3 mois à faire des cafés chez McDo

«Tu passes tes journées à rien foutre»
«Tu crois que tout va tomber du ciel en restant sur ton lit»

Tant de phrases répétées, et répétées encore depuis la rentrée scolaire, un seul et même discours dans la bouche de l’autorité familiale, portée à mi-chemin par l’inquiétude de l’avenir de leur fils et l’irritation de voir leur aîné totalement improductif, les arguments sont pour autant fondés, presque même pertinents, mais le plus beau des discours ne sert uniquement à qui veut bien l’entendre (très peu sûr du proverbe mais ça rend pas mal).

Fruit d’une relation houleuse et particulière, voire particulièrement houleuse, depuis de nombreuses années menée avec mes deux géniteurs, surtout au sujet de la grande question interpellant les parents de toute génération «tu vas faire quoi de ta vie mon fils», et notamment renforcée par un parcours scolaire pour le moins atypique (qui aurait pensé qu’un bac S et une maîtrise très peu sereine des fonctions affines pourraient finalement mener à une promenade de santé en fac d’anglais ne nécessitant qu’un peu de bon sens dans la langue de Shakespeare et d’un combo béni des dieux batterie remplie/forfait 4G lors des moments charnières de l’année), la question de l’avenir proche restait floue, et celle du remplissage du livret jeune de la Société Générale encore plus.

Quelques cours à domicile donnés avec récurrence depuis plus d’un an, au début exploité par des tarifs dérisoires dus à mon inexpérience, je m’étonnais de voir les parents venir se bousculer pour demander mes services, j’étais un bon prof peut-être, mais un bon pigeon très certainement, 10 euros de l’heure multipliés par 6 à 7 cours par semaine n’étaient pas suffisants pour subvenir aux besoins d’un jeune de 20 ans qui résidaient principalement dans l’achat de nourriture quotidiennement dans le 13ème arrondissement et flamber chez Citadium les jours de soldes et chez H&M le reste de l’année.

Au-delà de ça, mon expérience professionnelle ne se résumait qu’à des missions d’intérim douteuses et des séjours pistonnés mais agréables à la SNCF chez des collègues de Papa durant les vacances, dont les maigres bénéfices terminaient la plupart du temps dans l’achat une veste de marque trop grande et non soldée.

Les punchlines cinglantes lorsque j’avais le malheur de rester sur mon lit, les grandes discussions sur la suite de mes études évitées lors des repas du soir en famille et le rapport productivité/achat de vestes de marque trop grandes et trop audacieuses pour être portées, m’ont finalement poussé à frapper un grand coup.

La problématique qui était celle de nombreux enfants, jeunes ou moins jeunes, était la mienne également,

Rendre ses parents fiers

Mais aussi et surtout faire taire ces remarques et allusions pesantes, soit pouvoir rentrer dans la cuisine façon Usain Bolt aux Jeux Olympiques, le doigt sur la bouche, la tête haute.

L’issue était simple, trouve un job, bosse, gagne ton argent, bref, fais quelque chose

Alors mon CV datant de mon stage de 3ème chez les pompiers de Paris remis au goût du jour, j’ai mitraillé toutes les annonces possibles et imaginables sur Internet, McDo, Quick, KFC, Subway, Domino’s, qui aurait cru que ma connaissance répandue en fast-food en tout genre s’avérait finalement utile. Puis une après-midi banale à la fac, en cours, ou presque, le téléphone sonne, entretien, McDonald’s, mardi, 14h.

Troquer le hoodie pour la chemise, et montrer sa motivation, c’est le scénario. Naïvement peut-être, mais surtout avec l’envie de décrocher un job le plus rapidement possible, j’ai dit oui à tout,

«j’ai besoin de quelqu’un pour faire les livraisons», oui,

«vous seriez là pour 6h à Place d’Italie?», allez vendu,

«vous êtes apte à travailler le week-end?», jsuis bouillant frérot.

Une semaine plus tard me voilà Barista chez McDo, le début du charbon, le début d’une vraie expérience professionnelle, le début d’une paye mensuelle, mais j’ai très vite compris que ces 3 “oui” allaient au final creuser la tombe d’un ancien ami à moi qu’on appelle, enfin qu’on appelait donc, le sommeil.

Lever à 3:50 du matin, 3 fois par semaine, parfois 4, toujours un côté sublime, sinon tragique, de se lever à l’heure à laquelle tes meilleurs amis se couchent. Période d’essai de deux mois, le job en soi n’était pas compliqué, faire des cafés, faire la vaisselle, nettoyer, tout ranger, au millimètre.

Le taff ça change la vie, au propre comme au figuré, enchaîner train, McCafé, fac, puis épuiser le reste de points de vie journaliers qu’il te reste avec une soirée ou dans les transports, voire les deux.

J’avais jusque là toute ma vie fait semblant de ne pas avoir le temps, et pour la première fois c’était vraiment le cas.

Au bout de quelques temps un rythme se prend, ta dignité s’envole quand tu t’endors sans aucun scrupule à 20:40 un vendredi soir, quand t’as pris le réflexe salvateur de ne pas écouter du Drake dans le train de 4:41, quand t’as compris qu’au fin fond du 78 aucune voiture ne roule un lundi matin à 4h et que tu peux te permettre un 110 en Twingo pour réussir à avoir ton train et surtout dormir 6 minutes de plus. Les semaines passent, au bon souvenir de l’époque où t’avais pas de cerne et où t’avais encore la force de jouer au poker pendant les cours de grammaire anglaise.

Bosser chez McDo reste spécial, mais on s’y fait, certains collègues te font résister, malgré l’exigence, le peu de reconnaissance, malgré l’odeur et l’uniforme aussi. Mais le sentiment d’avoir terminé ta journée, d’avoir mérité, d’avoir charbonné, reste si fort, si puissant, peu importe le job, McDonald’s ou un autre, au final, la paye arrive et tu finis par acheter une veste à ta taille (chez H&M).

Essayer d’apprivoiser la fatigue, de manière positive, sorte de forme de défonce quotidienne, de désinhibiteur, le futile n’a plus sa place, seul l’essentiel reste. Une simple interaction positive avec une cliente peut te faire passer une heure de ton temps.

Essayer d’apprivoiser son manager, de manière positive, sorte de forme de défonce quotidienne également, mais dans l’autre sens du terme. Une simple interaction négative peut te faire perdre un jour de ta paye.

Cela fait 3 mois, 3 mois que je sers des mamies asiatiques toute la journée, 3 mois que je casse deux trois tasses dans la discrétion la plus totale, 3 mois que je me lève en calculant à quelle heure je vais devoir me coucher pour avoir 7h de sommeil, 3 mois que je me rends compte 10 minutes plus tard en déjeunant une unique briquette de jus de pomme qu’il s’avère que c’est 19h15, 3 mois que je bouffe des p’tites pommes à croquer sans raison alors que j’aime pas les pommes parce que c’est le seul truc à moitié sain dans ce temple de la consommation rapide et 3 mois que je dois écrire ça juste pour l’avoir fait.

“Vivre et être heureux ne réside que dans un équilibre qu’il suffit de trouver, mais le plus dur reste de le conserver” P.I.
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