologie sur un piédestal, en voyant la puissance de la cryptographie, des réseaux, du Big Data, et tout ce que l’on peut réaliser grâce à l’internet.

Internet le sauveur

Tim Berners-Lee, inventeur du web, a voulu mettre en hyperliens tout le contenu disponible. Comme outil, le web permettrait de trouver l’information via ces liens, sans discrimination entre les sites : c’est la neutralité du net. Le chercheur du CERN prône donc l’internet comme un outil, qui servait au départ à retrouver les informations dans les documents de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), mais aussi et surtout comme un lieu politique, qui peut servir à garder une indépendance vis-à-vis des gouvernements, à l’instar des cyberpunks des années 1980. Pour lui, «l’internet est le cinquième pouvoir. S’il n’est pas libre et ouvert, il n’y aura pas de démocratie.»

Pourtant, l’internet d’aujourd’hui, en Occident, est concentré autour de quelques sites comme Facebook, Twitter, Amazon ou Google. Tous ces sites, américains, occupent la plupart de notre temps sur la Toile. Cela s’explique, pour Fred Turner, par la croyance de départ des gens de la Silicon Valley, que nous avons vue précédemment.

Google est un très bon exemple. Au départ, l’idéologie de Larry Page et Sergey Brin est de mettre le monde en réseau. Ils veulent créer une «communauté de conscience à l’échelle mondiale», et y arrivent. Leur devise, Don’t be evil, montre que leur but est d’améliorer l’humanité. Ainsi, les internautes utilisent Google parce que c’est bien. Google est bon avec ses utilisateurs : il améliore leur expérience de vie quotidienne, en leur faisant trouver ce qu’ils veulent très rapidement, en leur montrant le monde entier, en leur fournissant toutes les vidéos du monde. Google est le nouveau bien, puisqu’il donne accès à l’information.

Uber et Airbnb représentent aussi ce bien. En se positionnant comme une alternative innovante aux taxis et aux hôtels, ils mettent en lumière les travers de la vieille économie, pour mieux se vendre. La notion de bien et de mal, propre à la religion avec le Paradis et l’Enfer, Dieu et le Diable, apparaît ici. Ce qui est bien est innovant, technologique et de la Silicon Valley. Ce qui est mal est étatique, régulé et de Washington. Des hommes comme Elon Musk, fondateur de Tesla Motors, ou Steve Jobs, fondateur d’Apple, sont portés comme des prophètes, voire des messies, de la Silicon Valley. Le vocabulaire de l’innovation est d’ailleurs marqué par la religion : les évangélistes sont des personnes propageant la parole de telle ou telle technologie. Experts dans leur domaine, ils participent à des conférences (sortes de messes technologiques), sont interviewés dans la presse spécialisée (Wired en serait la Bible) et vont d’entreprise en entreprise pour les convertir.

Steve Jobs
Co-fondateur d’Apple, Steve Jobs est considéré comme le messie du design et de l’innovation dans la Silicon Valley.

C’est comme cela, en promouvant à l’échelle mondiale les valeurs de la Silicon Valley, que les gens du monde entier vont croire au solutionnisme technologique. En effet, dès qu’une innovation apparaît, elle devient un service disruptif qui va bouleverser tel ou tel secteur, promettant forcément un avenir meilleur que l’ancienne économie se sait pas résoudre.

Alexander Bard, artiste et essayiste suédois, va plus loin. Pour lui, l’internet est une nouvelle religion. Elle porte même un nom : le Synthéisme. L’artiste, après avoir assisté au Burning Man, festival très prisé de la Silicon Valley où les nouveaux maîtres du numérique se retrouvent, voit que l’internet existe en vrai. En effet, ce festival de contre-culture est considéré comme un pèlerinage, sans quoi le web que l’on connaît aujourd’hui n’existerait pas. Pour lui, le numérique l’emporte sur le physique chez les plus jeunes, faisant de l’espace physique un endroit pour créer ce que l’on conçoit en ligne.

Cette nouvelle religion, sorte d’incarnation physique de l’internet, s’appelle Synthéisme car l’internet (soit Dieu) a été créé par l’Homme.

Cette nouvelle religion, sorte d’incarnation physique de l’internet, s’appelle Synthéisme car l’internet (soit Dieu) a été créé par l’Homme, à l’inverse des religions classiques, où Dieu a créé les Hommes. À des endroits et des moments précis, comme le Burning Man ou des Hackatons, les gens se retrouvent pour concrétiser leurs concepts. Ils s’effacent pour laisser place au collectif, à la co-création. «L’Individu est mort, vive la Nuée», dit Bard. Ainsi, la réflexion de Bard se rapproche de celle d’Hakim Bey, écrivain politique et poète américain. Dans son livre TAZ, le poète décrit des lieux temporaires dans lesquels on peut inventer, créer, sans lois, pour le bien commun. Des îles pirates comme Libertalia aux festivals sur l’internet d’aujourd’hui, ces zones autonomes temporaires sont l’expression physique de nos croyances dans l’internet, telles des messes modernes.

L’internet est un mythe inutile

Cette nouvelle religion qu’est l’internet aliène les gens. Les technocritiques en sont convaincus. Cédric Biagini, graphiste et militant libertaire, dit ainsi : «Cette nouvelle mystique mobilise les même ressources affectives que celles des religions traditionnelles. L’information en est la valeur suprême : le Bien ne peut advenir que si elle circule le plus vite possible». Ainsi, les consommateurs adulent les apôtres de la Silicon Valley, mais cela leur dépasse. Ils sont asservis par la technique et le milieu technologique, qui leur promet un nouveau paradis sur Terre, le bonheur, «que l’on exige d’obtenir ici-bas, maintenant, tout de suite», dixit Technologos, association technocritique fondée par Jacques Ellul.

Ils proposent alors de sortir de ce monde technique pour retourner au monde réel. L’accumulation de connections, de conversations permet de remplir la vacuité de la vie dite réelle. Ainsi, l’utilisateur entre dans une zone de confort, où tout semble vivant. Tous ces écrans l’aliènent. Cette technologie ambiante ne l’autorise à voir qu’un monde «visuel, distant, numérisé, sans friction ni larmes, sans mort ni odeur de l’internet». Le monde réel devient paradoxalement mort, sans vie.

La technologie n’est pas neutre.

De plus, malheureusement pour Tim Berners-Lee, la technologie n’est pas neutre. Sa forme est un carcan social, économique, environnemental et politique. Les instruments, et donc ici les sites web des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), sont déterminants pour nos comportements. Ainsi, toujours dans leur quête du bonheur et du bien, les acteurs numériques font croire à leurs utilisateurs qu’ils ont le pouvoir. Oui, chacun peut poster ce qu’il a fait la veille, débattre sur un sujet de société. Mais pourtant, chaque post est soumis sur Facebook à la loi du like, et nos posts tendent à attirer le like plus qu’à proposer un contenu intéressant.

Manifestation anti-gentrification à San Francisco
Les grandes entreprises de la Silicon Valley attirent des ingénieurs du monde entier au salaire confortable, faisant monter les loyers de la ville.

Pour Evgeny Morozov, chercheur américain d’origine biélorusse, l’internet ne peut pas tout résoudre. Dans son livre Pour tout résoudre, cliquez ici, le technosceptique remet en cause le solutionnisme numérique. La réponse technologique est trop magique pour être honnête, car elle est justement régie par l’économie et les États, et non par les humains. Cette économie permet de créer un détermisme technologique qui enferme l’humain dans un système. Les multinationales (et les États) reprennent ainsi la main sur l’internet, effaçant les idéaux libertaires des hippies et des crypto-anarchistes.

L’internet, un outil culturel

L’internet est donc un phénomène culturel qui a façonné le monde d’aujourd’hui, de nos multinationales aux cultures web adolescentes. Les gens croient aujourd’hui en l’internet, ils y postent leur vie, travaillent dessus, se font des amis et naviguent au gré des hyperliens.

Pourtant, l’internet n’est au départ qu’un outil. Même aujourd’hui, on mange toujours avec des couverts, on se déplace toujours d’un endroit à un autre. Les bibliothèques sont là pour se documenter, les lieux de rencontre comme les bars sont toujours présents, on travaille toujours dans des bureaux. Les technosceptiques l’ont bien compris en voulant séparer la technique de la vie quotidienne.

Comme l’imprimerie à son époque, l’internet révolutionne la communication. C’est en ça que l’internet est plus qu’un banal outil : la communication est le point de départ de la culture. Cet outil qu’est l’internet permet de créer plein d’autres outils, faisant de lui-même un méta-outil qui crée de la culture. Ainsi, l’on croit que l’internet est un dieu créant notre culture, la diffusant via ses réseaux. Mais c’est bien nous, l’humain, qui créons cette culture.

Ce n’est pas une entité immuable divinatoire (et sûrement tenue par des multinationales), mais un réseau sur lequel nous avons la main. Un internet sans humain ne serait qu’une machine à calculer.

J’ai ainsi volontairement utilisé une minuscule pour le mot internet, précédé par un article, car l’internet est un outil (certes très puissant) que nous, humains, façonnons. Ce n’est pas une entité immuable divinatoire (et sûrement tenue par des multinationales), mais un réseau sur lequel nous avons la main. Un internet sans humain ne serait qu’une machine à calculer.

L’open-source, qui promeut une technologie ouverte, modifiable et partageable, est une solution à cet internet qui nous semble immuable. En partageant, en montrant l’intérieur de cet internet, nous le démystifions et rendons le rôle premier au net : un outil de culture au service des humains.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.