Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable

René Riesel, Jaime Semprun
Extrait, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008

XII — LA CROYANCE À LA RATIONALITÉ TECHNOMARCHANDE et à ses bienfaits ne s’est pas effondrée sous les coups de la critique révolutionnaire ; elle a seulement dû en rabattre un peu devant les quelques réalités « écologiques » qu’il a bien fallu admettre.

Administrateurs du désastre en tenue de soirée.

Ce qui veut dire que la plupart des gens continuent d’y adhérer, ainsi qu’au genre de bonheur qu’elle promet, et acceptent seulement, bon gré mal gré, de se discipliner, de se restreindre quelque peu, etc., pour conserver cette survie dont on sait maintenant qu’elle ne pourra être indéfiniment augmentée ; qu’elle sera plutôt rationnée.

Comment croire autrement à quelque chose comme une « pénurie de pétrole » ? Alors qu’à l’évidence il y a surtout une effarante pléthore de moteurs, engins, véhicules de toutes sortes. C’est donc déjà déserter le camp de la vérité, pour le moins, que d’accepter de parler en termes de rationnement nécessaire, de voitures propres, d’énergie renouvelable grâce aux éoliennes industrielles, etc.

Le fond commun à toutes ces représentations catastrophistes, c’est l’idéal maintenu de la rationalité technique, le modèle déterministe de la connaissance objective, c’est donc d’accorder plus de réalité à la représentation que les instruments de mesure permettent de construire qu’à la réalité elle-même (à ce qui est « directement vécu ») ; de n’accorder en fait le statut de connaissance qu’à ce qui est passé par le filtre de la quantification ; de croire encore et toujours, malgré tant de démentis, à l’efficacité promise par une telle connaissance. Le postulat déterministe d’un avenir calculable par extrapolation est tout autant un fantasme dans sa version de futorologie noire qu’il l’était dans sa version rose, euphorique, des années cinquante (laquelle fait rire aujourd’hui quand on la confronte à ce qui est réellement advenu). Dans les scénarios et modèles de la catastrophe, on privilégiera les paramètres dont l’évolution et les effets semblent mesurables, pour sauver au moins l’idée d’une action ou d’une adaptation possible. Mais en réalité les scientifiques ne savent rien, en tout cas rien de certain, des processus qu’ils s’affairent à modéliser ; ni du tarissement des ressources pétrolières, ni de l’évolution de la démographie, ni même de la vitesse et des effets exacts du changement climatique pourtant bien entamé. (Ils peuvent à la rigueur, et il y en a eu pour le faire, quantifier — en milliards de dollars — la contribution de la biodiversité à l’économie mondiale.) De même en ce qui concerne les pollutions et contaminations de toutes sortes : le tableau de leurs effets combinés et cumulés suit avec beaucoup de retard, et très grossièrement, la réalité complexe et terrible de l’empoisonnement généralisé, qu’il est en fait impossible d’appréhender par les moyens techno-scientifiques¹.

Si nous disons de la réalité du désastre qu’elle est inconnaissable par les moyens qui ont servi à la produire, nous ne voulons donc pas dire par là, on l’aura compris, qu’elle serait pour autant moins accablante que ce qu’on nous en décrit.

  1. « La première et la plus importante de ces conditions nécessaires à la connaissance scientifique, c’était une séparation étanche entre le milieu artificiel de l’observation et de l’expérimentation d’une part, et la confusion du monde d’autre part (…) les procédés et les techniques mis au point dans le milieu artificiel de l’expérimentation ont si bien pénétré le monde, s’y sont à ce point mélangés, qu’il est devenu impossible d’y démêler encore des causes et des effets, et qu’il n’y a plus rien à connaître par l’observation ; ni le fonctionnement d’un système mécanique clos sur lui-même, ni une nature non encore détraquée par l’artificialisation. Ainsi peut-on dire que la science, qui avait dû pour se construire “sacrifier” le monde en théorie, a fini par le sacrifier en pratique et s’est détruite par la même occasion, la position de pur observateur qui était celle du savant étant devenue à tous égards intenable. » (Encyclopédie des Nuisances, Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces, février 1999.)

XIII

Les deux principaux traits de la mentalité progressiste, à son époque triomphante, étaient la foi en la capacité de la science et de la technologie à maîtriser rationnellement la totalité des conditions de vie (naturelles et sociales), et la conviction que pour ce faire les individus devaient se plier à une discipline collective propre à assurer le bon fonctionnement de la machine sociale, afin que la sécurité soit garantie à tous. On voit que ces traits, loin d’être effacés ou estompés, sont plus marqués encore dans ce progressisme honteux qu’est le catastrophisme. D’une part on croit inébranlablement à la possibilité de connaître très exactement tous les « paramètres » des « problèmes environnementaux », et d’ainsi les maîtriser, les « solutionner » ; d’autre part on accepte comme une évidence que cela passe par un renforcement des contraintes imposées aux individus.

Pourtant personne ne peut ignorer qu’à l’image de la guerre toujours perdue que la folie hygiéniste mène contre les microbes, chaque progrès de la sécurisation a entraîné l’apparition de nouveaux dangers, de risques inédits de fléaux jusque-là insoupçonnés ; que ce soit dans l’urbanisme, où les espaces « criminogènes » s’étendent avec le contrôle, la ségrégation, la surveillance, ou dans l’élevage industriel, le milieu stérilisé des hôpitaux et celui des laboratoires de la restauration collective, où, de la légionellose au SRAS, prospèrent les nouvelles maladies épidémiques. La liste serait trop longue pour la dresser ici. Mais rien de tout cela n’ébranle le progressiste. On dirait au contraire que chaque nouvel échec de la sécurisation le renforce dans sa conviction d’une tendance générale vers le « mieux ». C’est pourquoi il est tout à fait vain de prétendre le raisonner, comme le font les bonnes âmes qui lui détaillent les « dégâts du progrès ».

On a pu parfois trouver abusive la façon dont certains textes d’inspiration critique qualifiaient la technologie moderne de « totalitaire ». Elle pouvait l’être en effet, dans la mesure ou c’était prendre au pied de la lettre les prophétisations de la propagande, annonçant un contrôle parfait, un monde définitivement sécurisé, bref l’utopie policière réalisée. (C’est ainsi par exemple qu’il a été avancé contre le contrôle biométrique qu’avec son développement « toute critique et tout dissentiment » deviendraient « impossibles » ; or c’est plutôt à l’inverse la démission de toute pensée qui permet et appelle l’installation de ce contrôle, comme des autres.) En fait le totalitarisme (au sens historique précis) n’a lui-même jamais atteint la perfection policière qu’il visait, et que sa propagande présentait comme toujours sur le point d’être réalisée, après une dernière fournée d’exécutions (là où il l’a le plus approchée, en Chine maoïste, c’est au prix du chaos que l’on sait). Mais là était justement un trait essentiel du totalitarisme comme mouvement perpétuel, de se fixer un but parfaitement chimérique : cette façon de soustraire ses affirmations délirantes au contrôle du présent en prétendant que seul l’avenir en révélerait les mérites lui assurait que tant que tenait son cadre le mieux organisé, le Parti, ses membres ne pouvaient être atteints ni par l’expérience, ni par l’argumentation. Le militant qui a accepté ce premier coup de force contre le sens commun acceptera tout : aucun échec, aucun démenti de l’idéologie par la réalité ne l’atteindra plus. L’identification avec le mouvement et le conformisme absolu semblent avoir détruit en lui jusqu’à sa faculté d’être atteint par son expérience la plus directe. En ce sens en tout cas on peut dire que la science et la technologie modernes s’apparentent, en tant qu’organisations, à un mouvement de masse totalitaire ; et pas seulement (comme l’avait relevé Theodore Kaczynski) parce que les individus qui y participent ou s’y identifient en retirent un sentiment de puissance, mais aussi parce qu’une fois admis le but profondément délirant qu’est celui d’un contrôle total des conditions de vie, une fois ainsi abdiqué tout sens commun, aucun désastre ne suffira jamais à ramener à la raison le progressiste fanatisé. Il y verra au contraire un motif supplémentaire de renforcer le système technologie, d’améliorer la sécurisation, la traçabilité, etc. C’est ainsi qu’il devient catastrophiste sans cesser d’être progressiste.

XIV

En tant que fausse conscience qui naît spontanément du sol de la société de masse — c’est à dire du « milieu anxiogène » qu’elle a partout créé — , le catastrophisme exprime bien sûr avant tout les peurs et les tristes espoirs de tous ceux qui attendent leur salut d’une sécurisation par le renforcement des contraintes. Pourtant on y perçoit aussi, parfois assez nettement, une attente d’une toute autre nature : l’aspiration à une rupture de la routine, à une catastrophe qui serait véritablement un dénouement, qui rouvrirait l’horizon en faisant s’écrouler, comme par enchantement, les murs de la prison sociale. Cette catastrophilie latente peut trouver à se satisfaire dans la consommation des nombreux produits de l’industrie ou du divertissement élaborés à cette fin ; pour le tout-venant des spectateurs, ce frisson de plaisir-angoisse suffira.

Cependant, à côté du marché, certains proposent d’autres fictions, plus théoriques ou politiques, pour « donner à rêver » sur l’écroulement d’un monde. Ces spéculation sur la catastrophe salvatrice ont leur version douce chez les idéologues de la « décroissance » qui parlent de « pédagogie des catastrophes ». Mais chez les plus valeureux des marxistes on veut croire aussi que « l’autodestruction du capitalisme » laissera un « vide », fera table rase pour mettre enfin le couvert du banquet de la vie. On reste là dans le cadre de la dénégation, puisqu’on ne reconnaît le délabrement unifié du monde et de ses habitants que pour s’en débarrasser immédiatement par la grâce de « l’autodestruction », et se bercer de ce conte fantastique : une humanité sortant immaculée de sa plongée dans la modernité industrielle, plus que jamais prête à raviver son amour inné de la liberté, sans même — Wifi aidant — se prendre les pieds dans les fils de sa connectique.

Il existe néanmoins des théorisations plus hard, authentiquement extrémistes dans leur conception du salut par la catastrophe, où celle-ci ne se voit pas seulement chargée de produire les « conditions objectives » de l’émancipation, mais aussi ses « conditions subjectives » : le genre de matériel humain nécessaire à de tels scénarios pour y personnifier un sujet révolutionnaire. Le synopsis des fictions en question peut être trouvé chez le Vaneigem de 1967 : « Quand une canalisation d’eau creva dans le laboratoire Pavlov, aucun des chiens qui survécurent à l’inondation ne garda la moindre trace de son conditionnement. Le raz de marée des grands bouleversements sociaux aurait-il moins d’effets sur les hommes qu’une inondation sur les chiens ? » Seule différence, de taille il est vrai, les « miracles » alors attribués au « choc de la liberté » le sont maintenant à celui d’un effondrement catastrophique, c’est à dire plutôt à la dure nécessité. L’un attend ainsi des conditions de survie matérielle se délabrant encore qu’elles entraînent, dans les zones les plus dévastées, ravagées, empoisonnées, un dénuement si absolu et de telles épreuves qu’aura lieu alors, de façon d’abord chaotique et épisodique, puis universellement avec la multiplication de ces enclaves où l’insurrection deviendra une nécessité vitale, une « véritable catharsis », grâce à laquelle l’humanité se régénérera et accédera à une nouvelle conscience, qui sera à la fois sociale, écologique, vivante et unitaire. (Ceci n’est pas une satire, mais un résumé fidèle du chapitre final du dernier livre de Michel Bounan, La Folle Histoire du monde, 2006.) D’autres, se déclarent plus portés à l’organisation et à « l’expérimentation de masse », voient dés maintenant dans la décomposition de toutes les formes sociales une « aubaine » : de même que pour Lénine l’usine formait l’armée des prolétaire, pour ces stratèges qui misent sur la reconstitution de solidarités inconditionnelles de type clanique, le chaos « impérial » moderne forme les bandes, cellules de base de leur parti imaginaire, qui s’agrégeront en « communes » pour aller vers l’insurrection (L’insurrection qui vient, 2007). Ces songeries catastrophiles s’accordent à se déclarer enchantées de la disparition de toutes les formes de discussion et de décision collectives par lesquelles l’ancien mouvement révolutionnaire avaient tenté de s’auto-organiser : l’un daube sur les conseils de travailleurs, les autres sur les assemblées générales.

Pour avoir une vue plus exacte de ce qu’il est possible d’attendre d’un effondrement des conditions de survie matérielles, comme du retour à des formes de solidarités plus clanique, il paraît préférable de regarder vers le jardin d’essai moyen-oriental, cette façon d’éclosoir infernal où chacun dépose tour à tour ses embryons monstrueux sur fond de désastre écologique et humain outrepassé.

XV

On peut facilement, à la façon d’une certaine sociologie semi-critique, rapporter les diverses modalités du catastrophisme à des milieux sociaux hiérarchiquement distincts, et pointer comment chacun d’entre eux développe la fausse conscience qui lui correspond, en idéalisant en guise de « solution » l’activité gestionnaire, professionnelle ou bénévole, qui est déjà la sienne dans l’administration du désastre. Cependant une telle perspicacité à courte vue laisse de côté le plus remarquable : le fait qu’il n’est presque personne pour refuser de souscrire à la véritable proscription de la liberté que prononcent unanimement les divers scénarios catastrophistes, quelles que soient par ailleurs leurs variantes ou contradictions. Car même là où on n’est pas directement intéressé à la promotion de l’embrigadement, et où l’on parle d’émancipation, c’est pour postuler que cette émancipation sera imposée comme une nécessité, non pas voulue pour elle-même et recherchée consciemment.

Telle est en effet la rigueur de l’incarcération industrielle, l’ampleur du délabrement unifié des mentalités à quoi elle est parvenue, que ceux qui ont encore le ressort de ne pas vouloir se sentir entièrement emportés par le courant et disent songer à y résister échappent rarement, quelque condamnations qu’ils profèrent contre le progrès ou la technoscience, au besoin de justifier leurs dénonciations, ou même leur espoir d’une catastrophe salvatrice, à l’aide de données fournies par l’expertise bureaucratique et des représentations déterministes qu’elles permettent d’étayer. Tout cela pour rhabiller les lois de l’Histoire — celles qui faisaient inéluctablement cheminer du règne de la nécessité à celui de la liberté — en démonstration scientifique ; selon laquelle, par exemple, la loi de Carnot viendra à bout de la société « thermo-industrielle », l’épuisement des ressources énergétiques fossiles la contraignant — ou au moins ses décideurs — à la décroissance conviviale et à la joie de vivre.

Notre époque, par ailleurs si attentive aux ressources qu’elle se connaît, et à l’hypothèse de leur tarissement, n’envisage jamais d’avoir recours à celles, proprement inépuisables, auxquelles la liberté pourrait donner accès ; à commencer par la liberté de penser contre les représentations dominantes. On nous opposera platement que personne n’échappe aux conditions présentes, que nous ne sommes pas différents, etc. Et certes qui pourrait se targuer de faire autrement que de s’adapter aux nouvelles conditions, de « faire avec » des réalités matérielles aussi écrasantes, même s’il ne pousse pas l’inconscience jusqu’à s’en satisfaire à quelles réserves près ? Personne n’est en revanche obligé de s’adapter intellectuellement, c’est à dire d’accepter de « penser » avec les catégories et dans les termes qu’a imposés la vie administrée.

XVI

Au début de ses Considérations sur l’histoire universelle, Burckhardt notait que la connaissance de l’avenir, si elle était possible (ce que, selon lui, elle n’était pas), entraînerait « une confusion de toute volonté et de toute ambition, car celles-ci ne se développent complètement que si elles agissent “à l’aveuglette”, c’est-à-dire en suivant leur propre impulsion ». Notre époque quant à elle, croit pouvoir lire son avenir dans les modélisations de ses ordinateurs, sur les écrans desquels le calcul des probabilités, à moins que ce ne soient les loirs de la thermodynamique, trace son Mané, Thécel, Pharès. Mais sans doute faut-il voir là, à l’inverse de l’intuition de Burckhardt, l’effet plutôt que la cause de l’engourdissement de l’énergie historique, de la perte du goût de la liberté et de l’intervention autonome ; ou du moins considérer que c’est là où l’humanité a perdu un certain ressort vital, l’impulsion d’agir directement sur son sort, sans certitudes ni garanties, qu’elle se laisse fasciner et accabler par les projections du catastrophisme officiel.


Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable
René Riesel, Jaime Semprun

Extrait, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008

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