Le mythe du brainstorming

Lorsque l’innovation est l’objectif principal d’un projet, il est courant d’avoir recours au brainstorming dans le but de générer un maximum d’idées. Méthode d’idéation phare de la plupart des ateliers se voulant innovants, elle est toutefois autant décriée que populaire.

La philosophie du brainstorming est claire : rechercher la quantité plutôt que la qualité. Alex Osborne, son créateur, explique dans son livre Creative Power publié en 1940 l’origine du terme : c’est « prendre d’assaut [to storm] avec le cerveau [brain], un problème créatif en mode commando où chaque assaillant partage le même objectif. »¹

Il différencie sa méthode des autres activités de travail en groupe par son « absence de critiques et de réactions négatives »². Sans jugement, sans analyse, rien ne doit inhiber le jus de cerveau en ébullition ; le remue-méninges (version française) est un moment de lâcher prise où tous les participants sont invités à dévoiler leurs idées les plus folles. Il permet de créer une dynamique de groupe et d’obtenir rapidement un maximum d’idées en un temps très court. Pourtant, il a aussi ses détracteurs qui remettent en cause l’absence imposée de critique.

Une étude du psychologue britannique Adrian Furnham parue en 2000, The brainstorming myth (le mythe du brainstorming), explique que les individus ont tendance à produire leurs idées les plus novatrices lorsqu’ils travaillent seuls : « la recherche montre sans équivoque que les groupes de brainstorming produisent des idées de moindre qualité que le même nombre de personnes travaillant seules. Pourtant, les entreprises continuent d’utiliser le brainstorming comme technique d’idéation. »

“Les groupes de brainstorming produisent des idées de moindre qualité que le même nombre de personnes travaillant seules.” — Adrian Furnham

Quelques années plus tard, Charlan Nemeth, professeure de psychologie à l’université californienne de Berkeley fait peu ou prou le même constat après une série de tests qu’elle a effectuée sur 265 personnes : « bien que l’instruction “Ne pas critiquer “ soit souvent citée comme l’instruction importante du brainstorming, cela semble être une stratégie contre-productive. Nos résultats montrent que le débat et la critique n’inhibent pas les idées, mais, au contraire, les stimulent. »³

“Le débat et la critique n’inhibent pas les idées, mais, au contraire, les stimulent.” — Charlan Nemeth

La question en suspens est donc de savoir s’il est préférable ou non d’émettre un avis, un désaccord, de créer le débat, d’être dissident, voire séditieux, lors d’atelier d’idéation !? Pour Charlan Nemeth, il ne fait aucun doute que « le débat est peut-être moins agréable, mais il est toujours plus productif »⁴. Les divergences d’opinions entraînent une interaction de groupe que le brainstorming à travers l’attitude neutre qu’il impose ne permet pas toujours.

Faites un brainstorming, pas la guerre !

Le brainstorming rassure — une quasi-certitude que l’atelier se déroulera sans anicroche et que tout le monde pourra ensuite vaquer à ses occupations. Un moment de détente qui change de la réunion classique et c’est peut-être là le problème : il déstabilise rarement, ne perturbe pas… mais il satisfait, il remplit une tâche !

Il est assez convenu au sein des organisations que pour bien travailler ensemble il est préférable de rester positif et de s’entendre pour ne blesser personne. Malheureusement, cette retenue imposée a un impact sur les idées qui jaillissent. Certes, les désaccords peuvent blesser, les conflits peuvent faire peur tant est grande la crainte qu’ils dégénèrent, mais ils ne sont en aucun cas un frein à la créativité ; et si la créativité est l’ambition que se donne un groupe alors toutes les pistes permettant de la toucher du doigt doivent être explorées.

L’atelier d’idéation ne doit certes pas être un champ de bataille, mais il est certainement vrai que l’on peut obtenir de bons résultats tant dans la bienséance que dans l’affrontement des idées, aussi houleux soit-il. Beaucoup d’œuvres artistiques ont été de véritables épreuves pour les artistes, les acteurs, les réalisateurs… mais n’en sont pas moins marquantes. Peut-on véritablement être créatif en demandant à un groupe de rester muet aux idées des autres ? Les désaccords sont souvent constructifs : ils nous obligent à argumenter et parfois même à revoir, expliciter ou approfondir notre point de vue.

Une « méthode créative » n’est parfois qu’un oxymore, une méthode vainement appliquée par un groupe de travail pusillanime, le plus souvent par effet de mode. En réalité, pour être créatif, il n’y a pas de méthode : il y a simplement un groupe qui fonctionne ou pas, et aucune méthode ne peut garantir l’innovation — il faut, du reste, se méfier à l’issue des ateliers de l’illusion d’avoir innové. Le plus important n’est donc pas la méthode, mais le groupe et lorsque ce dernier ne fait pas d’étincelle, il vaut mieux laisser chacun plancher sur le sujet individuellement et à sa manière.

Alors qu’est-ce que l’atelier d’idéation idéal ? Il n’y en a pas ; tout dépend des personnes présentes dans la pièce et du facilitateur, s’il en faut un. Et comme à l’instar du succès, la créativité n’obéit à aucune règle, il est tout aussi probable d’innover seul, à plusieurs, en atelier ou par sérendipité. Un groupe qui fonctionne peut par exemple se créer fortuitement. C’est ce qu’avait compris Steve Jobs lorsqu’il avait fait aménager, en 1999, l’immeuble de Pixar autour d’un atrium central, de sorte que le personnel fait d’artistes, d’écrivains et d’informaticiens se rencontre le plus souvent possible, au détour d’un café et d’un baby-foot, loin des bureaux et des salles de réunion.

Certains sont créatifs sous pression lorsque d’autres sont tétanisés et certains s’épanouissent dans un cadre apaisé lorsque d’autres s’ennuient. Aucune recette, aucune méthode ne peut prédire si l’émulsion d’un groupe aura bien lieu. Créer une dynamique qui fonctionne, peu importe les règles de départ, n’est pas facile, mais une chose est sûre, c’est au groupe de trouver la méthode qui le sied : brainstorming, design studio… À chaque groupe, sa manière de faire !

Vouloir être créatif tout en maintenant un cadre agréable est sûrement le credo du brainstorming, mais créativité et formalisme sont parfois antinomiques. Il faut savoir se mettre en danger, sortir du cadre malgré la peur : la peur de confronter ses idées, la peur de blesser, la peur de passer pour… la peur de l’humiliation… L’importance de l’image professionnelle est tellement importante sur notre échelle sociale que souvent elle inhibe notre capacité à nous « lâcher ». C’est sûrement là l’écueil que ne résout pas le brainstorming et peut-être, effectivement, que l’absence de critiques et de réactions négatives, que préconise son créateur, ne mène pas vers le chemin de la créativité, mais plutôt vers celui du consensus. Il ne faut pas hésiter à sortir des sentiers battus, prendre quelques risques et s’aventurer dans de sinueux sillons d’idées creusées à plusieurs.


  1. « using the brain to storm a creative problem — and doing so in commando fashion, with each stormer attacking the same objective. », Alex Osborne, Creative Power, 1940 ↩︎
  2. « the absence of criticism and negative feedback. », ibid. ↩︎
  3. « While the instruction “Do not criticize” is often cited as the important instruction in brainstorming, this appears to be a counterproductive strategy. Our findings show that debate and criticism do not inhibit ideas but, rather, stimulate them relative to every other condition. », Charlan Nemeth, 2003 ↩︎
  4. « Maybe debate is going to be less pleasant, but it will always be more productive. », ibid. ↩︎