Idriss Aberkane ou le danger de la poudre aux yeux

cc@francois — eventpixr.net

Ne vous laissez pas endormir par les charmeurs de serpents. Réfléchissez. Décryptez. Prenez du recul. Analysez. Il y a toujours un message dans ce qu’on veut vous dire, et ce n’est pas toujours celui qu’on croit.

Je vois ces derniers temps tourner les conférences d’Idriss Aberkane.

Idriss est un chantre de ce qu’il appelle “l’économie de la connaissance”. Basiquement, cette thèse peut se résumer ainsi : “Quand j’ajoute mon kilo de riz à ton kilo de riz, je me retrouve sans riz et toi avec 2 kilos de riz. Quand j’ajoute ma connaissance à ta connaissance, non seulement nous avons toujours nos connaissances respectives, mais nous pouvons bénéficier de celles de l’autre, voire potentiellement en créer de nouvelles. Il est donc plus facile de créer des richesses avec de la connaissance qu’avec des matières premières”

Je vous laisse regarder au moins cette vidéo qui dure 8 minutes :

Mais nous allons nous appesantir sur cette conférence, qui dure 2h20.

Au-delà de la malhonnêteté intellectuelle initiale, qui consiste à dire que l’humanité pourra continuer à produire des richesses en exploitant uniquement des connaissances et non des matières premières (cher ami, il nous faudra des matières premières au moins nous nourrir, si ce n’est produire de l’énergie et même de la technologie), j’aimerais revenir sur un certain nombre de points qui m’ont fait prononcer le mot “escroc”.

Invérifiable

« Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées »
- Winston Churchill (?)

Idriss est le spécialiste du fait ou du chiffre invérifiable sur le moment, voire de la donnée dissoute dans un jargon scientifico-technique, mais sur lequel il s’appuie pour démontrer le reste de son discours. On peut trouver de nombreux exemples dans ses conférences, je ne vous les liste pas. Il y en a sûrement une bonne partie de véridiques, comme l’historique de carrière de Steve Jobs ou le fait que l’aéronautique s’inspire des peaux de requin.

Celui que je voudrais souligner c’est celui des “équations de l’économie de la connaissance”, qu’il présente ici.

K(A∧B) > K(A) ∧ K(B)
“La somme de deux connaissances possédées ensemble est plus importante que la somme de deux connaissances possédées séparément.”

φ(k) ∝ At
“Le flux de connaissances (?) est proportionnel à l’attention multipliée par le temps “

Ce qu’il ne précise pas dans sa présentation, c’est que ces équations (qu’il qualifie de très belles) sont les siennes. On peut les trouver dans son propre papier sur la nooénocomie.

Ce qu’il présente donc comme des vérités prouvées, noyées dans un langage mathématique imparable, et qu’il utilise pour valider l’ensemble de ses thèses sont donc… le fruit de son propre travail. On peut d’ailleurs remarquer que dans son article, le ton est bien moins définitif que dans sa présentation, puisque le conditionnel (“may”) est de mise.

C’est pour moi une forme d’argument circulaire, où notre ami Idriss se sert d’éléments de sa conclusion pour prouver sa théorie. Il gagne d’ailleurs un paquet de points issus de cette liste au cours de sa conférence.

Ce sont à mon sens des méthodes de gourou, qui appellent à suivre sans réfléchir, qui endorment, plus que qui convainquent.

Politique

“Et alors ?” me direz-vous.

Et alors ? Puisque si Idriss a une thèse, qu’il essaie de la démontrer par des moyens réthoriques à sa disposition, d’exagérations et d’exemples généralisés, fort bien.

Là où ça devient insidieux, c’est que l’on peut percevoir des éléments politiques au sein de son discours, que l’on peut gober tout cru là encore si on n’y prête pas attention, puisqu’englobés dans des vérités toutes faites et des notions démagogiques acceptées facilement.

Ne pas produire des déchets c’est mieux que d’en produire.” OK.
Les matières premières sont finies, les connaissances sont infinies.” OK.
La nature est un livre qu’il suffit d’apprendre à lire pour en tirer des connaissances.” OK.

Et puis, soudain :

La seule solution [serait] la décroissance : c’est faux” (1h29min30sec)
[La production de déchets humaine] fait figure de plaisanterie à côté de la phase de Grande oxydation.” (1h39min20sec)
“Qui pense que l’humanité a joué à World of Warcraft pendant 250 ans, l’âge des États-Unis ? C’est pas mal, 250 ans en heure/homme, une PME elle en fait des trucs avec ça !” (57min20)

Ce ne sont que quelques exemples.

Ces dernières phrases, on peut :

  • ne pas être en accord avec elles (quand l’humanité consomme chaque année trop de ressources pour que sa Terre puisse les régénérer pour l’année suivante, la décroissance peut sembler être une option valide)
  • en contester le sens moral (la Grande oxydation est d’origine bactérienne, la pollution humaine est consciente et maîtrisable + dire que la différence de 0,99% d’espèce disparues entre les cas fait toute la différence est la définition même de la malhonnêteté intellectuelle lorsque le pourcentage de base est 99% de disparition des espèces)
  • les trouver éminemment partisanes (le temps de loisir de l’humanité pourrait être utilisé par des entreprises pour produire des richesses ?!)

Ces phrases sont pourtant, à mon sens, le cœur du message. Entourées de vérités générales, elles sont acceptées comme une lettre à la Poste.

Mais citer les grands entrepreneurs et les grandes start-up américaines comme modèles de réussite n’est pas anodin. L’économie de la connaissance ne consiste pas à sauver l’humanité. Elle vise à engranger du profit, en causant moins de dégâts et en utilisant mieux les ressources. Ce qui (et là, c’est mon avis) est moins négatif que le capitalisme initial et sauvage, mais constitue un néo-libéralisme pseudo-écologique et pseudo-durable qui n’est pas sans danger.
Edit du 29/10/2016 : cet article de Kevin Amara détaille en profondeur les causes et conséquences de cette “nuisance progressiste”.

Toutes les conférences d’Idriss Aberkane consistent à pourtant faire accepter ce parti-pris, en vantant les mérites de l’entreprenariat, de l’innovation, en orientant les données, et en avançant des thèses présentées comme vérités générales. Je demande à ce qu’on m’explique comme j’arrive à payer un loyer avec de la connaissance, à remplir un moteur avec de la connaissance ou à fabriquer du pain avec de la connaissance (et de la connaissance seulement).

Devise

Voilà le concept qu’Idriss répète en boucle pendant ses présentations.

Toute révolution est passée par les phases : ridicule, dangereux, évident.”

S’il n’est pas assez malhonnête pour ne pas signaler que tout ce qui est ridicule n’est pas forcément révolutionnaire, ça ne l’empêche pas de se servir de cet adage (qu’il aurait tiré de L’Art de Vivre de Schopenhauer) pour valider certains points de son argumentaire lorsque le public y réagit.

Vous trouvez ça ridicule, hein ?” *clin d’oeil appuyé*

Et paf, argument validé.

Voilà le fonctionnement global des conférences d’Idriss Aberkane. Sous couvert d’un discours démagogique et même, j’en conviens, souvent positif, la philosophie néo-libérale se vêtit de charmants atours. Elle n’est pourtant pas si différente que d’habitude.

C’est ce que j’ai vu. Qu’en pensez-vous ?

Edit du 05/10/16 : je ne suis visiblement pas le seul à avoir des doutes sur les méthodes d’Idriss Aberkane.
Par ailleurs, sa page Wikipedia et son contenu fait débat parmi la communauté.

Edit du 27/10/2016 : quand Le Monde consacre un article à Idriss Aberkane, il le désactive dès le lendemain “à la suite de plusieurs alertes faisant mention d’erreurs dans la description [de son] parcours”.
Abus dans la présentation de son parcours qui sont résumés ici.