Oui, je reconnais cette inconnue:

À la recherche des étrangers familiers de Montréal.


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Il y a un je-ne-sais-quoi de familial avec les grandes villes.

Vous êtes là, au cœur du bruit et de la foule des métropoles, au beau milieu d’une masse informe d’étrangers, dans un café, dans le métro, dans le bus, dans la rue, dans le massif tumulte de la ville. Et tout à coup, votre regard s’arrête. Vos yeux se posent dans une paire d’yeux étrangers. Le temps se suspend un instant.

Deux regards qui se croisent.

Un sourire, parfois deux.

Et puis, vite, vite, le temps reprend sa course, on détourne le regard. On le baisse sur son sac, posé sur ses genoux. Ou bien on se prend d’un faux intérêt pour la publicité sur le mur.

Dans une ville regorgeant d’habitants, s’arrêter sur le regard d’un autre humain, sur le sourire d’un étranger bienveillant, n’est pas chose si difficile à imaginer. Allez, avouez ! Je suis même sûr que ça vous est déjà arrivé !

C’est un petit rien, mais assez pour nous faire sentir bien. Ces rencontres improvisées, qui ne durent qu’un instant, sont partagées avec des personnes qu’on pense ne plus jamais croiser de notre vie. Du moins c’est ce qu’on croit…

Mais en êtes-vous si sûr ? La ville est un océan toujours en mouvement, mais l’eau est au final presque toujours la même. Et ces “étrangers” que vous croisez, le matin, le soir… êtes-vous vraiment sûr de ne pas les avoir déjà vu ?

Crédit photo à: Rainer Ricq

En 1972, le psychologue Stanley Milgram (reconnu jusque-là pour ses expériences sur la soumission à l’autorité…) a décidé de se consacrer à un sujet un peu plus joyeux : les liens cachés entre sois-disant étrangers.

Milgram définit un étranger familier comme étant une personne:

  • qu’on observe ;
  • qu’on observe à répétition ;
  • avec qui on n’interagit pas.

Les étrangers familiers sont des individus que nous rencontrons sans cesse, mais sans jamais les aborder (c’est d’ailleurs pourquoi ils demeurent des étrangers). Dans les plus grands centres urbains, notre train-train quotidien nous amène à retomber sans cesse sur ces même personnes, à notre insu.

Le concept d’étranger familier est intéressant, mais on a voulu aller plus loin. On voulait voir ! On voulait des chiffres ! On s’est donc posé la question : est-il possible de retracer les allées et venues d’une ville entière pour comprendre qui a rencontré qui ? A-t-on suffisamment de données, et les bons outils, pour y arriver ?

Chez Transit, oui !


Transit présente :

Les étrangers familiers de Montréal

Notre étude débute avec un échantillon des données de transport de Montréal. Cet échantillon s’étale sur 10 jours de semaine, et comprend les 18 millions de déplacements de 2 millions de voyageurs (excusez du peu !).

Ces données, rendues publiques par la STM lors d’un hackathon en 2011, contiennent les points d’entrée de chaque carte magnétique OPUS pour cette période (le tout rendu anonyme, bien entendu).

Mais sans connaitre les vas-et-viens des véhicules de la STM durant ces 10 jours, il aurait été impossible de calculer avec certitude quelles cartes OPUS (en d’autres mots : quels passagers) étaient à bord du même véhicule.

Heureusement, un de nos employés a comme par hasard conservé les horaires de la STM pour cette période précise (y’en a qui conservent des photos de voyage, d’autres, des vieux horaires de transport en commun, chacun son violon d’Ingres).

En croisant les données OPUS avec ces horaires, nous avons été en mesure de reconstituer l’intégralité des déplacements des montréalais pour ces dix journées et de mieux comprendre l’ampleur du phénomène des étrangers familiers.

Voici ce qu’on a pu en extraire :


Vous êtes nouveau ici ?

Ligne 55 Saint-Laurent

Si vous n’habitez pas Montréal, il faut vous dire que le Boulevard St-Laurent est un grand axe Nord-Sud qui divise la ville en deux. Le “Main” comme on le surnomme. Il sépare l’Est de l’Ouest de la ville, et le bus 55 qui le parcours d’un bout à l’autre de l’ile est achalandé, sans être surchargé non plus.

Et on est tombé de notre chaise en voyant à quel point le phénomène des étrangers familiers est courant dans le réseau de la STM. Le graphique ci-dessus montre combien de ces voyageurs sont à bord d’un véhicule un jour moyen de semaine.

La courbe orange indique le nombre total de passagers sur un véhicule de la 55 à un temps donné. Les autres courbes de couleur représentent le nombre de étranger familier. Dans le cas de la 55, vous êtes donc plus assuré de croiser un étranger familier à l’heure de pointe du matin, moment auquel il est probable que vous reconnaissiez pas moins que la moitié des visages dans l’autobus !

Si vous prenez l’autobus de 8:15 religieusement chaque matin, vous risquez de tomber sur une vingtaine de personnes que vous avez déjà croisé au courant de cette même semaine.

Nous avons effectué cette analyse pour chaque ligne à Montréal et dressons le portrait de 4 lignes de la STM. Si vous êtes impatient, vous pouvez cliquez-ici pour explorer le phénomène d’étrangers familiers pour votre ligne favorite.


Navette 747

Aéroport-Centre Ville

La navette 747, qui porte bien son nom, effectue le trajet entre le centre-ville de Montréal et l’aéroport. La plupart des étrangers familiers sur cette navette se rencontrent entre 6 et 7h — bien que l’achalandage atteint son maximum dans l’après-midi.

Pourquoi ?

Cela s’explique sans doute par le fait que ces étrangers familiers sont en fait des employés de l’aéroport s’y rendant pour leur quart de travail du matin. C’est peu probable qu’un touriste prenne la navette régulièrement, et il est difficile à imaginer que quiconque se rendre à l’aéroport à la même heure jour après jour, semaine après semaine.


Le bus bourré

Ligne 361 Saint-Denis

S’il vous habitez le long de la branche Est de la ligne Orange et qu’il vous est déjà arrivé d’avoir profité de la ville jusqu’aux petites heures du matin, il y a de bonnes chances que la 361 vous ait ramené au bercail. À Montréal, le réseau de métro ferme autour de 1h30, de même que la plupart des lignes de bus. C’est à cette heure que le Réseau de Nuit prend la relève, et où sa ligne vedette, la 361, remonte St-Denis toutes les (tenez-vous bien) 4 minutes à la sortie des bars à 3h.

Au delà de sa noble mission de raccompagner des citadins qui ne sont pas en état de conduire, la 361 est aussi utile aux travailleurs de cette même vie nocturne pour rentrer chez eux. C’est sans doute ce qui explique la hausse des contacts familiers autour de 4h00 — une heure après la fermeture des bars. À cette heure-là, les bars ont pour la plupart été vidés et fermés, la vaisselle est faite, le carrelage est nettoyé, et c’est au tour des collègues de travail de rentrer chez eux en se racontant les histoires des pires clients qu’ils ont eux cette soirée-là…

Puisque les données rendues publiques par la STM sont celles des jours de semaine, l’achalandage affichée ici est en fait beaucoup moins élevé que ceux observés les week-ends.


Mon quartier est plus fort que le tien

Ma 105 Sherbrooke vs ta 215 Henri-Bourassa

La banlieue est peut-être moins jovial que le centre-ville, mais elle est plus familiale.

Si votre autobus passe toutes les demi-heures, il est beaucoup plus probable que vous preniez le même chaque jour. À l’opposé, s’il passe toutes les 10 minutes, il y a des bonnes chances que vous soyez moins fidèle à un horaire précis — ce qui diminue vos chances d’y croiser les même personnes semaine après semaine.

La 105 (qui dessert le centre-ville via Sherbrooke) fait partir du réseau “10 minutes max” de la STM, qui garantie un départ toutes les 10 minutes ou moins. À l’opposé, la 215 (desservant la banlieue de Pointe-Claire) passe beaucoup moins souvent. Les passagers de cette ligne ont donc beaucoup plus de chance d’y croiser des étrangers familiers.

Une autre différence notable entre ces 2 lignes est le grand nombre de contacts familiers sur la 215 en après-midi. Nous pouvons supposer que ces passagers, qui rentrent dans leur foyer familial, suivent une routine plus stricte en après-midi qu’en matinée, ce qui provoque plus de rencontres familières.

Surement que leur devoir familial les appelle, que ce soit pour aller faire l’épicerie, ou bien pour amener leur fille à son cours de ping pong. La densité et l’offre de services de mobilité propres au milieu urbain procurent à l’opposé beaucoup plus de flexibilité au citadin pour son “retour à la maison” — celui-ci peut par exemple passer à l’épicerie sur le chemin, s’arrêter prendre un verre avec des collègues ou encore aller chasser le caribou sur le Mont-Royal.


Connecter les points

Crédit photo à: Khoa Tran

Nous menons nos vies de manière relativement individuelles, mais restons connectés au reste de la ville à travers notre dépendance commune pour le transport collectif. Bien que, comme on l’a dit plus tôt, nous y croisons sans cesse des visages qui nous sont familiers, nos liens avec ces individus sont et demeurent relativement faibles.

Le transport en commun sous-tend souvent cette attitude individuelle, cette volonté de rester dans sa “bulle”. On tente d’éviter de croiser d’autres gens du regard. Il n’est pas rare de regarder autour de soit pour constater que la moitié du bus est rivée sur son téléphone, avec ou sans écouteurs — une invitation à ne pas être dérangé. Cela devrait-il changer ?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, sortir de sa zone de confort pour échanger avec un étranger mène souvent à un sentiment de bien-être, qui est souvent réciproque. Si, si !

Crédit photo à: Mark Konkol

Rappelez-vous vos dernières années d’étude : rentrer en bus ou en métro avec vos amis était souvent un prétexte pour raconter entre-soi comment s’était passé le dernier examen, planifier votre fin de semaine, ou encore vous plaindre de comment il fait chaud dans l’métro.

Évidemment, les choses sont quelques peu différentes lorsqu’il s’agit d’étrangers plutôt que d’amis, mais plusieurs études démontrent que socialiser avec des étrangers nous procure psychologiquement autant de bonheur qu’avec nos amis.

Les étrangers nous amènent à montrer nos meilleurs angles pour donner la meilleure première impression possible. On tente souvent d’éviter de parler de nos frustrations de la journée — ce qui tend à être une bonne chose. En fait, cet effort inconscient de paraitre plus agréable a tendance à nous faire sentir mieux dans notre peau. C’est pour cette même raison que souvent, une simple conversation de quelques secondes avec une caissière, un barista, un chauffeur de taxi — ou même, qui sait, un étranger dans le métro — est souvent agréable.

Lorsqu’on essaie d’être gentil avec un étranger,
des pensées positives parcourent notre cerveau.

Beaucoup pensent qu’un transport en commun plus “social” mettrait plus de soleil dans nos journée. Mais est-ce faisable ?

Plusieurs compagnies s’y attelle déjà : des applications de navigation qui utilisent l’information de masse pour mieux nous diriger, des compagnies de co-voiturage qui mettent en réseau des gens avec des intérêts communs, et quoi dire des start-ups de San Francisco qui mettent sur la routes des navettes privées spécialement pour hipster (barrista et smoothie bio inclus) !

Dans ces trois cas, le but commun est de rendre l’expérience du transport plus sociale. Certains demanderont : s’agit-il là d’une simple stratégie marketing qui a comme but unique d’augmenter les profits ? La technologie peut-elle réellement servir d’étincelle pour amorcer un contact entre étrangers ? L’avenir nous le dira bien vite.

En attendant, peut-être que la prochaine fois que vous reconnaissez un visage dans le bus ou le métro, pensez à mettre votre téléphone de coté pour simplement dire bonjour. Aller, au moins un sourire !

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