10 conseils pour collaborer avec succès entre journalistes

Les bénéfices des collaborations journalistiques entre médias ne sont plus à démontrer: enquêtes impossibles à réaliser seul, récits plus précis et avec davantage d’impact, protection pour les professionnels en danger. Voici nos meilleurs conseils, glanés au cours de collaborations avec plus de 500 journalistes du monde entier.

Réunion préparatoire aux Panama Papers à Washington DC, juin 2015. (Photo: DR)

Guilherme Amado, Xin Feng, Titus Plattner & Mago Torres*

1. Fais le premier pas

N’attends pas que les autres viennent vers toi. Ne laisse pas moisir une bonne idée. Si tu as des informations avec du potentiel pour une collaboration, trouve des un ou des partenaires et montre tes meilleurs pièces. Cela peut sembler évident, mais pour des journalistes habitués à opérer en solitaire comme nous, aller à la rencontre est le plus dur. En faisant ce pas, on s’aide surtout soi-même: Bastian Obermayer et Frederik Obermaier qui ont étés à l’origine des Panama Papers et des Paradise Papers en sont les meilleurs exemples.

2. Trouve ton meilleur partenaire

Ton meilleur partenaire n’est pas forcément un reporter renommé issu d’un grand média. Cela peut être un novice dans une petite rédaction ou un journaliste libre passionné. Les jeunes journalistes sont parfois de meilleurs collaborateurs parce que, souvent, ils ont davantage d’ambition et sont plus flexibles ou créatifs. Comme tu le ferais avec des sources, identifie vos intérêts communs. Vérifie son passé et ses références. Trouve quelqu’un dont les qualités ne sont pas les mêmes que les tiennes, mais plutôt complémentaires, comme ProPublica et The Texas Tribune.

3. Sois généreux

Concentre-toi sur le contenu journalistique et pas sur ton intérêt immédiat. Contribue au travail de ton partenaire. Fais-le comme si tu travaillais pour toi-même. En général, si tu es généreux, tes partenaires feront de leur mieux pour t’aider lorsque tu auras besoin d’eux.

Crédite toutes celles et ceux qui ont contribué à un sujet, peu importe de quelle manière dont ils ont participé; tout le monde a besoin d’être reconnu. Ils apprécieront ce geste et aideront l’équipe jusqu’à l’arrivée. Et ils seront poussés à te rendre la politesse et la passer à d’autres.

4. Sois clair

Sois clair à propos de ce que tu attends de tes partenaires: le calendrier de publication (avec fuseau horaire), le niveau de transparence entre partenaires, qui aura la primeur si vous ne pouvez pas publier au même moment. Couche-le sur papier; ce sera un rappel utile durant la frénésie de la dernière ligne droite et cela obligera aussi tes propres collègues et tes supérieurs à respecter tes engagements. Assure-toi le cas échéant de mettre à jour cet accord. Il est important de se limiter à quelques outils de communication, ou — mieux — à un seul, afin de maintenir un flux d’information clair entre partenaires. Soyez véloces et évitez la bureaucratie. N’ayez pas de réunions sans buts précis.

5. Tiens tes engagements

Sois conscient de tes propres limites. Souviens-toi qu’il est fondamental d’être honnête avec les ressources que tu as à offrir, en temps ou en moyens. Il y a toujours une bonne excuse pour ne pas tenir ses engagements, particulièrement en ce qui concerne les délais de livraison. Honorer ses promesses est essentiel pour construire une relation de confiance.

6. Adoptes le partage radical

Une telle attitude signifie que tu n’as aucun secret pour ceux avec qui tu collabores. Ne leur cache pas les pépites que tu trouves. D’une part, une fois ces infos publiées, tout le monde saura ce que tu as dissimulé. Garder des informations pour toi met en danger la relation que tu as construit. D’autre part, tu manquerais une opportunité d’obtenir une critique constructive ou des détails additionnels pour ton sujet. S’il y a quelque chose que tu ne peux pas partager, tu dois en expliquer la raison.

7. Sois conscient des risques

Avant de commencer, aie conscience des risques auxquels tu fais face. Travailler avec des documents et des données collectées par différents reporters nécessite prudence et discrétion . Sois particulièrement prudent avec les identités de sources et les informations qu’elles ont livré. Assures-toi de pouvoir les partager sans mettre personne en danger.

Démarrer une collaboration avec des gens avec qui tu n’as jamais travaillé est toujours un pari. La plupart de tes partenaires ne vont pas te griller ni mettre en péril le sujet avec des mauvaises pratiques. Mais un certain risque demeure. Dis-le clairement à ta hiérarchie et fais-leur comprendre que la possibilité de réaliser une histoire beaucoup plus ambitieuse vaut ce risque. Trouve le meilleur moment pour informer tes supérieurs. Implique-les dans le projet. Leur décision de te laisser travailler sur ce projet doit être reconnue. Après la publication, partage le succès avec tes supérieurs.

8. Si c’est impossible, admets-le

Le monde des médias n’est pas Disneyland. Il y a par exemple beaucoup de compétition et, parfois, le seul avec qui il ferait sens de collaborer est un concurrent direct. Dans d’autres situations, la différence de rythme de production est peut-être trop importante, comme entre un réalisateur de documentaire TV qui a besoin de semaines ou de mois et un reporter dans un quotidien. Si c’est impossible, accepte-le et ne collabore pas.

9. Sois flexible

Les partenaires ne doivent pas nécessairement publier la même histoire dans leurs médias respectifs. Ils peuvent diffuser une histoire ici et une autre . Le public et l’angle choisi ne doivent pas forcément être identiques.

La flexibilité est vitale. Collaborer avec différentes personnalités, de différentes cultures et des niveaux d’expériences variés est un défi beaucoup plus grand que tu ne crois. Sois patient.

Et il y a souvent des imprévus. Par exemple un problème de dernière minute ou une nouvelle information, qui change complètement la donne. Avec tes partenaires, gérez votre projet d’une manière agile et ajustez régulièrement vos objectifs. Ne paniquez pas.

10. Sois confient

Ton état d’esprit a un impact direct sur le résultat final. Une collaboration est d’abord une interaction entre des personnes. Si tu es sceptique dès le départ, ça finira probablement mal. Si, au contraire, tu approches chaque défi d’une manière positive, que tu partages ton engagement et ta passion pour le sujet, et que tu montres de l’empathie et de la générosité envers ceux avec qui tu collabores, cela les inspirera. Ils te motiveront à leur tour. Cette attitude maintiendra le niveau l’enthousiasme de chacun, même durant un projet à long terme plein de difficultés.

Conseil bonus (et évident):

Presque tout ce qui est écrit ci-dessus est valable pour les collaborations au sein d’une rédaction ou d’une organisation médiatique plus importante. ߃

* Les auteurs sont des journalistes d’investigation du Brésil, de Chine, de Suisse et du Mexique. Ensemble, ils ont collaboré avec plus de 500 collègues dans des dizaines de projets. Certains étaient modestes, avec juste deux journalistes, d’autre étaient beaucoup plus grands, comme Tobacco Underground, Operation Car Wash, et les projets de l’ICIJ des Offshore Leaks aux Paradise Papers. Ils travaillent actuellement en équipe dans le cadre du programme JSK Fellowships à l’Université de Stanford. Le JSK Impact Leader et conseiller du groupe Djordje Padejski a contribué à ce texte.

> Lire ce texte en anglais ou en espagnol.