Schaüble est-il le Frank Underwood de l’Eurogroupe ?
Politique-fiction : l’Eurozone c’est House of Cards. Il ne faut pas se frotter à l’Allemagne de Wolfgang Schaüble, il a plusieurs coups d’avance, il est le Frank Underwood de l’Eurogroupe.
Leçon n°1 — La loi du plus apte.
Dimanche 12 juillet 2015. Un nouveau séisme politique frappe l’Eurozone, rappelant à tout un chacun que l’évolutionnisme darwinien aura sûrement toujours l’ascendant sur l’idéalisme européen. Les intérêts nationaux l’emporteraient inéluctablement sur l’utilité commune, la monnaie unique est inadaptée à la diversité des capitalismes et elle a conséquemment vocation à mourir d’elle même, en l’absence de solidarité, d’union politique et budgétaire notamment… C’est un discours en vogue et le responsable est tout désigné : Wolfgang Schaüble.
Il est le ministre allemand des finances et son crédo c’est la survie du plus apte. En ce jour, il a donné aux européistes plusieurs leçons dignes de House of Cards : décryptage de la stratégie Schaüble.

Le jeu serait truqué d’avance. En avril 2010, lorsque l’État grec est déclaré insolvable, deux options, toutes deux impliquant un maintien dans l’Eurozone, se présentent d’elles-mêmes : restructurer sa dette et redynamiser son économie, ou lui prêter plus d’argent afin qu’il demeure solvable. Cette seconde option, impliquant l’administration de doses d’austérité de plus en plus importantes, lui est imposée. Le revenu national grec a depuis lors diminué de plus d’un quart et il ne sert désormais plus qu’à rembourser la dette nationale, dans la mesure du possible.
Plus de prêts en échange de plus d’austérité, les Suds abandonnent progressivement leur souveraineté, tandis que les Nords se renforcent. Il s’agit peut-être bien là des premières manoeuvres du nouveau ministre des finances de la coalition Merkel, nommé en 2009.
Leçon n°2 — Exit les mauvais élèves.
Les débiteurs seraient soumis au bon vouloir des créanciers. En janvier 2015, las de l’austérité forcée, le peuple hellénique ose propulser Siriza au pouvoir et il va très vite payer les conséquences de cette remise en cause de l’ordre établi ; c’est en tout cas ce que supposent de plus en plus d’observateurs.
Malgré la promesse faite à l’Etat grec (qui a renoué comme convenu avec un excédent budgétaire primaire), l’avis du FMI, de la BCE et des économistes, Piketty ou Strauss-Kahn entre autres, l’Eurogroupe refuse six mois durant de restructurer sa dette. Les négociations n’avancent pas et la Grèce, incapable de se réformer, est instamment priée par l’Eurogroupe d’accepter un sauvetage sans restructuration. Le cas échéant, ses emprunts ne seront pas prolongés (la conséquence non-avouée est que les banques grecques manqueront de liquidités et devront mettre la clé sous la porte). Le Premier ministre Tsipras ne le sait peut être pas encore mais il mange déjà dans la main de Wolfgang Schaüble pour qui le Grexit est un investissement rentable. Le stratège allemand joue la montre jusqu’à ce que la Grèce ne soit plus en mesure de régler ses dettes, et donc de négocier ; ou peut-être que tout ceci n’est qu’un fantasme…

Le doute est permis. Ayant toujours un coup d’avance, Wolfgang Schaüble souhaiterait logiquement sortir de cette politique monétaire post-crise orchestrée par la BCE et qui nuit aujourd’hui aux intérêts allemands : l’euro est trop faible et les taux négatifs épuisent les banques allemandes, mettant en danger la rémunération des épargnants. Pour inverser la tendance, il est officieusement prêt à se séparer des plus faibles, et des plus rebelles… Les intérêts allemands d’abord. Mais le traitement réservé à la Grèce est tout aussi possiblement la conséquence directe d’un jeu d’intimidation : un exemple public rappelant aux membres de l’Eurozone, dont la France, qu’ils feraient mieux remettre de l’ordre dans leurs économies. Nul ne pourrait contester la ligne austéritaire pré-établie, bien qu’elle ne bénéficie probablement ni au plus grand nombre ni aux plus nécessiteux.
Leçon n°3 — Exit les frondeurs.
La rébellion se paierait au prix fort. Le ministre grec des finances, Yanis Varoufakis, en a fait les frais, son évincement devenant la condition sine qua non d’un éventuel accord. S’il est amer et certainement pas objectif, sa langue bien pendue se délie et apporte de l’eau à notre moulin…
Varoufakis dénonce « cinq mois de négociations dans des conditions d’asphyxie monétaire et d’un bank-run supervisés et administrés par la BCE. La suite logique était évidente : à moins que nous capitulions, nous nous retrouverions très vite à faire face à des contrôles de capitaux, une fermeture des banques et au final un Grexit. »
« Avant même que Syriza arrive au pouvoir en janvier dernier, et que cette élection ait confirmé notre opinion que ces renflouements n’avaient pas pour but de sauver la Grèce (mais plutôt de renforcer l’Europe du nord), une vaste majorité au sein de l’Eurogroupe, sous la tutelle de Schäuble, avait adopté le Grexit soit comme leur solution préférée soit comme arme de choix contre notre gouvernement. »

L’intimidant ministre allemand semble avoir toujours gardé la main sur les négociations : dès le début, les pays surendettés comme le Portugal ou l’Espagne se sont ralliés à lui. Or, aucun de ces pays ne peut rationnellement souhaiter un tel niveau d’austérité, c’est contraire à leurs besoins conjoncturels et structurels. L’opinion cherche à comprendre… Et si, quitte à céder une partie de sa souveraineté, il valait mieux suivre le mouvement, si la punition collective d’un pays était un avertissement général ? S’il valait mieux ne pas voir les idées de Siriza remettre en cause la pensée unique et semer le doute chez les électeurs ? S’il n’y avait pas de réel contre-pouvoir, sauf peut-être la BCE de Mario Draghi affranchie du pacte de stabilité ? Wolfgang Schaüble serait alors assurément l’un des maîtres de cette Europe plus ou moins fantasmée.
Leçon n°4 — Exit les compromis.
La capitulation grecque était programmée. Schaüble a sa morale, il incarne un certain darwinisme social ; la lutte pour la vie est dans l’état naturel des relations sociales, c’est le fondement du progrès de la race humaine.

Il l’admet, le FMI pense à raison que la dette grecque est insoutenable sans décote. Mais il estime qu’il ne peut y avoir de décote car cela serait contraire aux règles de l’Union européenne… Alexis Tsipras n’a donc plus le moindre moyen de pression et va d’ailleurs payer plein pot son référendum, ce qu’il pensait être un atout va se retourner contre lui. Le choix qui est laissé au peuple grec n’en est pas un : renoncer à sa souveraineté ou sortir pendant 5 ans de l’euro.
« Il n’y a jamais eu de négociations, ils nous ont promené, passant d’un sujet à l’autre. Quand nous avons fini par épuiser nos liquidités, ils ont fait leurs propositions, lesquelles étaient le genre de propositions que l’on fait quand on veut être sûr que l’autre partie les refuse… Le contrôle de Merkel sur l’Eurogroupe est total, ils sont au-dessus des lois. »
Parmi les mesures soumises par l’Eurogroupe, très dures et difficilement acceptables aux yeux des grecques, l’une d’entre elles retient l’attention : elle impliquait avant d’être finalement écartée la mise en place d’un fonds de defeasance luxembourgeois de 50 milliards d’euros pour céder les actifs grecs, sans les grecs et sans qu’ils en voient la couleur. Or, cet organisme est présidé par Schaüble lui même.
Leçon n°5 — L’Eurogroupe c’est Schaüble.
L’austérité à tout prix ? Wolfgang Schäuble semble convaincu qu’étant donné la situation politique et économique actuelle, il a besoin d’un Grexit pour faire retomber la pression (et donc comme nous pouvons le supposer : réaffirmer l’austérité, réévaluer l’euro et les taux d’intérêts). La fin justifie les moyens. Il pourrait même avoir trouvé à la dette publique grecque, insoutenable en l’absence de restructuration, une toute nouvelle utilité…
« Basée sur des mois de négociations, ma conviction est que le ministre allemand des finances veut que la Grèce soit exclue de l’euro pour effrayer les Français et amener ces derniers à accepter son modèle d’une Eurozone disciplinée. »

Plus fort que Merkel ? Légitimé par l’opinion publique allemande qui approuve sa position, Schaüble est plus que jamais le boss de l’Eurogroupe. La Chancelière Merkel, ex-rivale politique et héritière d’Helmut Kohl, père fondateur de l’eurozone, ne peut pas prôner avec autant de véhémence un Grexit. Néanmoins, elle a fait cette fameuse promesse électorale qu’elle ne peut pas rompre (les allemands ne paieront plus un centime pour la Grèce) et qui légitime totalement son ministre. Son emprise sur la politique européenne serait totale :
« L’Eurogroupe, qui a tous les pouvoirs et les pleins pouvoirs n’existe pas légalement, donc il fait ce qu’il veut. Aucun traité ne prévoit son existence. Il est en dehors des lois. Il n’y a aucune minute des réunions qui soit tenue donc les citoyens ne peuvent savoir ce qui s’y dit. Il a le pouvoir de vie et de mort sans avoir à en répondre. »
« Cet Eurogroupe est controlé par l’Allemagne, tout le monde joue sous la direction du chef d’orchestre, le ministre des finances Schaüble. »
« Il n’y a que le ministre des finances français (Michel Sapin) qui émettait une tonalité différente de la ligne allemande, et c’était très subtil. Il a essayé de faire entendre sa voix, il a été rembarré et il est rentré dans le rang. De toutes façons à la fin, il finit toujours par plier et accepter. »
Wolfgang Schaüble aurait donc toute liberté de réaliser son projet fédéral : une zone euro plus centralisée autour d’une politique acceptée de tous et conditionnée par la satisfaction des intérêts allemands ; ce qui suppose l’exclusion des plus faibles et de ceux qui la remettent en cause. Est-il pour autant un prédateur, un maître de la manipulation prêt à tout, à l’instar de Frank Underwood, le président américain de la fiction House of Cards ? Ou est-il simplement le garant de la souveraineté économique allemande et d’une rigueur radicale, douloureuse, mais nécessaire ? A suivre…