Faut-il voter le 7 mai au second tour des élections présidentielles ?

Avez-vous été déçu, le dimanche 23 avril à 20h, quand M. Macron et Mme Le Pen sont apparus à la télévision ? Avez-vous été insatisfait de voir se confirmer ce duel à la fois prévu et pourtant étonnant ? Si oui, vous êtes loin d’être seul.

Même s’il s’agit-là d’un résultat pour le moins inédit, j’ai assisté, ce dimanche-là, assis dans le salon et entouré d’un groupe éclectique de mélanchonistes, d’hamonistes, de macronistes et même de fillonistes inavoués, à une vague de déception plus grande que jamais.

Et oui, l’élection présidentielle, avec son suffrage universel direct à deux tours, créé systématiquement et forcément des déçus, qui se retrouvent à l’entre-deux-tours à devoir choisir, perplexes, entre deux candidats qui n’avaient pas leur préférence.

Pour cette élection-ci, sur les 47,5 millions d’inscrits, ce sont 31,3 millions qui n’ont soit pas voté, soit voté pour un candidat éliminé. Et un certain nombre de ces 31,3 millions se demandent s’ils doivent aller voter au second tour, puisque, de fait, ils devront alors donner leur voix à, au mieux, un second choix, au pire, à un candidat honni.

Depuis dix jours, il se diffuse un peu partout un grand nombre de déclarations et argumentations plus ou moins valides visant à convaincre ces 31,3 millions d’aller ou de ne pas aller voter.

A trois jours du second tour, je m’adresse aux incertains (et aux autres qui ont encore envie de lire un article sur la présidentielle) et me propose d’analyser avec neutralité et rationalité 10 déclarations entendus ici et là afin de se faire un jugement éclairé et un avis avisé sur la question.

DÉCLARATION 1. « Ce sera sans moi le 7 mai, je ne veux pas être responsable de ce vote. »

Mon avis : NON VALIDE

Paradoxalement, en ne votant pas, on participe tout autant à l’élection qu’en votant.

Mathématiquement déjà, il est facile de le démontrer. Exemple : Si il y a 5 inscrits sur les listes électorales, chacun porte 20% de part de voix. Si l’un ne vote pas, les 4 restants portent chacun 25% de part de voix. L’abstentionniste a donc donné 5% de part de voix supplémentaire à chaque votant. Le résultat du vote peut être changé à cause de l’abstentionniste.

Donc, en ne votant pas, on ne se soustrait pas seulement à l’élection, on augmente la part de voix de chaque votant. On reporte en quelque sorte son vote sur les autres, on transfert un peu de poids aux autres. Impossible alors de se dire non responsable du résultat du vote.

J’entends déjà certains rétorquer “Cela ne changerait rien au résultat, on reporte une petite part de voix à égalité sur chaque votant”. En fait, si, cela aurait une incidence sur le résultat si on part de l’hypothèse que les sensibilités politiques des abstentionnistes ne sont pas identiques aux sensibilités politiques des votants. Ce qui est le cas : le nombre d’abstentionnistes est traditionnellement plus élevé chez les personnes qui se considèrent de gauche que celles de droite, notamment parce que les personnes âgées, plus à droite, sont aussi plus assidues au vote que les jeunes.

Donc, même en s’abstenant, on ne peut pas se déclarer “non responsable” du résultat de l’élection. Nous sommes tous, tout autant responsable que chacun des 47,5 millions d’électeurs, que nous le voulions ou non.

Par ailleurs, plus philosophiquement et même civiquement parlant, tout citoyen français porte une partie égale de la souveraineté politique du pays. Chacun a donc exactement la même responsabilité vis-à-vis de ses devoirs de citoyens, auquel il n’y a aucun moyen de se soustraire. Quand bien même il n’y aurait qu’un seul votant exprimé à l’élection parmi une nation d’abstentionniste, serait-il l’unique responsable de l’élection ? Certes non.

DÉCLARATION 2. « Ça ne me concerne pas, ils ont voulu la peste et le choléra, qu’il se débrouille entre eux. »

Mon avis : NON VALIDE

L’issue de l’élection concerne évidemment tout le monde. En partant du simple principe que chaque votant reste assujetti aux lois françaises après l’élection.

La seule solution pour échapper aux futures lois poussées par l’exécutif serait de s’expatrier (ce qui serait à peine suffisant), voire de renier la nationalité française pour les binationaux.

Tous les autres, titulaires d’une simple citoyenneté française, sont concernés par l’élection en vivront les conséquences. Si certains pensaient se cacher cinq ans et attendre que ça passe, c’est raté. Si les impôts changent, si les règles d’immigration changent, si le coût de l’emploi change, tout le monde sera concerné. Désolé, pas moyen de se défausser.

DÉCLARATION 3 « Pas besoin de voter, Macron a déjà gagné. »

Mon avis : PLUTÔT VALIDE

Faisons appel à de rapides mathématiques pour évoquer l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen et évaluer si elle est crédible.

Marine Le Pen a réuni 7,6 millions de voix au premier tour. Si on prend les derniers sondages de report de voix, on atteint environ 12,1 millions de personnes prêtes à voter Le Pen.

Pour que 12,1 millions représentent plus de 50% des suffrages exprimé, il faudrait 24,2 millions de votants, soit 49% d’abstention au second tour d’une élection présidentielle.

Ce qui n’est tout simplement jamais arrivé et n’arrivera pas cette fois-ci non plus.

Pour obtenir une victoire de Marine Le Pen, il faudrait donc :

  • Une abstention hors norme de la part des électeurs de gauche et centre-gauche
  • Une mobilisation exceptionnelle des électeurs d’extrême droite et de droite

D’ailleurs, c’est en partie ce qui est arrivé aux USA à Mme Clinton au profit de M. Trump. Ce n’est pas M. Trump qui a convaincu beaucoup d’électeurs, c’est Mme Clinton qui a démotivé beaucoup de démocrates.

Mathématiquement, on peut donc admettre que les chances sont très faibles pour que Marine Le Pen l’emporte. Mais on note aussi que chaque électeur de gauche qui s’abstient donne un peu plus de chances de Mme Le Pen de l’emporter (et il est intuitif que très peu d’électeurs d’extrême droite/droite “forte” vont s’abstenir).

DÉCLARATION 4. « Macron ou Le Pen, c’est la même chose. »

Mon avis : NON VALIDE

“Ni fascisme, Ni banquier”. Bonnet blanc, blanc bonnet. Ce n’est pas un argument recevable tant les programmes et idéologies des deux candidats sont opposés sur tout. Je ne détaillerai pas ici ces différences que nous connaissons tous plus ou moins.

Pour ceux qui rejettent totalement l’un et l’autre des candidats, il faut donc baser son choix et définir sa préférence sur autre chose que le programme (rappel : même s’abstenir est un choix qui va impacter le résultat de l’élection).

Pragmatiquement, les allergiques à Macron/LePen devraient choisir le futur président sur des critères tels que :

  • La capacité de collaboration de ce président avec une potentielle cohabitation
  • La fidélité aux grandes valeurs de notre constitution, permettant à des opposants de s’exprimer sans restriction et avec toute liberté
  • Le respect des contre pouvoirs, de la presse, des institutions, des juges
  • La confiance qu’on peut lui porter à ne pas abuser de l’article 16 de la constitution (celui qui donnent les “pleins pouvoirs” au président)

Les deux candidats étant tellement opposés, il serait vraiment surprenant qu’un électeur n’arrive pas à les départager sur la base de ne serait-ce qu’un seul de ces critères.

DÉCLARATION 5. « Je vais voter blanc. Si on est beaucoup, cela enverra un signal, voire même on fera annuler l’élection. »

Mon avis : NON VALIDE

Au premier tour, le vote blanc a représenté 1,78%. En ajoutant les votes nuls, on obtient 2,56%. C’est faible. Et même en admettant que, notamment par les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon, on obtienne un score de vote blanc très élevé au second tour, de l’ordre de 10 à 15%, ce qui serait déjà un score inédit, qu’est-ce que cela signifierait ? Comment le futur président devrait-il interpréter cela ? Quel signal devra-t-il y déceler ?

Le premier tour joue déjà le rôle de signal. Avec 20% d’extrême gauche, 21% d’extrême droite, et aucun parti historique au second tour, le signal de lassitude politique d’une grande partie des électeurs a été très clair.

Vu notre constitution actuelle, le vote blanc est égal à l’abstention, c’est-à-dire que ceux qui votent blanc reportent leur part de voix sur les autres votants exprimés.

Rappelons par ailleurs que la constitution actuelle ne prévoit pas d’annulation d’élection pour cause de taux d’abstention ou de taux de vote blanc trop élevé. N’y aurait-il qu’un seul électeur exprimé, que le conseil constitutionnel devrait respecter le vote et valider l’élection.

Le seul intérêt du vote blanc dans le cadre du second tour de l’élection présidentiel 2017 est un acte de militant pour la reconnaissance du vote blanc, notamment pour permettre l’annulation d’élection si plus de 50% des votants votent blanc par exemple. C’est sans doute l’un des seuls signaux qui peut être envoyé via cette méthode, en espérant que M. Macron ou Mme Le Pen l’entende.

DÉCLARATION 6. « Je ne me reconnais en aucun de ces candidats, je ne peux donc pas voter »

Mon avis : NON VALIDE

Ce n’est pas la question. Le principe du second tour est de choisir l’un des deux candidats, et quoi qu’il advienne (sauf évènement exceptionnel type décès, etc.), il y aura un candidat désigné.

L’important ici est plutôt d’invoquer la lucidité sur la préférence de l’un ou l’autre des candidats. L’élection présidentielle impliquant forcément d’obtenir un gagnant, il est important de définir le candidat que l’on préfère, ou à défaut, celui qu’on déteste le moins. Et ensuite d’agir à son niveau personnel pour obtenir la victoire du candidat retenu (puisque, de toute façon, comme expliqué ci-dessus, chacun a un impact sur l’élection, en votant ou non).

Quoi que vous fassiez, l’un des deux candidats sera élu, donc voilà la liste des actions liées à votre vote ou votre abstention :

  • Vous votez Le Pen : vous augmentez les chances d’élire Le Pen
  • Vous votez Macron : vous augmentez les chances d’élire Macron
  • Vous êtes plutôt centre-droite/centre-gauche/gauche, auriez une affinité pour M. Macron mais vous votez blanc/nul ou vous abstenez : vous augmentez les chances d’élire Le Pen
  • Vous êtes plutôt d’extrême droite/droite “forte”, auriez une affinité pour Mme Le Pen mais vous votez blanc/nul ou vous abstenez : vous augmentez les chances d’élire Macron

Ceci n’est pas un jugement, c’est un simple raisonnement logique.

DÉCLARATION 7. « Je ne vote pas Macron, au moins, je pourrais gueuler après. »

Mon avis : NON VALIDE

Voter pour un candidat n’a jamais voulu dire qu’on adhérait à 100% à son programme. Ni même qu’on n’y adhérait du tout. Un électeur n’a aucun compte à rendre, aucune fidélité par rapport à son vote. Il vote en son intime conviction et libre à lui de faire ce qu’il veut ensuite. Aucune loi ni aucun article de la constitution ne prévoit d’obligation suite à un vote (qui est secret, bien sûr).

Il faut simplement voter pour le candidat qui soit se rapproche le plus de ses idées, soit permette à ses contre-idées de vivre et d’être entendues le plus possible au delà de l’élection présidentielle (cf. point 4).

DÉCLARATION 8. « Je ne vais pas voter, je veux éviter à Macron de gagner avec une trop grosse marge. »

Mon avis : VALIDE SI VOUS VOULEZ MME LE PEN EN PREMIÈRE OPPOSANTE

Peu importe l’écart, le gagnant mettra en place ses idées. Même si l’écart est faible, le gagnant aura obtenu la majorité absolue, et sera donc légitime à appliquer son programme.

Toutefois, il est évident qu’un résultat serré pourrait avoir une influence sur les législatives.

Admettons qu’un citoyen prédise la victoire de M. Macron, et décide de voter blanc pour éviter de donner un plébiscite à M. Macron. Il va alors contribuer à donner à Mme Le Pen une place importante dans l’opposition de demain.

Et oui, imaginons que le résultat soit 54%/46%, et que M. Macron devienne donc président. Un mois plus tard, beaucoup d’électeurs droite/extrême droite, galvanisés par le bon score de Mme Le Pen, pourraient voter pour les candidats FN car, pour eux, le FN représenterait la seule opposition tangible à M. Macron (et non pas Les Républicains, Les Insoumis ou le PS).

Donc, l’idée de réduire l’écart entre M. Macron et Mme Le Pen est valide pour les électeurs qui ne veulent pas de Mme Le Pen comme présidente mais comme première opposante de France. Idée un peu farfelue et sans doute isolée mais admettons !

A contrario, ceux qui privilégieraient une opposition venant des Républicains, des Insoumis ou même du PS devraient plutôt tout faire pour que Mme Le Pen ait le score le plus bas. Un score très bas (en dessous de 30%) la mettrait hors jeu politiquement, et peut être même lui ferait perdre la présidence du FN.

DÉCLARATION 9. « Macron président en 2017, c’est Le Pen présidente encore plus puissante en 2022. »

Mon avis : NON VALIDE

Si un électeur redoute Mme Le Pen comme présidente, il est évident qu’il faut l’éviter tout de suite, et ne pas penser à 2022 pour le moment. Impossible de prédire ce qu’il va se passer pendant le prochain quinquennat. Qui aurait pu prédire que Macron serait en si bonne position de l’emporter, ne serait-ce qu’il y a un an ? Qui aurait pu prédire les affaires ? L’effondrement de Hamon ?

Et si Mme Le Pen devenait inéligible ? Et si M. Macron obtenait de bons résultats économiques ?

Bref, ceux qui ne veulent pas de Mme Le Pen en tant que présidente ne doivent pas penser à 2022 et s’assurer de diminuer ses probabilités de gagner en 2017 (et donc a priori voter pour M. Macron).

DÉCLARATION 10. « Je peux pas voter, je suis pas là, y a le week-end prolongé. »

Mon avis : PRESQUE VALIDE

Voilà une raison tout à fait pragmatique et logique de ne pas voter. Même si, encore une fois, une abstention a un impact sur le résultat du vote. Reste la procuration. Mais c’est trop tard maintenant. Tant pis.

Quoi qu’il en soit, il y aura un candidat élu dimanche soir, et quoi qu’il en soit, chacun d’entre nous aura eu un petit impact sur l’issue de ce scrutin. Pour des raisons évidentes de cohérence et de rationalité, votre impact devrait aller dans le sens du résultat que vous préférez.

J’espère donc avoir contribué à montrer à certains que le vote qu’il s’apprête à exprimer (ou à ne pas exprimer) ne va pas forcément dans le sens du résultat qu’ils privilégient. N’hésitez pas à partager cet article à vos amis et autres partisans du ni-ni.

Enfin, ce qui est beau avec notre système, c’est l’isoloir et le secret. Peu importe les discours, peu importe les disputes, peu importe les statuts sur FB ou Twitter, peu importe les articles écrits, au moment de glisser le bulletin dans l’enveloppe, nous seul savons pour qui nous votons, et on n’est même pas obligé de le dévoiler.

Bon vote !

PS : Les commentaires sont bienvenus, mais seulement si vous avez lu l’article.

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