Va-t-on continuer à se voiler la face ?

(Ecrit lors des élucubrations estivales sur le burkini en 2016)

On demande aux femmes de ne plus mettre le voile, plus à l’école, plus à l’université, plus dans la fonction publique, et même maintenant à la plage, qui appartient à tous.
On le fait prétextant les libérer de ce “joug masculin” qui serait encore plus exacerbé dans les “pays musulmans”, proposant ainsi que leur religion les rendent un peu moins françaises. Car, dans le cas contraire, la France se définissant par sa population et son projet de société commun, leur religion serait aussi, aujourd’hui, une part intégrante et non negligeable de la France. A ce titre un débat serait ouvert, un débat public où tous auraient le droit de parler. Mais combien de femmes musulmanes a-t-on entendu en parler ? Combien de maris a-t-on pu voir ? A-t-on inventorié les raisons qui pousse à faire cela ? Il ne peut y en exister qu’une seule, comme il y a mille raisons de choisir de manière générale. Quels sont les différents contextes ? En tous cas, la question ne serait pas réglée comme c’est le cas. A coup d’arrêté municipale.

L’Islam fait partie de l’Histoire de France parce qu’il fait partie de l’Histoire de l’Europe et de celle du Monde. Des conquêtes Maures en Espagne, de l’expansion de l’Empire Ottoman dans les Balkans, de part les Croisades et la colonisation, à simplement des individus qui décident de changer de pays, de manière libre, et ce depuis toujours, sans considérations de frontières comme ces premiers hommes qui ont quitté l’Afrique.
Un pays qui se veut universaliste, comme la France, qui se veut tribun mondial de valeurs qui doivent être propres à l’homme (comme ces trois mots écrits sur nos frontons des Mairies, tels un slogan publicitaire, et qui commencent à sonner aussi creux, surtout le dernier) ne peut y prétendre sans relever le défi des religions. Refuser ce défi n’est pas une option car elles font partie de la vie des Français. On peut cependant définir un dénominateur commun, un cadre d’entente entre ceux qui croient et avec ceux qui ne croient pas.

Ce cadre commun ne peut forcer les uns ou les autres à adopter une autre religion, en adopter une (tout court), et/ou réprimer toute appartenance, tout signe d’appartenance à une autre catégorie. Ce dernier point essentiellement car à la religion s’adjoint une part de culture qui est l’être propre des individus, qui est part des forces qui façonnent l’homme et de ses décisions à venir. Ce sont aux femmes et hommes de définir un pays et non l’inverse. Sous le terme de laïcité, la France est un des seuls, sinon le seul, pays à s’être donné l’ambitieux projet de construire une société autour d’aucune religion.
Il faut alors aussi reconnaitre que cela a été fait pour remplacer le Dieu catholique par la République; lui donner un pouvoir transcendant. Ne parle-t-on pas de “front Républicain” au delà duquel n’existeraient que chaos et anomie ? entre fascisme et bolchevisme ? Lorsque l’on veut rénover le système, ne parle-t-on pas de “VIe République” et jamais de “Iere Démocratie Française” ou “Démocratie Française” ? Combien de responsables politiques entend-t-on dire “ce sont les lois de la République” comme jadis les prêtres “c’est la volonté de Dieu”?
Nous pouvons nous libérer de ce prétexte pour penser la laïcité, ou sinon nous serions tout autant prosélytes que le prosélytisme que l’on prête à ces hommes et femmes musulmanes.
Cette laïcité quelle est elle ? Est-elle l’interdiction absolue de tous signes religieux ? Est ce laisser chacun vivre sa vie comme il l’entend, mais nier , dans les textes de lois, toute raison et tout raisonnement religieux ? Est-ce cibler une religion que l’on considère dangereuse, parce que l’on a peur ?
Je ne pense pas (n’espère pas) que ce soit ce dernier mais c’est sujet à discussion. Une discussion qui appartient à tous les Français. Il faut comprendre pourquoi ces femmes françaises décident de porter le voile. Faire un inventaire des raisons pour les comprendre et les intégrer, du coup, à notre conception de la France. Ce qui est sûr c’est qu’il faut parler ET écouter.
Il faut aussi prendre en compte cette France de 30% qui se définissent athées et autre 30% comme irréligieux qui, peut-être comme moi, en a marre que le débat soit spolié par la France chrétienne “que le crucifix au dessus du tableau ne dérange pas”. La France se veut laïque, proposer un pays où bien vivre, et ce quelque soit sa religion (ou son absence) et quelque soit celle de son voisin (ou son absence de religiosité). Alors ayons la maturité de cette valeur; prouvons au monde que c’est faisable et que l’on y vit tous plus libres ; impressionnons nous nous même par notre capacité à vivre ensemble.

France, tu as interdit la burqua avec l’élégance d’un rugbyman qui vient gratter du crampon dans un ruck pour récupérer le ballon : en essayant de laisser des marques de crampons sur les avant-bras.
Je te concède il n’est pas très engageant ce drap. Notamment parce que la communication entre humains passe par les expressions du visage. Comment comprendre autrui si on ne peut discerner si il rit, si il souffre, ou si … rien… Comment savoir si c’est opportun de proposer une aide, lancer une blague, offrir un sourire ? Si il faut se méfier de la personne ? Comment connaitre quelqu’un ? 
Ce n’est pas très engageant, mais je crois que c’est le but. De ne pas offrir l’occasion à autrui de venir vers soi, d’engager la conversation , que ce soit banalement, amicalement ou dans un jeu de séduction. Un drap qui couvre intégralement pour faire oublier qu’en dessous il y a un être humain et que l’on passe son chemin.
J’en suis même sûr que c’est pour cela que des personnes (hommes, femmes, qu’en sais-je, même si la société était et reste patriarcale) se sont dit qu’ils allaient draper les femmes. Pour éviter de susciter le désir d’échange des autres sur lesquels le mari ou le père n’a pas le contrôle. J’en suis sûr à la lumière de ce qu’il se passe en Inde. Ce n’est pas un pays musulman (même si en regard de l’histoire … ) mais la condition de la femme y est une occasion de comprendre. On a tous entendu parler des viols en bandes organisées, où la victime si elle n’est pas tuée et qu’elle parle sera un jour où l’autre attaquée à l’acide (ça pique !). Ces femmes considérées souillées par le conseil du village et qui doivent garder l’enfant du viol. A imaginer les scènes on ne peut que ressentir du dégoût : que l’on puisse détruire quelqu’un sur une pulsion. Certains s’en prennent aux touristes, pour dire le degré d’impunité ! Mais le malaise est plus grand que cela en Inde. Ce pourrait être de la truande , des groupes isolés mais en Inde aujourd’hui il semble que cela puisse être n’importe qui. 
On peut être choqués d’entendre ça, et ce ne peut être un marqueur d’une société où l’être humain est épanoui. On ne peut y croire.
Il faut, je pense, voir les reportages “A la gloire des putains” et “Le pays qui n’aimait pas les femmes” si les propos qui suivent manquent de vie. 
Dans un de ces reportages, on présente les bordels où les femmes, adolescentes pour la plupart, vendent leur corps. On voit les hommes aller et venir. Certaines se font virer, car oui, elles louent une chambre et les “difficiles” n’aident pas à attirer la clientèle (cynique… ).
Le moment qui nous intéresse est l’interview d’une villageoise. On lui demande si elle n’est pas ennuyée/troublée/peinée/choquée par la présence d’un tel lieu. Sa réponse ? Au contraire ! C’est une chance !<< Parce que sinon elle n’ose imaginer comment les hommes se jetteraient sur toutes les femmes qu’ils croisent dans la rue>>. Ce n’est donc plus la femme qui est inférieure mais l’homme qui n’arrive à s’extraire de son animalité. L’homme est alors une bite sur pattes. Ces propos ne peuvent laisser indifférent et j’espère que ce sera le cas de quiconque verra les reportages. Est-ce que je suis vu aussi comme cela ? Comment ne pas craindre d’être vu comme cela?
Dans une telle société, on peut comprendre que l’on cherche à protéger celles que l’on aime comme une femme ou comme une fille. Les protéger contre ce que l’on commence à reconnaitre comme une arme de guerre. Cette arme qui en quelques minutes peut détruire toute confiance, toute force, réduire une vie à néant; pour une simple chimie, une mécanique…. Il y avait peut-être d’autre moyens, ou pas. L’histoire veut que Mahomet voulait permettre aux femmes de sortir le soir sans qu’elles soient confondues avec des prostituées et soient abordées plus ou moins élégamment. Mais l’important c’est maintenant.
C’est pourquoi on peut comprendre cette loi, celle d‘interdire la burqua : elle n’a pas mauvais fond, ou n’est pas loin d’être légitime sur la forme et sur le fond en même temps. Même si la France est un pays où une femme est violée toutes les sept minutes, cela nous rebute, nous débecte. Cela ne fait pas partie de notre projet de société. Nous commençons à reconnaitre les viols conjugaux. Nous voulons un pays qui veut s’en débarrasser par la force de ses lois, de son projet de société, d’éducation, de dialogue. Des femmes se battent pour que la sexualité ne soit pas à sens unique. Nous voulons un pays où la femme est égale en liberté et peut prendre la place qu’elle souhaite dans la société sans être ramenée à la violence de ces pulsions en l’homme.
Ce n’est pas nier ces pulsions, elles peuvent exister d’un coté comme de l’autre mais nous nous croyons capable de les surmonter, de les réprimander pour ne faire de l’acte qu’un acte bâtisseur, d’un soi (liberté de jouir se son corps) ou d’un nous.

La manière n’était pas bienveillante mais nous y sommes la loi a été votée. Montrer son visage est aussi un moyen pour la femme de ne pas être la poupée que l’on remet dans l’emballage pour la protéger lors du transport. C’est lui donner la possibilité de prendre conscience d’une part de son physique, imposer aux hommes de surmonter leurs pulsions et et aux femmes de participer à la société, de défendre elle même leurs intérêts. Ce n’est plus la fille ou la femme qui ne vit qu’à la maison. C’est imposer une sortie du schéma patriarcal. Autant de chose que l’on peut dire lorsque l’on a cherché à comprendre la raison : c’est à cause de l’homme que les musulmans ont voilé les femmes. Contre ce que ressentent les hommes et qui les faisaient ne plus savoir se tenir. C’est donc l’homme qu’il faut éduquer.

On impose le visage. C’est un peu liberticide mais peut-être un minimum. Peut-être n’a-ce pas sa place dans nos textes de loi. Cela a été décidé pour nous. Mais ils sont toujours plus nombreux à vouloir faire tomber le voile. Dans ce cas imposons la règle à toutes les religions, tous les cultes et les croyances. De la nonne à la kippa en passant par celle de Marianne. La religion ne parle qu’au passé pour son importance dans l’Histoire (non négligeable), dans les musées. Si la République est le seul dogme autorisé, certains vont refuser de jouer avec ses règles et ses lois ,et on ne saurait leur donner totalement tord (dans le sens où l’homme libre est sensé savoir son bon droit et suivre une règle si elle est légitime, mais pas une autre si elle ne l’est pas).
Et puis “là-bas dans leur pays”, comme certains disent, certaines femmes se battent contre le voile. On le voit dans ces villes libérées de l’État Islamique, on le voit en Iran où les femmes laissent voir le début de leur chevelure. Juste assez pour que ce soit une coiffe et non un fardeau esthétique qui écrase les cheveux et la ponctuation qu’ils donnent à un visage. 
Mais point trop n’en faut d’un coup. Imposer est une violence faite à ceux et celles qui ne sont pas préparés. C’est reléguer une part des femmes chez elles, celles à qui l’ont souhaite proposer de nouvelles libertés. Ce serait une loi qui détruit des libertés. Une loi qui priverait ces femmes d’avoir des raisons de se battre contre le voile si elles n’en veulent pas, constater d’elle même si celles qui n’en portent pas sont plus libre ou pas.
Aujourd’hui nous avons l’occasion de comprendre un peu dans le but de savoir comment agir. Ne pas répéter les erreurs (si s’en sont…). Cette parenthèse parce que je ne peux pas croire que l’on soit aussi cynique, que l’on veuille garder la carte postale des plages au filles en maillot de bain pour les touristes, au détriment des citoyens. Je n’ose pas croire que l’on refuse de montrer nos musulmans français comme on cacherait des boutons sous des manches longues. A se voiler(sic) notre propre France, pas étonnant que lorsqu’elle apparait sous son vrai visage (beau visage) certains aient peur, peur de cet inconnu qu’ils n’ont pas vu venir, ou refusé de voir. Qu’à exiler une part de notre population dans certains quartiers, on ne la voyait pas et pouvait donc faire comme si elle n’existait pas. Époque révolue.

Il faut donc aller vers ces femmes, ou les laisser venir vers nous. Nous(hommes et femmes), ils nous faut jouir des libertés que nous pensons importantes et nous permettant de vivre ensemble, et, si ces femmes sont véritablement opprimées, leur donner envie de se battre pour en profiter elles aussi. La liberté cela se gagne et il faut laisser aux femmes(en dehors des religions) mener leurs luttes, gagner leur place dans le monde. Ce que, nous, hommes, pouvons faire, c’est être prêts : prêts à apprendre.

Il faut le concéder, le voile est intimidant lorsque l’on y est pas habitué. Le burkini tout autant. Cette femme pense-t-elle que je pense à mal si je croise son regard ? Est-ce en pensant se protéger de cela qu’elle a acheté cette tenue ? Comment parler à autrui sans l’offenser lorsque celui-ci affiche sa croyance aux yeux de tous ? Sur quelle facteur commun peut-on créer une discussion, même une simple, basique, “qui meuble”, qui fait comprendre que l’on veut être indifférent à cet objet, non pas par dédain mais plutôt qu’on s’en fout ? 
Oui l’épreuve de l’autre est compliquée mais nécessaire. Il y a besoin que l’on aille au delà pour comprendre ces femmes qui portent un vêtement distinctif et qui l’acceptent. Il doit exister des raisons bien différentes. On ne peut poser de lois sans avoir une idée de leur diversité. Parler peut décoincer nos chrétiens (en minorité face aux athées et irréligieux) et rassurer les musulmans qu’ils font partie de la France. Une France qui aime, respecte les femmes et éduque tous au vivre ensemble.

Comme il est difficile d’interdire une religion (comprendre difficilement légitime), il est difficile d’interdire un habit (qui peut être un pan de culture, on l’a vu). On l’a déjà fait, pour casser un verrou, en interdisant la burqa. Esperons que ce soit pour le mieux, mais maintenant, peut-on se permettre d’utiliser de nouveau cet artifice ? N’y a-t-il pas de moyens moins violents ?
Après tout le visage d’une femme lui appartient , ses cheveux, son corps lui appartiennent. On lui demande (on lui somme) de proposer le premier mais il serait curieux de, au nom de la liberté, sacrifier la liberté. S’est-on préoccupé de savoir si elles étaient prêtes à cette liberté? quand l’homme sort et travaille torse nu. La liberté s’apprend, se conquiert, s’apprivoise. Chacun y met son temps. De la même qu’il faut apprendre à dépenser son énergie. On peut se tromper, mais on apprend. Nous sommes humains, des erreurs ambulantes qui apprennent à éviter les pièges.

Après avoir compris certains citoyens français, il faut comprendre les autres, ceux qui veulent forcer l’absence de voile, de burkini.
Bien sûr que les attentats ont été un choc. Un choc ressenti depuis le Brésil le 13 novembre. Tant de sourire, de joie, de partage, qui finit.
Ils se disent musulmans, mais on sait très bien, ou alors il faut remettre en cause notre éducation nationale(sic), que la religion n’a eu de cesse que d’être un enjeu de pouvoir. La religion chrétienne ne s’est imposée dans l’Empire Romain que parce que sa morale était accommodante ; que parce qu’elle disait à chacun de souffrir en silence, d’accepter sa part de malheur, que Dieu en avait décidé ainsi. On sait très bien que derrière l’Organisation Etat Islamique se cache de l’argent, celui noir du pétrole qui se drape d’une idéologie aussi noire. On comprend que l’on ne peut condamner la religion musulmane sur cette base. Que cela n’a rien à voir avec une croyance qui donnerait une place à l’homme ou qui le libère de certains de ses maux. On comprend que c’est un moyen pour certains de vivre comme des Dieux (regardons plus au sud de la Syrie sur une carte). On comprend que ce sont des tyrans.
Ce ne sont ainsi pas les musulmans le problème, mais notre incapacité à les discerner d’une barbarie qui crie “Allahu Akbar” comme une autre criait “Liberty Fries” en 2003 en Iraq. C’est notre incapacité à accepter ces cultures qui font partie de la France, comme des franges de notre culture. 
Nous doutons de nous, de notre potentiel universaliste, de notre rôle dans le monde en tant que France.
Nous nous perdons dans notre passé. Qui sommes-nous ?Gaulois ? Francs ? Révolutionnaires ? Monarchistes ? Impériaux ? Parlementaristes ? Communards ? Républicains ? Résistants ? Méritocrates ? Paysans ? Citadins ? Provinciaux ? Parisiens ?
Comme fatigués de ces péripéties qui ont façonné le pays et nous ont donné tant de raisons de l’aimer, du moins d’aimer y vivre, nous demandons au cours de l’Histoire de s’arrêter pour nous laisser respirer. Mais les franges les plus jeunes, celles aussi qui ne peuvent profiter de toutes leurs libertés, s’inspirent de ces combats, ces luttes pour mener les leurs, affronter les injustices qui restent. Et nous n’avons le temps de nous reposer car la marche est un déséquilibre perpétuel en avant.

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