Startups d’Etat, oxymore ? — Pierre Pezziardi

Pierre Pezziardi, entrepreneur en résidence au Secrétariat Général à la Modernisation de l’Action Publique, nous dit comment il déploie les Startups d’Etat.

Tu nous parlais de “cultiver les indignés”, c’est quelque chose que tu as repris dans les startups d’Etat ?

Une règle que j’ai appliquée, c’est de s’appuyer sur les gens qui ont une forme d’indignation et qui ont décidé de faire une affaire personnelle d’une difficulté… Donc, Ces gens-là sont évidemment respectables dans des entreprises qui fabriquent de la déresponsabilisation. Ce sont des gens qu’il faut valoriser : c’est toujours ça l’appui. Et au niveau du Secrétariat général pour la Modernisation de l’Action Publique, c’est toujours le même ADN : des indignés et une approche incrémentale avec les méthodes agiles.

L’agilité dans l’état ça s’oppose violemment à la culture, à l’exercice du pouvoir, qui est fait de splendeur, d’annonces tonitruantes.

L’agilité dans l’état ça s’oppose violemment à la culture, à l’exercice du pouvoir, qui est fait de splendeur, d’annonces tonitruantes. Et, il est très très très difficile, d’être un état qui arrive et qui dit : “Ici l’état innove pour mieux vous servir, avec cette version bêta du simulateur des droits, aidez-nous à améliorer ce produit… qui n’est pas parfait”.

Quand on a livré mes-aides, six mois après sa création, lors de son lancement au président, ça rendait des services à plein de gens mais, les agriculteurs travailleurs non-salariés dans les DOM-TOM, ça ne marchait pas pour eux…

Ce qui est normal.

Voilà, c’est la philosophie incrémentale. Mais ce sur quoi j’insiste, la splendeur de l’état, de l’état fort, il faut lutter contre… et créer une nouvelle posture de l’état, d’un état qui fait confiance, qui accueille la contribution des gens et innove, même si ce n’est pas parfait. Ca reste un état fort en fait mais ce n’est pas la force ou l’arrogance qu’on a l’habitude de voir.

La splendeur de l’état, de l’état fort, il faut lutter contre… et créer une nouvelle posture de l’état, d’un état qui fait confiance, qui accueille la contribution de gens et innove.

C’est de l’humilité au contraire…

C’est de l’humilité. Mais, c’est de la force, donc… Des indignés, de l’incrémental et le troisième principe, c’est le jeu avec les communautés, avec l’écosystème. Pour mes-aides, on capture des tests rouges, d’expertes de la CAF de Melun, de bloggeurs, de juristes, d’experts comptables, qui disent “ah, il y a un bug là !”. Et d’ailleurs, on les note pour qu’ils contribuent. Aujourd’hui, mes-aides, c’est 500 tests automatisés, des règles de gestions : “un étudiant boursier peut cumuler la prime d’activité et la bourse, mais un étudiant boursier qui gagne plus de tant en Alsace-Lorraine, lui ne peut pas cumuler…”.

Autre exemple, pour Le.Taxi, nous avons décidé de faire moins pour obtenir plus. Ne faire qu’un registre central, pour que des fournisseurs s’y appuient et créent une offre pour les chauffeurs et pour les clients.

Vous avez fait un registre et une API ?

Un registre et son API d’accès sécurisée (on ne donne pas à tout le monde la position des 50 000 taxis français). Et tu réunis tout le monde, tu questionnes “Elle vous va l’API ? » on rajoute des trucs ? Et au final, tu as même des surprises : après les applis, nous aurons rapidement du mobilier urbain … On est surpris par la créativité ! C’est bien ça cette troisième valeur d’ouverture aux écosystèmes.

C’est très réjouissant puisque cet incubateur d’état est sanctionné par un décret maintenant et par une communication gouvernementale, pour annoncer beta.gouv.fr. Il y a encore plein de trucs à faire : on va mettre en avant une partie du portefeuille, les filtres à start-up ne marchent pas très bien…Mais ça sera amélioré. Et les politiques vont assumer, ce n’est pas rien !

Quand tu dis les politiques vont assumer par exemple pour mes-aides, comment tu fais ? Il y a quelqu’un qui se dit qu’il faut un guichet unique et on le fait ?

On reprend le process : on ne distingue pas l’innovateur de l’innovation. Devant chaque Start-up, il y a forcément un porteur. Donc je veux savoir où il est. Mes-aides, c’était moi au début car nous avons repris un projet de formulaire Cerfa unique qui ne marchait pas. En me disant, il y a 40% de non recours, 40% ça fait beaucoup, je trouve ça injuste, et moi, ça me mobilise. Je trouve ça injuste qu’on parle de la fraude au RSA qui coûte 200 millions et qu’on ne parle pas du non-recourt au RSA qui est de 5 milliards. La meilleure idée qu’on puisse avoir, à droits constants et qui peut avoir un impact dans les 6 prochains mois, c’est ce simulateur, et donc, on l’ a fait.

Je trouve ça injuste qu’on parle de la fraude au RSA qui coûte 200 millions et qu’on ne parle pas du non recourt au RSA qui est de 5 milliards.
La numérisation des organisations, ce n’est pas de dématérialiser les procédures existantes, c’est faire des changements radicaux !

A chaque fois, le porteur, c’est un agent public dans une administration donnée et c’est cette administration qui finance l’opération. Et par exemple pour labonneboite.pole-emploi.fr, ce n’est pas le SGMAP qui va financer, c’est dans le champ de Pôle Emploi.

Et comment tu les montes ces projets ?

Tu pars d’un “indigné”, un coach agile-lean (Ismaël Hery, Laurent Bossavit et moi), plutôt entrepreneur, un ou deux programmeurs qu’on prend souvent chez les libristes ou les programmeurs indépendants, des gens qui aiment bien l’aventure… On a un biais de recrutement assez fort parce que l’objet social de ce qu’on fait à chaque fois est assez exaltant.

En vérité, il n’y a pas de pénurie d’informaticiens pour ceux qui ont de beaux projets.

Sur le marché, tout le monde dit, il y a une pénurie d’informaticiens ! En vérité, il n’y a pas de pénurie d’informaticiens pour ceux qui ont de beaux projets. Déjà, les informaticiens, ils s’ennuient ! Je me souviens quand j’ai recruté pour HelloMerci, le programmeur principal a fait une décote d’un tiers de son salaire parce qu’il s’ennuyait avant…

Là tu codes un truc : waw ! Il y a un simulateur des droits pour 20 millions de nos concitoyens. Là, il y a un outil qui s’attaque drastiquement au problème de l’emploi : 80% des embauches, ce ne sont pas des annonces mais de la cooptation et des candidatures spontanées. Et donc tu imagines combien c’est galvanisant pour le programmeur qui a fait labonneboite ?

Ca fait de petites équipes : quand tu réunis un entrepreneur, un gars qui a les idées assez claires du problème, et puis un informaticien réveillé, tu n’as pas les mêmes problématiques qu’un gros programme… Tu as déjà une intelligence collective à l’œuvre !

Quand tu réunis un entrepreneur, un gars qui a les idées assez claires du problème, et puis un informaticien réveillé, tu n’as pas les mêmes problématiques qu’un gros programme…

Pour laBonneBoîte, on a ponctuellement utilisé un peu de data scientist pour à la fin réaliser qu’avec des compétences de première S (une régression linéaire) on faisait le job. On a essayé plein de trucs très compliqués et en fait le prédicteur les plus fort, c’est vraiment : qui embauche, embauchera.

Il fallait juste avoir cette idée de détourner de son usage une base de données qui était là, non pas pour voir quelles entreprises vont recruter mais quels chômeurs sont sortis du chômage et faire des contrôles : “Tiens je l’indemnise, il est embauché quelque part, je vais lui taper dessus”. Il fallait quelqu’un qui pense différemment pour dire : cette base, on peut en faire autre chose… Donc voilà les équipes comment ça marche.

Et ces équipes, elles sont éphémères ?

Une startup d’Etat, ça peut mourir. Mais si ça trouve son marché, on remet une pièce dans le jukebox.

Bah non, c’est une Start-up. On ne fait pas des projets, on fait des produits Que serait Facebook s’il était en maintenance dans une SSII ? On dissout l’équipe si elle échoue, si elle n’a pas trouvé son marché. Une startup d’Etat, ça peut mourir. Mais si ça trouve son marché, on remet une pièce dans le jukebox.

Une startup, elle peut rester 1, 2, 3, 5 ans au SGMAP : tant que ça ne coûte rien, on s’en fiche. Pour qu’elle soit reprise, et acceptée dans sa manière de faire — on tuerait le produit en tuant son process — il convient de prendre un certain temps avec le repreneur, en accueillant par exemple des volontaires de cette administration sur le plateau des startups pour faciliter le processus d’aculturation à l’agile.

Tu as déjà atteint ce seuil de passation ?

On en a passé un avec data.gouv, on est en train d’en passer une autre avec les marchés publics simplifiés : tout un portefeuille d’outils destinés a simplifier la vie des entreprises.

On crée un opérateur ad-hoc qui s’appelle l’état plateforme, et donc qui sera doté de moyens. C’est normal : tu crées des richesses incroyables pour 66 millions de clients. Quand tu sauves la vie des gens pour 200.000 euros par an, tu le fais pour le 500.000 euros par an, il n’y pas de soucis. C’est très chiche comme dépense et ce sont des effets de leviers énormes : chaque marché public simplifié, c’est 4 heures de gagnées dans une entreprise. L’état fonctionnant à moyens constants, si les start-up d’état sont dotés de plus de moyens, c’est que d’autres missions moins performantes en seront privées.

Tu ne pilotes pas un portefeuille de projets potentiels, : tu ne crées une nouvelle startup que si tu as le potentiel pour le financer ?

Dans le portefeuille, il y a des idées qu’on pousse, des intrapreneurs qu’on a repérés, qui cherchent leurs financements. Là, il y en a deux. Il y en a une qui s’appelle “signaux faibles”, qui traine là depuis un an et demi, je pensais qu’elle allait mourir, et hier, il y a Macron qui a appelé : “Relancez moi ça !”. On va peut-être le lancer. Il y a des trucs qui restent coincés : une qui s’appelle “prélèvement à la source pour les indépendants”, elle ne trouve pas son sponsor. Il faut aligner quelques planètes quand même…

Tu as un indigné mais tu n’as pas forcément le sponsor ?

Il faut la conjonction d’un puissant qui soutient et d’un indigné à qui ont fait confiance.

Voilà : il faut l’indigné et le sponsor. Si Jean Bassères ne nous avait pas dit “allez-y, je mise 400.000 euros pour faire deux startups d’état”, ça ne sert à rien d’avoir les indignés. Je les invite au hackathon et puis je leur dit « Ouais chouette on a mis ça dans la boîte à idées et puis maintenant vous rentrez » et puis on va passer à autre chose… Si j’ai les 200.000 : “Maintenant, tu vas bosser a mi-temps pour fabriquer ton produit”.

Il faut la conjonction d’un puissant qui soutient et sort de sa poche 200.000 et un indigné à qui on fait confiance. Et mon rôle est de fluidifier tout ça.

Ces indignés, c’est forcément des gens dans des administrations, ou c’est aussi des citoyens lambda qui justement s’indignent ?

Plutôt dans l’administration, justement, on est en train de faire le call-to-action dans beta.gouv. On commence à recevoir des professeurs Nimbus : “J’ai une super idée, on va faire de la blockchain pour des certificats médicaux, il faut que vous me financiez”. Des gens qui ne sont pas orientés problème mais orientés solution, ce n’est pas du tout ce qu’on veut. On veut des gens qui sont les témoins d’irritations régulières pour les agents ou les usagers et qui sont prêts à faire une affaire personnelle de ce sujet-là. Nos clients, ce sont ces intrapreneurs-là : on est une infrastructure pour les aider à réussir.

Est-ce que tu as des administrations qui viennent te voir et te disent “On veut faire la même chose chez nous…” ?

Oui, après Pôle Emploi, plusieurs administrations nous sollicitent en ces sens. Et nous, on a le danger de croissance classique qui est de diluer nos valeurs dans la croissance.

Les gens qui te disent “je veux en faire” mais n’ont pas forcément la perception de ce que ça va réclamer comme changement chez eux.

Les trois faits nouveaux qu’on amène : innovateur-indigné, incrémental-agile et ouverture, c’est contre-culturel. Les gens te disent “je veux en faire”, mais n’ont pas forcément la perception de ce que ça va réclamer comme changement chez eux. Ils veulent juste le résultat, souvent sans le changement. Comme je te racontais à l’époque, mon directeur général me disait “Pierre, faites ce qu’il y a dans votre livre-là, libérer les énergies mais… mais surtout je veux tout contrôler”. Donc on fait de la croissance, mais de la croissance mesurée.

C’est difficile ?

Tout est difficile. On est un contre-sens culturel. Ce qui nous sauve c’est juste le client. Une organisation, c’est résiliant. Ça applique des règles… qui font que le système est tel qu’il est. Contestable, mais il marche quand même…

On est un contre-sens culturel. Ce qui nous sauve c’est juste le client !

Mais on est très fiers quand même d’avoir fait naître en trois ans une vingtaine de pépites, qui servent les gens et d’avoir cranté dans l’état cette idée de beta.gouv.

Merci Pierre pour cet échange !