Le fret à la voile

Négocier à vents contraires

Bordeaux renoue avec la tradition du transport de vin à la voile. Le Biche a passé trois jours dans la capitale girondine, affrété par l’une des dernières entreprises à faire du cabotage à voile. L’équipage a chargé plus de deux milles bouteilles de vins bio dans les cales du navire avant de remonter les côtes françaises, direction Nantes.


“Il va couler le bateau à force de charger des bouteilles dedans ! “. La blague du vigneron fait sourire Mathias. Il le connaît son voilier et n’est pas inquiet. Le jeune matelot blond empile une nouvelle caisse de vin sur le diable et dévale le ponton d’honneur des quais de Bordeaux. Quand il arrive à proximité du voilier, le reste de l’équipage prend le relais.

Franck, Rudi et Jean, marins confirmés, forment une chaîne entre le pont et les cales pour accélérer le chargement. Les caisses de vin s’accumulent dans la proue du bateau et Rudy en rajoute une couche depuis la cale : “On essaye d’enfoncer le bateau de 5 cm dans l’eau”.


Le voilier Biche, dernier thonier-dundee de l’Atlantique, est multi-usage : pêche, croisière touristique et, depuis 2011, transports de marchandise. L’entreprise TOWT — transport à la voile — l’a affrété pendant 27 jours. C’est un comptoir commercial qui achète, vend et transporte des produits dans plusieurs villes portuaires d’Europe.

Visitez le Biche en compagnie de Franck, son capitaine :

Le Biche est ancré pour deux jours à Bordeaux. A midi, le soleil tape déjà fort sur les crânes des marins chargeant le navire. Mathias fatigue. Venu de l’ile de la Réunion, il est quasiment “né sur un bateau” et fait partie d’un des 3 marins professionnels qui travaillent sur le Biche toute la saison.

“Vivement la sieste”

Le chargement de marchandises ne fait pas partie de son contrat. “C’est un arrangement tacite”, lance-t-il en remontant le ponton vers le véhicule d’un autre producteur de vins. Les représentants commerciaux de TOWT aident à la navigation pendant le voyage, les marins contribuent donc aussi aux chargements des marchandises. L’aventure navale a pris le dessus sur le corporatisme. Le mousse se plaint gentiment : “Vivement la sieste !”.

Des curieux enjambent le bastingage du voilier. Ils viennent visiter ce thonier, vieux de plus de 80 ans et rénové à Lorient au milieu des années 2000. Certains proposent leurs services aux marins, réalisant leur rêve d’appartenir à un équipage pendant un court moment.

Les 7 membres de la mission les accueillent et répondent à leurs questions : “Il y a plus de 800 kilos de voile à manoeuvrer quand on navigue et les cales peuvent contenir jusqu’à 15 tonnes de marchandises”, détaille Franck, le capitaine du navire.

S’arrêter à Bordeaux, c’est l’occasion de faire le plein en vin mais c’est aussi une aubaine pour communiquer autour de l’action de l’entreprise . Nicolas, médiateur culturel pour TOWT explique : “On met en avant notre démarche : caboter des produits de qualité dans plusieurs pays en europe, le tout avec un bilan carbone amoindri pour nos clients “. Une grosse affiche est attachée au mat et vante les mérites du transport à la voile.

Assistez au chargement de centaines de bouteilles à bord du navire :


Pendant le chargement, le négoce continue sur le voilier. Dans la cabine principale, Guillaume Le Grand, gérant de la TOWT est assis à une imposante table en vieux bois avec Valérie et Steven, deux vignerons bordelais. Echanges d’amabilités… et de factures. Valérie dépose ses caisses de vin et ne repart pas les mains vides. Guillaume lui vend des bières bio AVOCET, produites dans le sud de l’Angleterre et récupérées lors d’un voyage précédent.

Guillaume échange des produits achetés en Angleterre à des vignerons bordelais

Sur les quais, Christophe Pont, gérant du Chateau Val Beylie à Mérignas, attend son tour pour conclure la vente. Il vient de délivrer 900 bouteilles à bord du Biche : “une toute petite partie de ma production pour ce qui reste un marché de niche”, précise-t-il adossé à son véhicule. Le viticulteur bio d’une cinquantaine d’années s’enthousiasme de voir son produit transporté en voilier. Il était membre d’une association de rénovation de bateaux en bois.

Ce qu’il gagne en image de marque grâce au label proposé par TOWT “transporté à la voile”, il le perd en temps : “le chargement dure bien plus longtemps qu’avec de simples camions et on a la contrainte de devoir coller l’étiquette du label sur toutes nos bouteilles”. L’opération est moins rentable que le transport traditionnel mais il la soutient quand même. Il ajuste sa casquette et conclut en se glissant dans la cale : “si je m’occupais pas de mes vignes, je partirai bien avec eux”.

“On n’est pas des hurluberlus de l’écologie”

Il est 19 heures passées et le dernier vigneron quitte les quais. La cargaison accumulée pèse 3 tonnes et 800 kilos. Soit plus de deux mille bouteilles. Guillaume continue de s’activer dans la salle des communications, son portable sonne sans arrêt.

Depuis 2011, l’entreprise fondée par ce trentenaire diplômé en commerce international veut prouver la viabilité du transport de marchandises à la voile : “on n’est pas des hurluberlus de l’écologie, on propose une alternative crédible aux transports maritimes à moteur”. Petit, il navigue avec son frère et “prend conscience de la puissance du vent”. Son entreprise n’affrète maintenant que des voiliers qui n’utilisent pas ou très peu les moteurs.

Nicolas, Libournais trentenaire est devenu médiateur culturel à bord.

Il vient d’embaucher deux nouveaux employés, a investi dans un entrepôt de stockage et obtenu des subventions de la région Bretagne.. Il assume complètement le jeu de communication : “on mise sur le feelgood du transport à la voile et des vieux bateaux.”

Un feelgood qui a un prix. Les bouteilles coutant entre 6 et 7 € en grande surface seront 70 centimes plus cher à l’acheteur si elle sont labellisées “transportées à la voile”. Guillaume connait les limites de son projet pour l’instant “les quantités sont encore minuscules comparées aux cargos à moteurs”. Mais il est sur le point de réaliser son objectif : “devenir progressivement armateur et être à l’initiative de constructions de cargos-voiliers”. Son téléphone sonne de nouveau, l’air décidé, il repart s’isoler dans la salle des radios.

Dans la nuit de mercredi à jeudi, Le Biche quitte les quais de Bordeaux, direction Royan puis Nantes
Guillaume et Nicolas se chargent à la fois de la communication et du chargement des produits
Le Biche navigue environ 400 heures par an

Texte, images et sons par Juan Camilio Palencia, François d’Astier de la Vigerie et Maxime Turck

En bonus : partagez la vie de l’équipage du Biche