Les dangers du politiquement correct

« Certains ont des malheurs ; d’autres, des obsessions. Lesquels sont le plus à plaindre ? » (Cioran)
« L’enfer est pavé de bonnes intentions. » (Formule populaire)

Débattre est-il toujours possible aujourd’hui ?

Comment s’exprimer si on est en permanence rappelé à l’ordre ? Comment grandir lorsqu’on n’est jamais confronté aux vraies difficultés en fin de compte ? Quelle place reste-t-il pour débattre lorsque la contradiction est vue comme une provocation, quelque chose d’inadmissible, voire indigne ? Comment lutter collectivement contre les discriminations lorsqu’on est remis en cause par certains interlocuteurs et caricaturé -essentialisé- réduit à une communauté ou à sa condition de Femme, Homme, Noir, Homo… ? (Vous noterez ici l’utilisation de la majuscule, on y reviendra).

Prenons un exemple : vous êtes un homme en 2018 en France et voulez changer les choses dans le traitement hostile et désespérément injuste des femmes par rapport aux hommes (en particulier dans le milieu IT où vous évoluez), faire votre part. « Merci de ne pas intervenir !» nous dit-on dans certains milieux. Vous êtes priés d’écouter et de vous taire. Toute tentative -même pour essayer de favoriser plus d’écoute et d’empathie vis à vis des victimes, mais aussi entre nous toutes et tous au final- est dans certaines sphères vue comme une forme de paternalisme, et donc de patriarcat. Une marque supplémentaire de la domination des hommes sur les femmes (premier soupir).

Attention, je me fiche ici du jugement porté sur, ou du ressenti de cet homme. Ce n’est pas le sujet qui m’intéresse pour l’heure. Ce n’est pas uniquement non plus celui des discriminations faites aux femmes en particulier, même si cela continue de choquer et de mobiliser le féministe que je suis. Non, le sujet qui m’intéresse pour ce billet est un peu plus large. Je voudrais prendre le temps de regarder avec vous comment une mode -le politiquement correct- est en train de nous priver à la fois de débats utiles, mais surtout de nous rendre inefficaces pour faire bouger les choses par rapport aux discriminations. De renforcer les extrêmes même parfois, j’en ai peur. Avec cette parole de complaisance (autre nom que je donnerais ici au politiquement correct), nous sommes en train à mon avis de miser sur le mauvais cheval dans la course contre les discriminations. De nous priver parfois également d’une capacité pourtant très utile pour lutter contre la bêtise et les obscurantismes de tous bords : la pensée.

Le politiquement correct nous empêche de nommer les choses sous prétexte que cela pourrait gêner ou embarrasser quelqu’un. On va alors remplacer certains mots par des euphémismes ou des néologismes que l’on va forger pour l’occasion. On ne dira plus « nain » par exemple, mais personne de petite taille. On ne dira pas non plus “sieste” pour ne pas angoisser les petits chérubins, mais on parlera plutôt d’un “temps calme”.

Cette situation, je ne pensais pouvoir la vivre et l’observer qu’aux États-Unis, lieu de naissance du politiquement correct, et surtout pas en France ou sur le vieux continent. Hélas il n’en est rien. Comme pour tout le reste de la production culturelle américaine que nous avons pris l’habitude d’imiter quelques années plus tard, le politiquement correct a envahi certaines sphères proches de nous. Et ça commence à me faire flipper. A plus d’un titre. Vous dire pourquoi ; c’est de ça dont je voudrais vous parler aujourd’hui.

Le monde de Sonia

C’est sur les réseaux sociaux que j’ai commencé à observer certains signaux qui m’ont fait dire qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark ;-) Des tirs suspects de political correctness en provenance des U. S. sur twitter étaient désormais suivis, voire repris par de plus en plus de gens que je connais et que je respecte.

Lorsque Sonia Gupta, ancienne avocate et désormais développeuse à Denver se radicalise face à l’agressivité de ses followers (une partie de la fachosphère Trumpiste, raciste et misogyne), elle perd pied et part en croisade. Elle devient très agressive et perd tout sens de la mesure. Dans le lot, elle commence à insulter et à bannir de Twitter toute personne qui met en doute ses propos qui sont eux-mêmes de plus en plus excessifs et absolus; de moins en moins cohérents, de plus en plus violents. Un jour, elle va jusqu’à écrire un simple mais édifiant : « il n’est pas possible d’être raciste contre les Blancs ».

Alors oui on peut contextualiser (ce sont les USA sous Trump), prendre conscience qu’elle dit cette phrase stupide sous le coup de la colère (elle est tellement harcelée par ailleurs pour ses prises de positions publiques). On peut imaginer que sa vie a sans doute été beaucoup plus difficile que celle de l’immense majorité de ses congénères aux US (que la nôtre également). On peut aussi se dire qu’elle voulait très vraisemblablement parler de l’occasion réelle, pour certains groupes de personnes, d’exercer une domination sur d’autres. De parler de la version US hypertrophiée de ce même racisme que l’on retrouve également sous nos latitudes, avec ses contrôles aux faciès systématiques, son lot de discriminations à l’embauche ou pour trouver un appartement (les armes à feux et les arrestations létales en plus).

Mais ce n’est pas ce qu’elle dit ni ne répète malheureusement. Elle utilise des mots qui ont un sens. Et elle sous-entends avec angélisme une grosse connerie surtout : le racisme ne serait pas universel, il serait l’apanage de quelques uns.

Ma nature empathique et mon caractère entier arrivent tous deux à comprendre dans quelles situations on arrive à déborder, à raconter des conneries qui nous dépassent et qu’on regrette ensuite (papa, maman, si vous me lisez ;-). Je n’ai eu donc aucun mal à lui pardonner ce dérapage. Mais je n’ai pas la même réaction pour celles et ceux qui relaient ce type de messages sur les réseaux sociaux à base de likes, de retweets, ou qui reprennent le fond de ce type de messages stupides pour qu’à force de répétition cela devienne acceptable. Qu’on s’habitue progressivement au monde en noir et blanc de Sonia, dualiste et simpliste. Pour eux, je n’aurai pas la même indulgence.

Pourquoi me direz-vous ?

Les dangers de la parole de complaisance

Parce que je trouve ça inefficace déjà pour commencer. Et puis bigrement dangereux ensuite, de ne plus être capable d’affronter et de nommer le réel sans fard et sans hypocrisie, juste pour éviter de blesser tel ou tel groupe de personnes dites minoritaires.

En effet, si on convient -pour ne pas brusquer Sonia et ses amis- que le racisme est l’apanage exclusif des « Blancs », comment alors ensuite dénoncer le racisme très répandu en Arabie Saoudite ou au Qatar vis à vis des Népalais, des Indiens ou des Sri Lankais ? Comment lutter également contre le racisme primaire et décomplexé de certains Chinois vis avis de la diaspora africaine dans le quartier de Canton qu’ils ont été jusqu’à rebaptiser « Chocolate city » ? Comment expliquer également à certains de mes potes noirs, blancs ou arabes issus de « cités » qu’il faudrait enfin arrêter de se moquer des « Chinois » comme je les ai entendu faire pendant des années (terme en général utilisé pour englober toutes les communautés asiatiques …) ? Comment lutter contre le racisme primaire et les nombreux traitements indignes réservés aux albinos dans de nombreux pays d’Afrique ?

Si nous n’affrontons pas toutes et tous la réalité humaine dans ce qu’elle a de plus complexe, de plus trouble parfois, comment déconstruire nos schémas biaisés pour comprendre et progresser personnellement (mais aussi collectivement) ?

Le politiquement correct refuse globalement de nommer les choses sous prétexte que cela pourrait blesser telle ou telle personne ou catégories.

C’est sans fin.

On est toutes et tous le …

Lorsque qu’adolescent j’étais déjà révolté et très en colère contre toutes les injustices qui me passaient sous le nez, je cherchais régulièrement des poux à mon père à table. Son penchant politique pour le centre-droit -et plutôt libéral- m’ulcérait. Parfois agacé par mon côté donneur de leçon de jeune gauchiste, celui-ci s’en sortait souvent avec une petite formule qui m’a marqué :

« Mon fils, on est tous le con de quelqu’un… ».

Avec les années et quelques voyages sur différents continents, j’ai pu réaliser à quel point cette petite phrase (en apparence) était puissante, large même. En effet,

« on est tous le { con | privilégié | pauvre | bobo | riche | de droite | de gauche } de quelqu’un ».

Ce que je veux signifier ici, c’est que nous nous faisons parfois des idées à propos des autres, de ce qu’ils ressentent ou souhaitent. Nous arrivons même parfois à nous faire les avocats de gens qui ne nous ont rien demandé. Des personnes qui aimeraient peut-être aussi réfléchir à des sujets complexes sans être embourbées dans cette caricature mièvre et doucereuse du réel dans laquelle nous nous limitons de plus en plus avec cette mode du politiquement correct.

Si quand le réel ne convient pas à nos idéaux nous nous empressons de le maquiller ou de le dissimuler, nous prenons alors le risque -pour tout le monde- de ne lutter que contre des effets de bords, des conséquences désagréables, plutôt que de démonter et de nous débarrasser de certaines causes racines. C’est ce risque que nous fait prendre collectivement le politiquement correct de plus en plus aujourd’hui. Comme une prise d’otage intellectuelle. Une anesthésie générale, à grande échelle.

Et puis pour moi qui ai des enfants métis cette distinction sacralisée par Sonia et tous les communautaristes est absurde. Sans fondement. Je la combats même. J’espère que mes enfants sauront trouver les ressources pour refuser de se faire réduire à une de leur caractéristique physique, à un de leurs adjectifs (la couleur de leur peau en l’occurrence). Au détriment de la complexité de qui ils sont, de ce qu’ils pensent, et de ce à quoi ils aspirent. Ça, c’est beaucoup plus important, plus intéressant et plus pérenne pour l’équilibre de quelqu’un à mon avis.

Un slack qui vous veut du bien

Il y a quelques semaines, j’ai rejoint un slack (comprendre forum) francophone essentiellement Parisien dont le thème principal tourne autour du logiciel (je n’en dirai pas plus pour ne pas le rendre identifiable, ce n’est pas l’objectif). Au-delà d’avoir répondu à l’invitation d’un copain, mon objectif était de découvrir de nouvelles personnes, de faire des rencontres, de découvrir de nouvelles idées, de nouvelles pratiques… Super enthousiaste et connaissant déjà au moins une dizaine de personnes sur celui-ci, je me suis dit que j’allais m’y sentir très vite assez bien. Il n’en fut rien. Je découvris à la place une drôle de société privée, une ambiance particulière qui me mit assez mal à l’aise d’entrée de jeu.

Première observation pour commencer : beaucoup d’idéologie, très peu de logiciel. Attention hein, pas de malentendu entre nous : je suis moi-même convaincu que la plupart de nos choix sont politiques. Le fait de bosser pour une association humanitaire, dans la finance ou pour une startup qui veut dégommer un pan entier d’un secteur, cela signifie bien quelque chose dans la vie de quelqu’un et de la société en général. Certaines technos qu’on utilise ou pas aussi (au regard de la vie privée notamment). Bref, certains de nos choix et de nos actes ont bel et bien des conséquences. Avec nos logiciels qui mangent le monde depuis quelques années maintenant, je considère qu’on ne peut plus se cacher derrière nos voiles pudiques de simples techniciens ou techniciennes.

Non, quand je parle d’idéologie, je parle ici de gros sabots. De phrases qu’on scande d’habitude dans des manifs, très explicites. De phrases que j’ai moi-même d’ailleurs scandées plus jeune dans des manifs (je n’en loupais aucune à l’époque entre le collège et la fac ;). Je parle de répétitions des mêmes antiennes marxistes -formulées niveau lycée- encore et encore dans le même espace de parole pour faire du prosélytisme usant car peu subtil. Avec une rengaine complémentaire en support : « nous sommes tous de gros privilégiés ; au nom de quoi pourrions-nous avoir un avis, le formuler même face à tant de victimes ? ».

Se méfier de tout

J’aime beaucoup Pierre BOURDIEU, ce qu’il a apporté comme éclairage à la sociologie et aux rapports entre les personnes. L’Habitus, l’Hexis, la notion de champs, le capital et la violence symbolique pour n’en citer que quelques-uns… quelle immense contribution ; vraiment.

Pierre BOURDIEU

Mais c’est comme tout marteau en or. Quand on n’a que l’amour, ça va (quoique, ça pourrait faire l’objet d’un billet dédié, ou d’une chanson tient peut-être…). Mais quand on n’a que Bourdieu à s’offrir en prière, pour les maux de la terre, en simple troubadour. Euh… je veux dire : quand on n’a que Bourdieu comme seul horizon indépassable (des œillères dans certains cas), on atterrit parfois dans une zone de l’esprit dont il peut être très difficile de sortir : n’y aurait-il pas toujours en effet un champs propre et des forces dont nous serions les marionnettes ou les acteurs à notre insu ? Si on n’y prend pas garde, si on n’a pas le recul nécessaire, il peut devenir très difficile de sortir de cette ornière. C’est ce que j’ai pu observer ici ou là, sur de nombreux channels de ce slack où il règne également une posture doloriste : « nous sommes tous l’oppresseur.e.es de quelqu’un. Repentons-nous. » (ad lib). Saint-Paul, priez pour eux…

Pour moi, avoir Bourdieu en tête pour faire un peu plus preuve d’empathie et prendre conscience des enjeux et de la souffrance que l’on peut générer sans le vouloir sur les gens : ok. Mais s’interdire toute expression ou toute réflexion au motif que cela pourrait gêner quelqu’une ou quelqu’un dans le monde ? Non. Non, et trois fois non. Il me semble sur ce point qu’un juste milieu est préférable aux extrêmes (c.ad. Un dialogue ou des débats avec plus d’empathie et de bienveillance, plutôt qu’un monde où chacune ou chacun reste chez soi, dans son coin, à rancir avec ses propres certitudes).

Une ambiance pesante

Et puis on pratique sur ce forum un relativisme effréné (« mais qui sommes-nous pour pouvoir nous permettre d’avoir un avis ? »). On s’excuse de tout. On ne peut rien dire sans couper les cheveux en 4. Rien penser. Rester dans la norme, surtout, pas dépasser, jamais (les collègues veillent au grain et font des rappels à l’ordre).

Une certaine pesanteur règne également dans les échanges. Un esprit de sérieux, beaucoup de 1er degré et pas beaucoup d’humour. Certaines réponses me semblent également un peu surjouées. Un peu comme si les gens s’essayaient à la technique de la communication non violente ou des core protocols, mais de manière maladroite, avec coutures apparentes. Sans jamais vraiment de spontanéité. Je me suis très vite fait la réflexion : « mais pourquoi tout le monde semble-t-il marcher sur des œufs ici ? ».

J’ai eu l’impression de débarquer dans un village, dans une petite société avec ses codes, son patois et ses rapports particuliers entre habitants. Avec ses dignitaires aussi ; certaines personnes qui lorsqu’elles prenaient la parole se voient très vite remerciées, parfois même encensées par d’autres :

« Merci (untel) pour toutes tes remarques dans ce fil. Je suis admiratif de ta capacité à debugger ces articles et/ou raisonnements fallacieux. :poing_levé: ».

Un sectarisme assumé et accepté

Par contre le sectarisme lui, ne semble de déranger personne. Un exemple ? Lorsqu’à un moment donné je mentionne le tweet d’une femme qui est responsable de deux grosses associations pour les handicapés et qui nous explique que le point médian serait discriminant pour les aveugles et mal voyants (la faute aux logiciels de synthèse vocale qui ne fonctionneraient pas bien avec cette convention), je peux lire en face un raccourci assez édifiant (et toujours très 1er degré) que je vous reproduis ici :

(verbatim): « Elle est issue du parti politique “Les républicains”. Ce qui tendrait à confirmer l’hypothèse qu’il s’agirait d’une instrumentalisation des handicapés afin de réprimer le mouvement féministe pour l’écriture inclusive ».
Même Pierre aurait été gêné de lire un tel raccourci…

Bon. Personnellement, je ne suis pas souvent d’accord avec les républicains ;) mais si certaines ou certains d’entre-deux disent que la terre est ronde. Je n’y verrais personnellement pas un complot pour faire taire la parole des « gens racisés qui pensent qu’on leur a trop souvent imposé une vision du monde sans leur demander leur avis » (ok celui-là je l’ai inventé, mais c’était trop tentant. Désolé…). Je crois plutôt que je souscrirais volontiers à cette observation quand bien même elle serait formulée par quelqu’un situé à l’autre bord de l’échiquier politique que moi…

Le goût des autres

Pour certains interlocuteurs du forum, toute personne qui ose tenter ou dire autre chose que cette doxa est jugée non pas sur pièce, mais sur association d’idées ou procès d’intention. Des automatismes même parfois. Tu remets en question la pertinence de l’écriture point médian ? C’est louche… on va considérer par défaut que tu ne fais pas la distinction entre l’écriture inclusive (que j’utilise) et la notation point médian (que je n’aime pas pour de nombreuses raisons). « C’est bizarre ce que tu dis, ça ressemble étrangement à ce que les ennemis de l’écriture inclusive racontent… » (s’ensuivent alors en général une avalanche de smileys complices et approbateurs qui semblent dire : ouais, vas-y Roger, bien envoyé !).

Même France Culture est coupable…

Quelqu’un veut lancer le débat et émet des doutes quant au concept même de zones d’exclusions (appelées pudiquement « Safe spaces ») ? Vous savez, ces endroits interdits aux Hommes, aux Blancs, aux Personnes de grandes tailles (remplacez-les par « Juifs », « Noirs » ou « Arabes » et ça fait tout de suite froid dans le dos) … On lui explique indirectement -et parfois avec un peu de condescendance- qu’il ne sait pas ce que c’est que d’être « racisé » (franchement mon néologisme préféré), qu’il ne comprend décidément pas grand-chose à la nécessité d’endroits de lutte contre l’oppression (un peu comme tous ces gros cons qui font du mansplaining). On lui demande de préciser ses intentions : pourquoi a t-il partagé ici un article de France culture (https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/le-tour-du-monde-des-idees-du-vendredi-16-novembre-2018) dont le titre est polémique, alors qu’il admet que le détail de l’article ne l’intéresse pas vraiment (Note : c’est vrai ça, il est complètement dingue le mec ou quoi ?!? ;-) Un autre en profite dans la foulée pour se demander si nous ne se serions pas ici en présence d’une crise de « panique morale » (en général attribuée aux gros réacs). Bref, tu comprends assez vite au gré des rappels à l’ordre en groupe qu’il y a les gens qui ont les codes, qui savent, qui ont analysé le réel avec discernement. Et puis les autres (tiens, prends ça dans ta face France culture ;-).

Les nuances, subtilités dans la réflexion ? Très compliqué. Ici on fonctionne en circuit fermé, entre potes déjà convaincus, élevés au même catéchisme appuyé à grand renfort d’idées réflexes qui ne doivent vexer, offenser personne. Ces mêmes réflexes qui m’ont cueilli direct lorsque j’ai émis sur un autre channel l’idée de rédiger ce billet sur le politiquement correct :

« J’ai un sentiment de recul très fort quand je lis “fond de politiquement correct” qui m’emmerde. J’y vois le même discours que l’extrême droite, les conservateurs, les trumpistes : “On peut plus dire ce qu’on veut si on doit faire gaffe à pas écorcher quelqu’un.” »

Un autre rajoute :

« de mon expérience, en général le “politiquement correct et la censure”, c’est pas qu’on ne peut plus rien dire. C’est que les gens qui avant n’avaient pas la parole (femmes, arabes …) peuvent dire que ce qu’on vient de dire, c’est de la merde raciste ou sexiste. Donc c’est plutôt plus de liberté d’expression, que moins »

Ok donc la messe est dite. Quiconque serait gêné par le politiquement correct et par certains de ces automatismes ou raisonnements simplistes est un raciste ou un misogyne qui s’ignore (un gros beauf à minima). Il n’y a même pas à débattre, c’est comme ça…

Et puis comme si la pression sociale et la violence symbolique des questions orientées émises en groupe par la police de la pensée ne suffisait pas, on trouve un autre mécanisme qui me semble suffisamment symptomatique pour qu’on s’y arrête quelques instants. C’est du rapport particulier à la tolérance dont je voudrais ici maintenant parler.

Norwegian wood

Dans ce type de fonctionnement collectif, j’ai en effet pu observer un autre motif récurrent qui se dégage : on part d’une fragilité observée au sein du groupe (un mec qui dit : « oh la la, je suis vraiment fatigué d’entendre ça… pff… »), pour exercer et légitimer ensuite une violence contre quelqu’un d’autre perçu comme un corps étranger. Une sorte d’anticorps produit tout naturellement par le groupe face à un avis distinct, qui trancherait avec leurs valeurs. Le terme couperet qui tombe en général à ce moment-là, comme pour éviter tout débat ou toutes justifications est : le « troll ».

Et on ne débat pas avec un « troll ». Non, on l’excommunie plutôt. On l’évite, l’ostracise, le met à l’écart ; c’est moins fatiguant, et beaucoup plus simple pour l’esprit et pour le groupe qui se voit lui-même fragile.

A la fois qualificatif pour une parole ou une personne, le terme « troll » indique un dérapage, une intention de nuire, de provoquer gratuitement les autres.

Dans le même sac que…

Condamnation sans appel possible, le terme « troll » entâche pour longtemps la personne visée comme un stigmate. Un peu comme un biais d’ancrage qui va rendre encore plus difficile les explications, la contextualisation ou le démenti (lorsque vous êtes tentés d’expliquer par exemple que vous n’employez visiblement pas le même sens ou contexte derrière certains mots). Cette difficulté à rattraper de tels ancrages, des situations de malentendus et d’incompréhension me fait d’ailleurs penser à la fameuse loi de mon copain Alberto, qui stipule que :

« La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter les conneries est beaucoup plus importante que celle dépensée pour les produire. » (Alberto BRANDOLINI)

Effectivement, lorsque cette étiquette nauséabonde est décochée par l’un des membres du groupe dominant rien n’est dit au final, et on a polarisé le débat sans beaucoup d’échappatoires possibles pour les nuances et l’intelligence.

C’est même perçu par le groupe comme un appel à se lâcher sur celui ou celle qui serait perçu comme un troll. A l’unisson.

History of violence

C’est cela qui m’a choqué et poussé enfin à prendre la plume pour exprimer enfin en quoi je trouvais le politiquement correct dangereux.

Lorsque les individus ne fréquentent plus que des copies d’eux-mêmes, des gens sociologiquement semblables partageant les mêmes codes, les mêmes médias, la même langue, parfois les mêmes références ou passions, la confrontation avec l’autre -le dissemblable- est perçu comme une provocation, un outrage. Un choc. Une altérité inenvisageable que l’on pourrait résumer par un : « Tu es le premier mec que je croise qui se permet de dire une chose pareille, c’est incroyable ! Mes statistiques personnelles sont formelles, tu es une erreur, une anomalie ».

Et puisque les mots sont presque tous ambigus pour ces gens habitués à les manier avec tellement de prudence et de dévoiement. Puisque ces mots -qui doivent bien souvent être accompagnés de disclaimers interminables — deviennent usants à formuler à la longue, la réponse qui vient alors assez facilement pour certains est la violence.

Qui fait l’ange, fait la bête

Une violence symbolique hein, compulsive, gorgée de mépris et d’agressivité. Faisant œuvre de catharsis pour eux et pour les autres. Une violence à l’image de leurs émotions qu’ils s’autorisent à peine, et donc qui ressortent au galop. Symptomatique de leur incapacité à aborder sereinement un débat contradictoire, avec bienveillance. Une violence paresseuse des temps modernes (roulements de tambours) : une violence émoticônes ! (Imaginez ici une musique assourdissante).

Sa majesté des mouches

Ça donne quoi me direz-vous ? Personnages tout verts qui vomissent, des doigts vengeurs ou même des icônes représentant des excréments au sens propre (oui, vous avez bien lu).

Tous droits réservés…

Et maintenant vous avez bien vu… On tombe vraiment très, très bas ici ou là. Et la culture présumée des gens qui se compromettent avec de tels signaux n’y change rien lorsqu’ils ne savent plus exprimer sereinement leurs désaccords avec les autres. Handicapés des mots.

J’ai même vu une personne qui se plaignait du caractère violent de l’intrusion de nouveaux individus sur ce forum (qui fonctionne sur invitation), et contribuer ensuite aux débats ici ou là avec ces émoticônes « excrément ». Cela ne s’invente pas, vraiment.

Attention encore : je ne dis pas que les « trolls » au sens premier n’existent pas (allez-vous promener quelques minutes sur le site reddit si vous en doutez). Je dis juste que lorsqu’un groupe social est hyper sensibilisé et réagit au quart de tour, il en vient régulièrement à jeter l’opprobre sur toute tentative de penser autrement, de provoquer une réflexion derrière certains automatismes. Il y a des gens -et j’en fais partie- qui veulent débattre et provoquer mais pas « gratuitement » justement. Et la nuance est suffisamment importante pour ne pas la jeter aux orties. On est tous le reddit de quelqu’un…

Cet effet polarisant est pour moi aggravé par l’effet bulles que renforcent la plupart des plateformes ou réseaux sociaux que nous utilisons. Les Google, YouTube, Facebook et compagnie qui « personnalisent » notre contenu pour ne plus nous présenter que ce qui nous sied (pour celles et ceux que cela intéresserait, j’ai déjà parlé de ça lors d’une conférence sur l’éthique et le software : https://www.facebook.com/582109264/posts/10156742368324265/ à partir de 11m26sec). Nous sommes protégés dans des bulles d’entre soi, et il devient très difficile d’accepter les autres, ceux qui ne sont d’habitude pas visibles dans notre univers.

Bienveillance et Radical Candor

Je milite moi pour que l’on reprenne goût à l’altérité, aux débats contradictoires menés à base d’arguments mais surtout de bienveillance. Qu’on réutilise un peu plus notre cerveau tout en respectant les autres. Comme le dit mon ami Tomasz Jaskula :

« il faut déjà avoir bien compris l’autre pour pouvoir dire si on est en désaccord ou pas ».

Pas le juger à partir d’à priori, de réflexes ou d’automatismes.

La bienveillance ? c’est ce qui nous force à nous dire : « le plus probable, c’est que c’est moi qui n’ai pas bien compris ce qu’il ou elle vient de dire », plutôt que de se dire directement : « mais quelle connerie, ça me fatigue ! » (Je vous épargnerai ici les émoticônes suscitées;-)

Utiliser aussi ce dont Arnaud LEMAIRE me parlait récemment : la Radical Candor. En d’autres termes : dire à la fois les choses très directement, tout en montrant à l’autre personne à quel point on tient à elle.

Radical Candor

Mais parler surtout. Ne pas s’interdire d’aborder tel ou tel sujet sous prétexte que cela fatigue Jean-Tristan ou Josette. Mais écouter, entendre le point de vue des autres. Les intégrer à la discussion. Leur expliquer en quoi ce qu’ils disent peut être problématique, mais sans condescendance ni jugement de valeur. Quand on prend un peu moins les gens pour des cons, on limite les prophéties auto-réalisatrices.

Nuances anyone?

Ne pas exclure, quelles qu’en soient les raisons. Éviter la violence de groupe, même si on se sent légitimé par celui-ci. Oser appeler un chat un chat. Une « safe zone » par exemple, est AUSSI une zone de discrimination. On peut tout à fait comprendre l’intention de celles et ceux qui la mettent en place, les laisser faire pour ces raisons (leur besoin légitime de s’exprimer sans être nié ou repris en permanence par des remarques du genre : « c’est pas grave ça »), tout en discutant à coté avec eux pour leur dire à quel point nous pourrions construire collectivement de meilleures options pour limiter les discriminations à leurs égards, faire progresser tout le monde, mais surtout celles et ceux qui les discriminent. Il y a le temps de la résilience, mais il y a aussi le temps de la concorde. Gage d’un avenir meilleur et plus pérenne.

Nous ne pourrons nous sortir de toutes formes de discrimination que collectivement. C’est à dire que si tout le monde est impliqué. Sur ce point, je vous encourage vivement à lire le petit essai très vivifiant intellectuellement de Tania DE MONTAIGNE : « l’assignation, les Noirs n’existent pas ». Dans celui-ci, l’auteure dénonce et déconstruit à la fois les nombreuses formes de racisme dont elle a été victime depuis son enfance, mais aussi le mode de pensée des communautaristes qui n’est que l’autre face de la même pièce du racisme et de l’essentialisation.

Un remarquable petit essai

Petit essai aussi brillant que drôle d’ailleurs (la partie sur « l’appropriation culturelle » et le procès d’intention fait à l’époque à Katy PERRY et ses nattes africaines vaut le détour), j’ai particulièrement apprécié la liberté de parole, la profondeur et la subtilité de son analyse, de plus en plus rare à notre époque qui se polarise trop souvent vers les extrêmes. Son discours également sur l’utilisation trop fréquente de la majuscule pour essentialiser, réduire les gens à leur simple statut de Noirs, Blancs, Femmes, Hommes au lieu de les laisser dire et découvrir ce qu’ils ou elles sont (libre à eux d’ajouter des adjectifs pour se décrire au besoin, mais sans majuscule dans ce cas). Et puis c’est quoi un Noir avec une majuscule ? Quel point commun trouver entre toutes les personnes sur terre dont la couleur de la peau serait noire ? Pour celles et ceux qui voudraient se faire un avis avant de se ruer sur son livre, je recommande cette interview en ligne où elle a un peu de temps pour s’exprimer : https://youtu.be/HgghA2T6iXw

Le monde d’Audrey

Je voudrais finir cet article avec une note d’optimisme, et en reprenant un sujet qui me tient à cœur : le manque de diversité et les discriminations trop nombreuses faites à l’encontre des femmes dans le milieu du logiciel (en particulier). Je voudrais d’ailleurs partager ici un coup de cœur qui illustre à merveille d’après moi, comment on peut lutter contre de pareilles discriminations sans aucune forme de sectarisme, sans censure ou contrition forcée du politiquement correct non plus. Je voudrais vous parler de la talentueuse Audrey NEVEU, et de son fabuleux discours réalisé en ouverture de la conférence BDX.IO il y a quelques semaines à Bordeaux. Je ne vais pas vous livrer ici le contenu de son talk, je préfère vous laisser la surprise et le plaisir de le découvrir par vous-même (https://youtu.be/znX4pFJdiYg). Juste vous dire que celui-ci m’a marqué, profondément, touché. Fait pleurer aussi. De manière totalement incontrôlable, à la fin. Pendant de longues secondes au moment où Audrey conclut, elle même avec beaucoup d’émotion visiblement.

Audrey NEVEU à BDX.IO

Vous le verrez aussi par vous-même, le discours d’Audrey est lumineux, intelligent. Mais il possède surtout une qualité extrêmement rare : il est dépourvu de tout sectarisme. Il inclut toutes celles et ceux qui veulent faire changer les choses. Et il est tragique aussi, au sens de Nietzsche : elle affronte la réalité de plein fouet, sans essayer de la travestir pour la rendre plus acceptable.

Elle sait surtout comment toucher son public, embrasser largement. Elle n’est pas dans la culpabilité, elle vise la résilience. A un moment elle dit :

« Tout comme vous n’êtes pas votre code (le code peut être mauvais sans que le développeur le soit). Et bien bonne nouvelle : vous n’êtes pas vos blagues ! La blague est misogyne. Le fait que vous ne le voyiez pas ne veut pas dire que vous l’êtes. Et c’est pourquoi il est extrêmement important de ne pas vous sentir agressé lorsqu’on vous le fait remarquer. Parce que, c’est ça la première étape (..) c’est prendre conscience, c’est accepter que vous venez de vous planter (…) notre société est pleine de ces stéréotypes, vous les rendant invisibles à vous qui n’en êtes pas la cible. »

Puis elle enchaine sur ce qu’elle présente comme une deuxième étape :

« Tant que la prise de parole (pour les victimes) restera risquée, vous imaginez bien que les choses ont peu de chance d’évoluer. (…) et c’est justement parce que mes collègues ont pu discuter avec moi (avec bienveillance) que j’ai pu comprendre tout ce que j’ai pu vous expliquer (…) N’ayez pas peur de dialoguer. Faites comme mes collègues, n’ayez pas peur de faire tourner la machine a empathie à plein régime. »

Wow, quel appel à l’action stimulant.! Quelle justesse pour toucher les autres, très largement! Et puis on est à l’opposé des safe-zones défendues par mes collègues du slack. Ou plutôt, on est en plein dans ce qui aurait dû être ces zone sûres depuis le début : des endroits où l’on traque les discriminations, où des gens de tous horizons se mettent d’accord sur l’importance de prendre conscience et de gérer ce problème de la discrimination à bras le corps. Où le groupe fait comprendre gentiment aux plus bavards (comme moi) qu’ils doivent laisser la place aux autres (promis, c’est bientôt fini ;-). Ou on fait fonctionner la machine à empathie à plein régime. Ou les maladresses des uns et des autres sont soulignées, analysées, déconstruites collectivement. Pas censurées ni interdites comme sur ce slack. Pour apprendre collectivement de nos erreurs.

Laisser les victimes seules face à leur désarroi, leur colère ou leur ressentiment ne permettra pas aux lignes de bouger, aux choses de changer.

Dave, tu peux conclure stp ?

Bon. Vu que j’ai déjà beaucoup parlé, je voudrais finir ici en adressant à mes copains, futurs copains/copines (et les autres) qui sont sur ce forum une phrase prononcée par un consultant/chercheur en sciences humaines que je trouve brillant : Dave SNOWDEN. Face à quelqu’un qui se plaignait sur tweeter d’avoir à gérer des gens poils à gratter dans les organisations (que cette personne estimait dangereux pour la stabilité d’une organisation et la « sécurité émotionnelle » des salariés), Dave écrivît :

« Toutes les organisations ont besoin de cyniques et de non-conformistes pour rester honnêtes. Si l’organisation ne peut pas y faire face, elle se trouve dans un endroit très malsain et les dommages émotionnels causés seront bien pires. Vive le désalignement, ça permet la résilience. » (Dave Snowden)

Vive les débats contradictoires, vive la bienveillance, et bonnes vacances au politiquement correct (qu’il retourne chasser ses sorcières préférées sur le campus de Yale).