Rompre avec la notion de séparation pour faire évoluer le monde

Lors d’un événement récent sur le thème de la ruralité, Nicolas Sarkozy s’exprimait au sujet de l’agro-écologie. Il décrivait cette pratique comme “une véritable obsession pour la destruction de notre puissance agricole”. Au delà de contre-argumenter les idées de l’ancien président, je trouve intéressant d’analyser la vision du monde incarnée par ces propos, qui me parait opposée à l’évolution vers une société plus écologique et plus humaine.

Ce dénigrement envers l’agro-écologie laisse transparaître une idéologie où l’homme serait détaché de la nature. Dans cette compréhension du monde, l’ego est fort : les humains semblent dominer la planète, se positionnent au-dessus du règne animal, végétal et minéral. Au niveau individuel, chacun se perçoit comme séparé du tout : il y a un “moi”, les autres, l’environnement (et peut-être un dieu dans les cieux). Dans cet univers de la séparation, des prises de positions en faveur des OGM, des biotechs et du gaz de schiste semblent hélas cohérentes.

L’écologie peut exister dans ce contexte, mais elle est présentée comme une occasion supplémentaire de générer du développement économique. Les actions dites “vertes” se limitent à faire baisser les émissions de CO2. Il n’est alors pas interdit d’imaginer la transition énergétique avec des fausses solutions, comme celles présentées par des groupes d’intérêts lors de la COP21 : développement du nucléaire, du biodiesel de première génération, de la fracturation, d’immenses centrales hydrauliques… Exploiter l’environnement semble normal, tout en veillant à ne pas le détruire complètement pour pouvoir continuer de l’utiliser sur le long terme.

Cette instrumentalisation de la nature, née d’une vision réductrice de notre identité, constitue le coeur de notre crise écologique. Elle nous conduit à borner la problématique environnementale à celle du réchauffement climatique et au contrôle des émissions de carbone. C’est une compréhension limitée et même dangereuse du défi qui se dresse devant nous car le coeur de la crise que nous traversons est ailleurs.

Notre problème est basé sur un manque de réflexion à la question : “Qui suis-je” ?. La compréhension de notre identité, de notre relation avec la nature, de notre place sur la planète, est erronée. Les montagnes, les rivières, les forêts, le “moi” sont remplis de la même présence. Au plus profond de nous-mêmes, écologie et spiritualité sont directement liées : la Conscience est partout, constamment dans et autour de nous. Le divin n’est pas séparé de l’homme, ni plus ni moins que les phénomènes dits “extérieurs”.

Cette vision peut paraître excentrique mais n’est pas nouvelle ; elle existe depuis des millénaires et est décrite dans plusieurs courants religieux comme la réalité absolue. L’idéologie selon laquelle nous existons en tant qu’individu isolé est à abandonner pour s’ouvrir à une existence plus grande où il n’y a qu’unité. Cette évolution se manifestera chez chacun de nous par une intense sensation de liberté, de sérénité et de bonheur interne. Et comme l’explique le Dalai Lama : “nous pourrons obtenir la paix dans le monde dès lors que nous serons en paix avec nous-mêmes.”

Ce sentiment d’unité incite à revoir la façon de pratiquer l’activisme. Nous pouvons dépasser la pensée du “nous” contre “les autres”, “ceux qui comprennent” opposés à “ceux qui se trompent”. Ces idées nous laissent encore et toujours dans la division, dans le combat. Elles constituent une contradiction car nous ne sommes en réalité qu’un. Pour construire la société harmonieuse dont nous rêvons, nous devons travailler avec un niveau de conscience plus élevé et prendre constamment en compte la réalité ultime. Il est venu le temps d’effectuer une transition vers une nouvelle forme d’activisme, où nous saurons avant tout exprimer de la compassion et de l’empathie pour ceux dont l’esprit s’est laissé obstrué par l‘ego.

En défendant une cause, il nous arrive de percevoir certaines personnes ou organisations comme des adversaires. Elles ne sont pourtant que des représentations d’un mal bien plus profond et les “combattre” ne fera que renforcer le même problème, ce sentiment de séparation. De plus, les arguments rationnels et les débats pour convaincre ces opposants n’auront qu’un impact limité ; nous peinerons à persuader “les autres” du bien fondé de notre raisonnement s’ils ne se sentent pas concernés personnellement par un problème. Nous gagnerons peut-être certaines luttes, mais tôt ou tard des problèmes similaires ferons surface avec à la source cette même idéologie de la séparation. Pour éradiquer la racine du problème, chacun doit d’abord être convaincu, grâce à des expériences physiques ou émotionnelles, que “moi” et la “nature” sont en fait la même Conscience qui se manifeste sous des formes différentes. Le changement espéré se déroulera ensuite naturellement : la nouvelle vision du soi et du monde fera fondre sans effort les anciens modèles de pensées.

Il me paraît alors primordial de travailler à sensibiliser et éduquer les différentes générations sur notre réelle identité et notre relation avec le tout. Cette évolution passera aussi par un travail individuel d’introspection qui nous conduira à redéfinir ce qu’est la vie et ses priorités. Cette quête demandera probablement une appropriation plus large de précieux outils issus de traditions orientales comme le yoga et la méditation. Les écoles de pensées basées sur la non-dualité comme l’Avaita Vendenta, le message du bouddhisme sur l’interconnexion et les philosophies animistes peuvent également nous aider.

Continuons aussi à passer du temps en communauté, dans la joie et la bonne humeur, pour s’adonner à des activités où l’ego n’a pas sa place. Ces moments simples aux interactions authentiques donnent à chacun l’occasion de se retrouver dans la fraternité et d’oublier le conditionnement que la société a inconsciemment imposé. N’hésitons pas à nous entourer de ceux dont les points de vue diffèrent, afin de comprendre leur contexte, les problèmes et les circonstances qui les empêchent de s’ouvrir à une nouvelle perception de la vie. Notre aide généreuse et spontanée viendra rompre les fondations de certaines de leurs croyances.

Pour décupler notre impact, il me semble également décisif de réfléchir aux conséquences de nos décisions et engagements pour comprendre s’ils ne vont pas indirectement renforcer l’histoire de la séparation. Il est préférable de diriger son énergie vers des activités qui vont aider l’humanité à se sentir davantage connectée. Favorisons donc les solutions qui visent à prendre soin de la nature et privilégions les cause issues d’intentions désintéressées et généreuses. Concrètement, nous pouvons supporter les produits issus de la permaculture à ceux de l’agriculture intensive, les économies locales à la mondialisation des marchés, les circuits courts plutôt que ceux de la grande distribution, les technologies appropriées aux solutions énergivores, le travail en coopérative ou en association plutôt qu’à but lucratif, le partage à la possession, la démocratie participative à la centralisation du pouvoir, le revenu de base universel au monopole du travail salarié, la diversité des monnaies complémentaires à l’exclusivité d’un système basé sur la dette, la décroissance au développement économique illimité…

Ce militantisme suppose de réfléchir constamment à notre impact social et environnemental. Il invite à comprendre les solutions que nous utilisons et celles dont nous faisons la promotion : Comment sont-elles produites ? Avec quelles intentions ? Qui les financent ? Comment sont-elles distribuées ? Renforcent-elles un système basé sur des jeux de statuts, de pouvoir et d’influence ? Peut-on les remplacer par des alternatives basées sur le partage et la coopération, où les protagonistes travaillent de manière transparente, dévouée et altruiste ? En cherchant des réponses à ces questions, nous mettrons dans nos vies davantage de sens et nous sentirons connectés à un immense mouvement de changement qui prend de l’ampleur sur les cinq continents. Nous resentirons alors davantage cette interconnexion innée qui nous fera tendre vers un sentiment d’accomplissement et de réalisation. Chercher à l’extérieur des expériences et des sensations artificielles sera alors dénué d’intérêt car nous nous sentirons comblés intérieurement.

Notre (r)évolution sera menée par l’amour et l’unité.

Solidairement,

Thomas

www.thomaspichon.com