Le scandale de l’intelligence ARTificielle

Le 25 octobre dernier, un tableau généré par une intelligence artificielle a été adjugé pour 432 000 $ lors d’une vente aux enchères. Mais cette “œuvre” n’a en réalité aucune valeur, et ce n’est pas pour la raison que vous croyez.

Note : Cet article est adapté d’un thread Twitter publié le 16 février 2019.

Le tableau, intitulé Portrait d’Edmond de Belamy, fait partie d’une série de onze portraits d’une famille fictive, réalisé par le collectif français Obvious. Estimée à 7000 $, la toile s’est finalement vendue pour plus de 60 fois ce montant.

La technologie qui a permis la création de notre ami Edmond n’est pourtant pas nouvelle, puisqu’il s’agit des GANs (generative adversarial networks). Un type d’intelligence artificielle notamment utilisé pour générer des visages photo-réalistes de personnes qui n’existent pas :

© NVIDIA

Ces “réseaux de neurones antagonistes génératifs” reposent sur la compétition entre deux modèles, que l’on peut assimiler à un faux-monnayeur et à un policier. Le faux-monnayeur (le “générateur”) génère des images et le policier (le “discriminateur”) tente, à partir d’un mélange d’images générées et de véritables images, de déterminer lesquelles sont l’œuvre du générateur.

© Geoffrey Litt

Les GANs sont donc extrêmement efficaces pour générer des images originales, mais ressemblant énormément aux images utilisées pour l’entraîner. En utilisant des peintures, on peut par exemple générer de nouvelles œuvres dans le style de Van Gogh.

© Kenny Jones

Pour en revenir au Portrait d’Edmond de Belamy, le GAN qui a permis de le réaliser a vraisemblablement été entraîné sur des milliers de portraits des XVIIIe et XIXe siècle : c’est pour cela que le tableau semble vaguement familier. Au passage, les petits malins de chez Obvious ont signé le tableau d’une formule mathématique, celle-là même qui permet le fonctionnement des GANs :


Mais alors, pourquoi peut-on affirmer que ce tableau n’a aucune valeur ? Tout d’abord, il faut bien comprendre qu’une fois l’apprentissage du GAN terminé (cela peut prendre plusieurs jours), il ne suffit que d’une fraction de seconde pour générer un nouveau tableau. Le travail n’est donc plus la réalisation de l’œuvre en elle-même, mais la tâche fastidieuse de création de la base de données et de l’architecture qui permettront d’obtenir les meilleurs résultats.

A cet égard, le Portrait d’Edmond de Belamy n’est pas très bon, même pour une IA. D’autres implémentations de GANs sont parvenues à des résultats bien plus intéressants (sans pour autant être vendues pour des centaines de milliers de dollars). A voir notamment le travail de Robbie Barrat, forte source “d’inspiration” du trio d’Obvious.

© Robbie Barrat

Bien que plus convaincantes, ces images restent une simple imitation d’un style donné. Afin d’obtenir des œuvres vraiment originales, des chercheurs de l’université Rutgers ont créé une architecture de GAN encourageant la créativité. Baptisé “creative adversarial network” (CAN), leur modèle a permis de générer des œuvres ressemblant à des tableaux… mais n’entrant dans aucun style connu. Des œuvres abstraites que l’on croirait réalisées par des humains dotés d’une sensibilité artistique…

© Elgammal et al.

De son côté, l’artiste ALAgrApHY réalise depuis plusieurs années des mosaïques photographiques, composées de milliers de visages générés par des GANs de sa conception.

© ALAgrApHY

En février dernier, bien avant la vente aux enchères de Belamy, ALAgrApHY vend une de ces œuvres… dans un silence médiatique complet, bien qu’il s’agisse d’une des premières ventes d’une œuvre partiellement créée par une IA. “Voici 8358 membres de la famille Belamy, cela doit valoir des milliards 🤑, se fend-il dans un tweet adressé à Christie’s.


Pour résumer : la vente du Portrait d’Edmond de Belamy n’est qu’un formidable coup marketing de la part du collectif Obvious, et n’a aucun rapport avec la qualité (médiocre) ou l’intérêt (faible) du tableau.

Le scandale est d'autant plus grand que les trois membres du collectif n'ont pas écrit le code eux-mêmes, mais l'ont "emprunté" à d'autres (notamment Robbie Barrat, ainsi que Ian Goodfellow, l'inventeur des GANs). Le nom de “Belamy” est d'ailleurs la traduction littérale de “Goodfellow”. L’histoire de ce hold-up est détaillée dans cet article de The Verge.

L'intelligence artificielle et les GANs méritent mieux qu'un opportunisme mercantile, et peuvent être une formidable source de créativité pour les artistes. François Chollet, ingénieur chez Google et par ailleurs créateur de la bibliothèque de deep learning Keras, parle même de “GANisme” pour qualifier ce nouveau mouvement artistique.

© Robbie Barrat