Je n’ai rien vu venir.

Le 31 janvier, la chaîne TMC rediffuse le film des Inconnus “Les trois frères”.

Le 13 février, je me fends d’une série de 17 tweets pour exposer les raisons qui m’ont fait ne pas aimer ce film.

Premier des 17 tweets postés au sujet du film.

Le 14 février, comme un coup de semonce, deux messages apparaissent dans mes mentions.

Les deux premières réactions négatives à mes messages.

Tout d’abord, je crois à une référence au film. Je me demande si le terme “nous sachons” est en fait prononcé, mais que je ne m’en suis pas aperçu. C’est une hypothèse plausible, dans le sens où je n’ai ni revu le film en entier, ni analysé méticuleusement tous ses dialogues. Mais il ne s’agit pas de cela.

Nous sachons”, c’est une manière de dire que je crie au complot. Que je vois le mal partout. C’est le signe avant-coureur de ce qui m’attend. Je suis un “bien-pensant”, un adepte du “politiquement correct”. Il y a encore 2 ans, on m’aurait traité de SJW, ou Social Justice Warrior, c’est-à-dire un combattant pour une justice sociale moderne, au mépris des bonnes vieilles traditions. Mais les internets vont trop vite, et ce terme est aujourd’hui tombé en désuétude (spoiler alert: il a été remplacé par RSA ou chômeur).

Et le reaction gif qui suit, ce n’est pas le désespoir du twitto qui apprend qu’une phrase est absente d’un film. C’est moi. C’est moi qui pleure parce que le film ne reflète pas la réalité du monde.

Mais tout cela n’est que le début.

Le 15 février à 8h28, c’est le début du second round. Le plus violent.

So it begins…

Le cyber-harcèlement

Pendant environ une heure, je tente de tenir le rythme. C’est qu’en plus d’être victime de cyber-harcèlement, je suis aussi étudiant en Humanités numériques. La question des dynamiques de groupe sur les réseaux sociaux est un sujet qui m’intéresse beaucoup, auquel j’ai déjà consacré de mon temps, et quelques travaux pratiques. J’ouvre mon tableur LibreOffice.

Méthodiquement, je prends chaque message qui m’est envoyé, et je le copie. Un par ligne. Avec son heure de publication, et quelques informations sur le compte qui l’a mis en ligne. À ce moment, je me demande encore s’il y a un profil-type de la personne qui poste, qui mentionne, qui répond, qui like.

Mais au troisième tweet, je comprends que je ne tiendrai pas la cadence. Le compte qui me mentionne a 14'500 followers.

Spoil: le tweet est indisponible parce que j’ai protégé mon compte par la suite.

Bien entendu,le but de ce message n’est pas de me traiter de chômeur. D’ailleurs, il y a deux ans, on m’aurait sans doute traité de SJW.

Je ne sais pas s’il est tombé sur mon fil de tweets par les remarques faites précédemment ou par un autre moyen, mais son nombre de followers et le contenu du message ne laissent aucun doute: c’est un cri de ralliement.

Un cri, parce qu’il ne se contente pas de me retweeter: il rajoute son message. Un cri, parce qu’il ne me répond pas: son message est vide de sens. Et de toute façon, ce n’est pas à moi qu’il s’adresse.

Il appelle la meute, et il dicte ses instructions: je suis un “chômeur”.

Basiquement, cela veut dire que j’ai du temps, parce que je touche le RSA (une allocation chômage, pour faire vite). Mais en fait, un “chômeur” est une personne qui utilise ce temps pour parler de quelque chose qui ne plaît pas à la personne qui le désigne ainsi. En l’occurrence, je critique un “film culte”, et j‘y vois en plus du sexisme.

Il est 8h35. La meute arrive.

On dirait un rite de passage: il faut à tout prix trouver le bon mot, le petit truc qui fera rire les autres, qui fera pleuvoir les like de ses congénères. Qui sait, un jour peut-être seront-ils également chefs de meute, chasseurs de têtes à harceler.

Dans mon tableur, 24 autres messages de divers comptes se succèdent dans les 40 minutes suivantes. Sans compter les likes et les retweets. Je n’ai jamais eu autant de notifications. Et ce n’est que le début.

Je ne peux plus suivre la cadence, les mentions s’entassent, et je sens la vague qui grandit. Ça me dépasse. Je perds pied, comme au contact d’une vague trop grande. Qu’importe la matière dont elle est faite, c’est son ampleur qui vous emporte.

Dans mon cas, la taille de la vague augmente d’ailleurs indépendamment du contenu des messages. Les wannabes sont rejoins par des comptes qui ne sont pas là pour me mentionner et m’afficher publiquement, mais juste pour attaquer mes propos, voire ma personne.

Montée en puissance des attaques

À ces réponses s’ajoutent des mentions entre comptes. Mon fil est devenu une balle qu’on se renvoie et qu’on fait circuler.

Je suis un jokari dans une bulle de filtre.

Dommage…

La réaction

Je pensais être en pleine tempête, mais voilà que l’orage redouble de violence. En cause: un youtubeur célèbre, et ses 340'000 followers. Il m’affiche publiquement, légèrement, mais toujours insultant.

Jhon Rachid. Compte vérifié. 340'000 followers. Ça va faire mal.

Avant d’être submergé, je ferme tout.

Et là, j’ai sans doute la meilleure idée de la journée: je contacte mes amis. Je leur explique, de but en blanc: je suis en plein cyber-harcèlement, c’est massif, vous ne pouvez rien faire, mais ça me fait du bien de vous le dire.

Immédiatement, je reçois du soutien, y compris de personnes que je n’ai pas contactées.

Physiquement, je ne suis pas seul non plus. Mon binôme, avec qui je devais travailler sur un projet de visualisation de données, et qui est à côté de moi, me dit clairement que c’est normal que je ne sois pas productif, mais me pose quand même des questions sur le projet, et ne me laisse pas ruminer dans mon coin (merci!). Je retrouve l’appétit vers midi.

En début d’après-midi, je prends une décision que je pensais n’avoir jamais à prendre, et je décide de “protéger” mon compte. À partir de maintenant, seuls mes followers pourront avoir accès à mes messages, et je ne serai plus importuné par les notifications de comptes que je ne connais pas.

On ferme!

Et paradoxalement, c’est là que commence la véritable angoisse. Celle qui vous prend aux tripes et vous fait tourner la tête. Un mini-état de choc.

Je reçois une notification.

C’est la panique. Qu’est-ce qui se passe? Qui est cette personne qui ne me follow pas, mais qui peut interagir avec moi, malgré la protection de mon compte? Une faille? Un hacker?

La parano s’installe. Qui sont ces personnes qui demandent à me suivre (donc à avoir accès à mes tweets)? Des allié·es? Des harceleurs, qui cherchent à venir voir de quoi je parle et rapporter le tout au reste de la meute?

Et ce compte qui -me semble-t-il- me followait il y a quelques jours encore ne le fait plus aujourd’hui. A-t-il eu peur d’être la prochaine cible? Suis-je devenu infréquentable?

Oh, et a-t-on encore parlé de mon tweet? Combien de personnes ont liké ces messages, et du coup donné corps au harcèlement qui me vise?

A-t-on encore alimenté la vague?

Adieu, Twitter?

Le cadenas est un barrage, mais quand vais-je pouvoir l’ouvrir? Dans une heure? Dans une semaine? Jamais?

La protection du compte est aussi un coup très dur sur l’image et l’expérience que j’avais de Twitter jusqu’à ce matin (déjà toutes deux mises à mal par les événements de la journée). Je ne suis plus dans l’espace public.

En verrouillant mon compte, j’ai quitté le lieu d’échanges et de rencontres que j’arpente depuis novembre 2010. Ma parole n’est plus aussi libre qu’avant. Le sera-t-elle à nouveau un jour?

J’ai connu des dizaines de personnes par Twitter. Il y en a pour qui j’ai un respect et une admiration plus importantes que bien des gens que je connais en-dehors de cette plateforme. On interagit souvent, on s’apprécie mutuellement. Et quand on se croise physiquement, c’est toujours avec beaucoup de plaisir que je vais les saluer.

Alors voir d’un coup ce lieu si appréciable (même si je m’y plains souvent) devenir si hostile, c’est une épreuve en soi. Et cela me fait réfléchir à mon avenir sur cette plateforme.

Mais j’y resterai.

La goutte d’eau

Comme pour me rappeler à la réalité, je découvre qu’une demande de DM (message privé) m’a été envoyée à 15h34. Ce n’est pas un inconnu. C’est la personne qui m’a envoyé le tout premier message, la veille de la vague de harcèlement. Il vient en remettre une couche.

Après la pluie vient l’indécent.

D’abord, je me demande s’il vient se vanter de ce qu’il a déclenché. Mais très vite, il me paraît évident qu’il n’a pas l’envergure nécessaire pour rameuter autant de monde.

Alors quel est son but? Pourquoi venir ainsi, après tout ce qui s’est passé, après m’avoir vu protéger mon compte?

Mais d’ailleurs, qui est cette personne? Et qui est son pote avec qui il échangeait, hier, sous mon premier tweet?

Google étant mon ami, en trois clics, je trouve leur curriculum: Deux jeunes mâles, cadres dans des grandes entreprises: une assurance de la région, et une multinationale de l’alimentation. Au moins l’un est encarté bien, bien à droite.

Il y a 50 ans, personne ne se serait étonné de les voir casser du bougnoule ou du pédé.

Les temps ont changé, ils ne se les gèlent que pour soutenir le LHC (le club de hockey local), et profitent d’être au chaud dans un mouvement de harcèlement pour tenter d’en rajouter une couche en loucedé, à l’abri des regards, dans les messages privés.

Mais pour moi c’en est trop. Je dois agir.

On me conseille de porter plainte, mais on me dit aussi que cela ne mènera à rien. Et puis on me conseille de contacter les employeurs, ou alors de balancer leurs noms. Mais je ne crois pas à la loi du talion. Je ne cherche pas à rendre justice moi-même. Être victime ne m’autorise pas à être bourreau. Je ne veux plus de nouvelle Justine Sacco.

Je décide de m’en remettre à l’État de droit.

La vie est dure, comme une déconfiture.

Ironie du sort, mon chemin vers l’Hôtel de police me fait passer à côté de Malley 2.0 (la patinoire du LHC) un soir de match. J’ai donc peut-être croisé mes deux loustics en route.

Une fois arrivé au poste, je sonne.

— Bonjour, je voudrais déposer plainte, s’il-vous-plaît.
 — Pour quel motif?
 — Harcèlement.
 — Harcèlement… téléphonique?
 — Cyber-harcèlement.
 — [silence] D’accord, entrez, mais mon collègue qui prend les plaintes est occupé, ça va prendre une trentaine de minutes.

Après 10 minutes, un agent entre. Sans même relever mon identité, il me demande d’expliquer ce qui m’amène là. Je lui explique tout: le film, les tweets, les réponses, la vague, l’impossibilité de travailler, la protection du compte, et enfin, le message privé.

L’agent repart. Il va voir son collègue. Il va voir ce qui est pénalement répréhensible.

Moins de 5 minutes plus tard, il revient. Ils ne prendront pas ma plainte. Aucune injure, aucune menace, pas de diffamation ni de calomnie. Rien que le Code pénal suisse ne permet de poursuivre.

Et tant pis pour l’acharnement. Et tant pis pour les angoisses. Et tant pis pour les autres, les employées, les enfants, qui subiront ça.

L’ubiquité du cyber-harcèlement n’est pas encore comprise par nos autorités. Combien de Ligues du Lol faudra-t-il pour que cette omniprésence de la violence psychologique s’ancre dans les consciences? Combien de temps encore pour que le harcèlement s’inscrive dans le Code pénal comme un comportement qui n’est pas accepté par la société?

Car je suis clairement un privilégié. La haine qui m’a été adressée est peut-être née d’un sentiment de trahison, tant je ressemble à ceux qui la répandent: aucune de leurs discriminations ne peut s’appliquer à moi. Je ne suis pas une femme, je ne suis pas LGBTQI+, je ne suis pas racisé. Je ne suis même pas chômeur.

Individuellement, aucune de leurs attaques ne m’a atteinte. C’est leur nombre, et la vitesse de leur déferlement, qui a tout fait. Qui a fait beaucoup, et qui a mis à mal le plaisir que j’avais à me rendre dans un lieu public: Twitter.

Au passage, alors que la police m’a conseillé de me tourner vers Twitter, Twitter ne fera rien de plus que la police.

J’ai signalé le message mentionnant mon tweet, à 8h35, pour harcèlement. La réponse de la plateforme:

Merci pour votre récent signalement. Nous avons étudié ce dernier avec soin et constaté l’absence d’infraction aux Règles de Twitter relatives aux comportements inappropriés (https://twitter.com/rules).

Il existe un certain nombre de facteurs dont nous tenons compte lorsque nous décidons de prendre des mesures vis-à-vis d’un contenu spécifique :

Le contexte est important
Certains Tweets peuvent sembler inappropriés hors contexte, mais ne le sont pas forcément au sein de la conversation dont ils sont tirés. Si nous acceptons les signalements d’infractions quelle que soit leur provenance, il est parfois nécessaire d’avoir aussi un témoignage émanant directement de la cible pour que nous puissions disposer du contexte.
Contexte: j’ai explosé aujourd’hui mon record mensuel d’affichage de tweets.

Paradoxes

Ces événements en sont remplis.

Voyez le temps pris pour me dire que je perdais mon temps.

Voyez l’énergie développée par des combattants de la “bien-pensance” et du “politiquement correct” pour tenter à tout prix de me faire taire.

Voyez la collision frontale entre le victim blaming et le refus de prendre des dépositions.

Voyez mon cas si particulier, qui est pourtant terriblement banal.