We owe the night

Des verres, des verres, des verres. 
Ça a commencé comme ça. 
Mais contrairement aux autres, je ne les buvais pas. 
J’étais en charge de les vendre.

J’ai travaillé dans la nuit pendant 10 ans. 10 ans à écumer les sous-sols festifs à la recherche d’idées, d’expérience, d’inspirations, d’énergies particulières, de leçons. 
Et 10 ans à entendre des absurdités de toutes parts. 
D’un côté, les « tu as le meilleur job du monde. Ça doit aider avec les gonzesses. Et puis ça gagne bien non ? T’as de la coke ? ». 
De l’autre, les « tu comptes trouver un vrai métier bientôt ? C’est pas trop superficiel les gens de la nuit ? ».
Et puis, « et sinon, tu as des rêves, ou trainer devant une boite toute ta vie c’est un aboutissement ? ».

Je n’ai jamais vraiment pris le temps de répondre à ces questions, qui finissaient par tellement me fatiguer que je gratifiais leurs auteurs d’une réponse aussi affligeante que sans appel mais pas malhonnête : “tu sais … je ne sais rien faire d’autre”. Cela suffisait souvent à les faire détourner le regard, ou mieux, fuir. Mais certains, bien attentionnés, ou envieux, ou curieux, ou les trois, insistaient lourdement pour une réponse sincère, qui promettait toujours de longs débats.

Alors j’ai arrêté de dire ce que je faisais dans la vie aux gens qui ne comprendraient pas, ou ne voudraient pas comprendre, ou qui arrivaient avec trop de préjugés. Et à la question “tu fais quoi dans la vie” je répondais donc simplement “rien”. “Je ne fais rien”. Ça ne donne pas envie de parler, “rien”.

Mais voilà ce que j’aurai aimé répondre aux clichés ambulants :

— «tu as le meilleur job du monde ». Non. Bosser la nuit est compliqué, et épuisant, pour 1000 raisons. Essayer de créer des lieux qui plaisent, monter des projets, mener des travaux, gérer des égos, encaisser le stress, faire les bons choix, faire des erreurs, prendre les bonnes décisions dans des moments parfois critiques (gros moment de rush, bagarre, …) bien communiquer, être rentable, manager du personnel, ce n’est pas facile. Mais c’est un métier qui m’a passionné et me passionne encore. On a rarement, dans une vie, l’occasion d’intervenir aussi directement à tant d’étapes du développement d’un projet, sans qualifications particulières au départ. Et surtout, rarement l’occasion de percevoir en quelques secondes le bonheur que l’on peut apporter à des copains, à des clients, à des clients devenus des copains. Dans ce boulot, une fois le produit lancé, la sanction est immédiate : Ça plait, ou ça ne plait pas. Et si ça ne plait pas, il faut itérer, corriger, comprendre, adapter, éduquer, ne surtout pas mettre d’ego, se rendre compte de ses erreurs, les comprendre vite, et ne pas les reproduire. 
Parce que la réputation d’un lieu est vite faite, et que des mois de travail peuvent déboucher sur un échec. Pas le temps de se plaindre, donc. Mais c’est une chance, et une école formidable. Certains ne voient même jamais l’entrée sur le marché de ce pour quoi ils se sont battus pendant des semaines. 
Évidemment, c’est parfois très dur, quand les efforts ne paient pas, que les clients n’adhèrent pas, que la magie n’opère pas, que tout n’est pas aussi parfait que prévu. Gérer une boite de nuit est très compliqué. Faire d’une cave l’endroit où l’on aimerait passer ses nuits est assez antinaturel. Mais c’est un défi génial : énormément de concurrence, aucune recette 100% efficace, des cycles d’exploitation très courts. C’est une leçon de vie. Et ce que cela apprend, c’est que lorsqu’on s’acharne, que l’on bosse sans compter ses heures, et que l’on retourne le problème dans tous les sens, on trouve toujours une solution. Toujours.

L’objectif est limpide : donner envie aux gens de venir vers la fête chez vous, et leur proposer une vraie expérience agréable, amusante, festive, différente. Ils ont en gros deux soirs de libres par semaine pour s’amuser. Vous devez les persuader que c’est chez vous qu’ils doivent les passer, et leur donner envie de revenir tous les soirs.

Bon courage.

— « ça doit aider avec les gonzesses ». Certes. Ça aide. Avoir des verres et des bouteilles offertes aide à se faire des « amies ». J’ai mis des guillemets, je pense qu’il est inutile de préciser pourquoi. Les amies qui ne sont intéressées que par cela n’en sont pas, tout comme les “copains” qui appellent souvent la veille de l’ouverture, mais qui donnent moins de nouvelles le reste du temps. Et celles et ceux qui nous trouvent du charme parce qu’on a le “pouvoir” de les fait rentrer en perdent par la même occasion (du charme).
Mais donc oui, absolument, “ça aide” : on rencontre plus de filles que les autres, dans un climat plus festif, avec en plus des facilités particulières. Mais “ça n’aide” définitivement pas avec les bonnes. Au contraire. Cela complique même les rapports avec les filles biens. Qui trouvent que vous sortez trop, que vous êtes trop superficiel, que voyez trop de monde, que vous connaissez trop de filles. Qui mélangent l’apparence que dégage le boulot de la réalité. Qui nous imaginent, parfois, “tous les soirs, debout sur le bar, chemise ouverte et cerveau fermé, bouteille en main, filet de bave aux lèvres, en conflit interne avec la drogue et l’alcool, avec pour seul objectif de trouver une proie sur la piste de danse. Et dans un semi coma toute la journée suivante.” Et aussi absurde que ça puisse paraître, c’est une étiquette presque indétachable…

— « ça gagne bien non ? ». Déjà la phrase ne veut pas dire grand chose. Alors la question … 
Comme dans tout domaine, si on bosse bien, professionnellement, que l’on aime ce que l’on fait et que l’on s’acharne, oui, cela peut être rémunérateur. Mais certains bossent la nuit depuis des années et ne gagnent pas grand chose, se perdant juste dans tous les vices un peu trop faciles, un peu trop accessibles. La nuit offre des dizaines de métiers différents, avec des rentabilités très différentes elles aussi. Mais comme partout, plus la propension à prendre des risques est importante, plus la probabilité de très bien gagner sa vie est importante. Mais par principe, c’est risqué. Comme dans les métiers normaux, je vous dis.

— « tu comptes trouver un vrai métier bientôt ? ». C’est un vrai boulot. Avec une rigueur, des employés, des bilans comptables, des prises de risques, des investissements, des taux de rentabilité, des prévisions, des projections, des externalités, des bonnes surprises, des moins bonnes. Et des clients. Et c’est particulièrement segmentant, ce sont des horaires de nuit compliqués, associés à des horaires de jour nécessaires, pour communiquer, recruter, organiser, manager, motiver, vérifier, optimiser. Ce n’est pas un boulot de nuit, c’est un boulot de jour qui prend sa forme publique, visible, la nuit. Il ne suffit pas d’allumer la musique et d’éteindre les lumières pour remplir un lieu, le faire tourner, et faire disparaître toutes les cordes pour ne laisser entrevoir que l’amusement aux clients.

— « c’est pas trop superficiel les gens de la nuit ? ». Pas plus qu’ailleurs, et même plutôt moins. La nuit est un mélange de tout. De fils à Papa qui cherchent à s’encanailler, tout en essayant de surfer sur leur réseaux. De rêveurs invétérés qui pensent pouvoir révolutionner tout ça, faire mieux, plus gros, plus sympa, tout le temps. De voyous qui cherchent à se racheter une conduite en organisant des soirées, ou en devenant agent de sécu. De mecs déscolarisés qui voient la nuit comme un moyen facile pour du personnel débrouillard non qualifié de gagner de l’argent vite. D’étudiants qui veulent arrondir leurs fins de mois en servant quelques verres au bar. Bref, des gens de tous horizons, qui se croisent, se fréquentent, bossent ensemble, cohabitent, et deviennent souvent potes. Et certaines de mes plus belles amitiés viennent d’ailleurs de là. 
Passez 6h par nuit pendant des années avec les mêmes personnes, à en voir évoluer d’autres, en vivant des situations parfois géniales, parfois compliquées, parfois très violentes, parfois drôles, parfois émouvantes. Vous en apprendrez énormément sur la nature humaine, et sur vous-même. Et parfois c’est un peu douloureux.

— « tu as des rêves, ou trainer devant une boite toute ta vie c’est un aboutissement ? ». Plein la tête. Tellement que j’ai du mal à les énumérer et les hiérarchiser. Et ils ont tous un point commun : l’envie de rendre les gens heureux, tout en m’amusant, et en parvenant à en vivre. Et c’est ce boulot qui m’a permis d’identifier ce besoin / cette motivation.

J’ai eu la chance de tellement apprendre avec la nuit : l’endroit le plus cool du monde peut-être un no man’s land 6 mois plus tard pour peu que ses gérants se reposent sur leurs acquis, alors qu’une cave peut devenir un endroit magique sans trop de raisons, si ce n’est les efforts et le bonheur qu’y mettent les gens. Certains peuvent se rencontrer chez nous et se marier quelques années plus tard pendant que d’autres se séparent à cause d’un regard croisé. Les belles filles sont sublimes, les connards encore plus cons, les fêtards encore plus fêtards. Tout est multiplié par 10. 
Mais bizarrement, quand vous voyez des mains levées, des sourires croisés, des baisers échangés, des accolades, des rires, et que vous entendez “Merci”, vous avez l’impression d’avoir un rôle, et que vous y êtes un peu pour quelque chose. C’est sûrement tout à fait faux, mais un peu vrai quand même. 
Je me suis nourri de ce sentiment toutes ces années. Du bonheur des autres. Et me suis rendu compte que mon bonheur personnel dépendait du bonheur des gens autour de moi. C’est une drogue. C’est addictif. 
Et quand en plus ces moments vous permettent de gagner votre vie, et de développer vos projets annexes pas encore rentables mais plein d’espoir, pour proposer encore mieux à ces gens qui vous suivent, vous avez une chance immense. 
Donc non, pour répondre à la question, je ne compte pas passer toute ma vie devant une porte, ou dans une boite de nuit. J’ai d’ailleurs toujours fait des choses à côté, parfois très prenantes, poussant à pas mal de sacrifices. 
Je compte simplement passer ma vie à trouver des manières de rendre les gens heureux, en simplifiant la leur, en les aidant à interagir davantage, à se divertir plus. Et je suis persuadé que quand on est passionné par quelque chose, une sorte de mission, on trouve toujours une manière d’en vivre.

J’adore ce métier, mais n’ai plus vraiment confiance en ceux qui le font. Les grands propriétaires de clubs sont devenus des financiers, prêtant plus d’importance à l’EBITDA qu’aux clients, aux chiffres qu’a l’expérience client. Tout tourne à l’envers. On vend des tables à des gens qui veulent danser, on impose des “magnums” à des gens qui sont à peine assez nombreux pour les boire, et on parle de mélange alors que l’on regroupe des gens qui se ressemblent dans des clubs qui se ressemblent. Les fonds de commerce sont devenus rares, et les sous-sols exploités depuis des années invendables. 
Les modes de consommation évoluent de plus en plus vite, accélérant encore les cycles d’exploitation de lieux déjà trop courts.
Alors je crois à une nuit différente. Axée sur le client, l’interaction, la fête non forcée. Je crois à une nuit où l’on voudrait prendre des photos de tout car l’expérience serait nouvelle, et l’approche différente. C’est flou. C’est volontaire. D’ici là, sans coup de coeur pour un lieu à reprendre, je visite des endroits avec mon associé, et on continue le reste. Certains lieux ont une âme, une empreinte de vie, et c’est rare, mais essentiel. Alors ça me va. Mon père m’a dit une fois qu’on était des «chercheurs d’âme». C’est cool dit comme ça. Et d’ici là, je garde les yeux et les oreilles ouverts, pour continuer d’apprendre, et de nourrir la mienne.

Peut-être qu’on trouvera un nouveau lieu. Peut-être qu’on fera tout à fait autre chose. On a mille projets. Quoi qu’il arrive, et quoi qu’on fasse, on fera le maximum pour apporter un peu de bonheur aux gens.

ps : vous remarquerez que je n’ai pas répondu au “tu as de la coke ?”. Parce que je n’en ai jamais pris, et ne compte absolument pas essayer. Je ne juge personne mais trouve tellement dommage de voir cette question si répandue. Et nul ne pourra me faire changer d’avis sur le fait que ceux qui en ont besoin manquent cruellement d’imagination.

Pps : le titre est un jeu de mots, et le “owe” au lieu du “own” est volontaire. Evidemment la nuit ne nous appartient pas. En revanche, on lui doit énormément.

Ppps : Jean de La Rochebrochard, je sais que c’est trop long et trop verbeux ;)