Paul-Henri Dumas
Nov 3 · 8 min read
Image du turc mécanique du 18e siècle : un prétendu automate censé jouer aux échecs tout seul

La technologie, vecteur de bouleversement du monde du travail

(Partie 1 de notre série Tasmane : Juicers, Babyfoot, Yoga ou autonomie des salariés : qu’est-ce que l’organisation du futur ?)

Les ruptures technologiques sont une lame de fond pour le monde du travail et pour les organisations. L’économie de plateforme, rendue possible grâce aux réseaux, change profondément le rapport salarié/employeur, tandis que l’automatisation et l’intelligence artificielle créent de nouveaux métiers et en font disparaître d’autres. Face à ces incertitudes et à ces changements rapides, comment envisager l’avenir du travail ?

Ubérisation et micro-travail

Alors que la Californie vient de faire passer une loi pour requalifier les travailleurs indépendants d’Uber ou Lyft en salariés[1], d’autres secteurs d’activités ont été uberisés[2] par les plateformes et leur économie. C’en est ainsi fini des livreurs salariés par Pizza Hut ou Speed Burger, qui sont remplacés par des livreurs Deliveroo, les libraires indépendants mettent la clé sous la porte face à la concurrence d’Amazon, et l’hôtellerie traditionnelle a été obligée de baisser ses prix pour faire face à la concurrence d’airBNB[3]. Dans le même temps, les trottinettes électriques, symboles visibles et honnis par les piétons et les automobilistes, de cette économie de plateforme ont besoin de leurs « juicers[4]». Ces autoentrepreneurs les ramassent par dizaines toutes les nuits dans leurs camions, pour les recharger et les redéposer au matin sur le chemin des travailleurs parisiens, pour arrondir leurs fins de mois.

Pendant ce temps, d’autres travailleurs peinent à boucler leurs fins de mois et font du micro-travail pour gagner plus. Ces tâches, rémunérées quelques centimes, sont proposées par des plateformes comme Moolineo, Loonea ou Ba-Click. Des mères de famille en situation précaire vont ainsi faire des tâches diverses et répondre à des demandes de devis ou à des sondages[5] pour gagner quelques centimes. D’autres plateformes, moins utilisées en France, comme Amazon Mechanical Turk (AMT), permettent à des « forçats du clic » de réaliser des « HIT », pour « Human Intelligence Tasks », par opposition aux tâches réalisées par des intelligences artificielles[6]. En effet, les « turkers », tels qu’ils se surnomment eux-mêmes, contribuent à nourrir des IA, en indexant des images, en transcrivant des textes, ou en nettoyant des bases de données. Au-delà de l’ingratitude de ces tâches, se pose la question du statut de ces travailleurs, qui ne sont ni salariés ni freelance et qui touchent des rémunérations très en dessous du salaire minimum.

Des communautés se créent, telles que https://www.reddit.com/r/HITsWorthTurkingFor/, et des outils communautaires sont développés, pour repérer et signaler les mauvais payeurs (https://turkopticon.ucsd.edu/). En effet, même pour des sommes dérisoires comme celles proposées par la plateforme, certains employeurs refusent de payer les turkers une fois leurs tâches accomplies. Des syndicats commencent toutefois à s’intéresser au sujet et produisent des recommandations, comme la déclaration de Francfort[7], publiée en 2016 par IG Metall. Cela montre que la question du dialogue social continue à être pertinente, même si les instances syndicales traditionnelles ont peu d’emprise sur les plateformes en tant que telles.

Demain, tous au chômage à cause des robots et de l’IA ?

La question des IA « nourries » par des êtres humains amène justement à s’intéresser à un autre pan de l’évolution du travail : les impacts de l’automatisation et de la robotisation sur l’emploi.

Les études menées et les avis des économistes peuvent sembler contradictoires : si Keynes a prévenu d’une nouvelle maladie, le « technological unemployment » dès 1930[8], l’OCDE voit pourtant une augmentation générale du taux d’emploi (c.-à-d. la division du nombre d’actifs occupés par la population en âge de travailler), passé de 64,43% en 2010 à 68,4% en 2018[9]. Pourtant, de plus en plus de tâches sont automatisées, et ce n’est probablement que le début de la tendance. Certaines études prédisent la disparition de 400 à 800 millions d’emplois[10] tandis que le forum économique mondial prétend que la robotisation va créer plus de travail qu’elle ne va en détruire[11]. Pour Mckinsey, le potentiel d’automatisation des tâches réalisées actuellement par les travailleurs du monde entier est de 50%, et 6 postes sur 10 contiennent plus de 30% d’activités qui sont techniquement automatisables. L’OCDE voit quant à elle 14% d’emplois qui ont un risque fort d’automatisation, tandis que 32% des emplois vont être transformés radicalement par le progrès technologique[12]. Concrètement, cela signifie que si « vous travaillez dans l’agriculture ou dans l’industrie et que nous n’avez pas de diplôme universitaire, votre emploi a bien plus de chances d’être automatisé que si vous travaillez dans l’éducation, la santé ou l’action sociale et avez fait des études supérieures »[13].

Pourtant, la robotisation et l’intelligence artificielle ont déjà des impacts positifs avérés, comme pour ces agriculteurs, pour lesquels la pénibilité physique est réduite, et l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée est amélioré[14], ou encore pour Benoît Boivin, éleveur laitier, qui indique au Monde que le temps gagné grâce au robot de traite permet de « permet de nous occuper davantage des vaches, d’être attentif à chacune d’elles » [15].

Les robots hospitaliers, comme le Da Vinci, utilisé par l’AP-HP n’utilisent pour le moment aucune donnée ou IA, mais ils permettent d’améliorer le confort du chirurgien, comme en témoigne le Pr Rouprêt dans les colonnes du Monde : « on travaille assis, la console de commandes est ergonomique. Résultat : on est moins fatigué à la fin de la journée »[16]. Pourtant, l’idée d’un bloc opératoire entièrement automatisé relève encore de la science-fiction d’après François Crémieux, le directeur adjoint de l’AP-HP, toujours cité par le Monde.

Une autre profession est quant à elle fortement impactée par l’IA : les avocats, pour lesquels des IA peuvent estimer les chances de réussite d’un procès, ou encore rédiger des contrats. Ces tâches laborieuses, autrefois dévolues aux jeunes avocats commencent à être réalisées par des machines. Se pose alors la question de l’emploi de ces jeunes avocats. Les universités y répondent en les formant à ces outils d’intelligence artificielle, afin de leur donner un coup d’avance. L’IA montre aussi ses limites, car elle ne peut donner que des réponses simplistes, tandis qu’un avocat expérimenté pourra élaborer une stratégie, ce qui lui conserve toute sa valeur ajoutée[17].

Et l’humain dans tout ça ?

Tous ces éléments montrent que l’économie de plateforme, la robotisation et l’IA commencent à changer en profondeur notre société. Pour éviter que les inégalités se creusent, et si l’on veut que « l’automatisation des métiers favorise l’émancipation de l’homme »[18], comme le propose Stéfano Scarpetta, directeur à l’OCDE, plusieurs axes sont à aborder conjointement : le dialogue social, qui doit évoluer, pour prendre en compte les spécificités des plateformes, la couverture sociale, qui doit prendre en compte les spécificités des statuts des travailleurs invisibles, la question de la formation professionnelle, qui doit permettre à tous les individus de parfaire leurs compétences techniques et leurs « soft skills », afin qu’ils s’adaptent aux changements à venir. Soyons créatifs, imaginatifs, empathiques, et collaboratifs, et grâce à ces qualités et compétences comportementales, l’être humain tiendra toujours l’IA et les robots à distance. Cela pose aussi la question de la formation initiale, qui, au lieu de pousser à la compétition, devrait amener les adultes en devenir à coopérer, pour une nouvelle loi de la jungle basée sur l’entraide et la coopération, probablement plus efficiente que les luttes de pouvoir, d’après Pablo Servigne[19], .

Pour conclure, rappelons une anecdote marquante : celle Dorothy Vauhgan, mathématicienne ayant rejoint en 1943 une équipe de la NACA (actuelle NASA) qui effectuait “à la main” des calculs complexes pour le programme aéronautique de l’armée américaine. Voyant arriver l’informatisation de la société suite à l’acquisition par la NASA de son premier ordinateur, Dorothy a compris que ce changement allait signifier la disparition progressive de l’activité de son équipe.

Elle a alors décidé d’apprendre la programmation et notamment FORTRAN, pour devenir une experte de ce langage. Elle a ensuite formé son équipe, qui est rapidement devenue référente sur le domaine au sein de l’entreprise[20] et a ainsi évité “l’ubérisation” à laquelle elle était promise avant l’heure.

Cela montre que développer la capacité à s’adapter est primordiale pour préserver l’avenir des salariés. Pourtant, les attentes de ces salariés changent et les organisations doivent s’y adapter. C’est ce que nous verrons dans les prochaines parties de cette série du “Club orga” de Tasmane !

Et vous, qu’en pensez-vous ?

[1] PAUL, Kari. California landmark workers’ rights bill sends waves through gig economy firms. The Guardian [en ligne]. 11 septembre 2019. [Consulté le 11 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.theguardian.com/business/2019/sep/11/california-passes-landmark-gig-economy-workers-rights-bill.

[2] D’après Maurice Levy, le fondateur de l’agence Publicis, et inventeur du mot dans une interview donnée au Financial Times « C’est l’idée qu’on se réveille soudainement en découvrant que son activité historique a disparu ».

[3] GALLIC, Ewen et MALARDÉ, Vincent. Airbnb in Paris : quel impact sur l’industrie hôtelière? [en ligne]. Rapport no2018‑07. [S. l.] : Center for Research in Economics and Management (CREM), University of Rennes 1, University of Caen and CNRS, juillet 2018. [Consulté le 01 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://ideas.repec.org/p/tut/cremwp/2018-07.html.

[4]Profession : chargeur de trottinettes, dernier-né des petits boulots de l’ubérisation. Le Monde.fr [en ligne]. 9 mars 2019. [Consulté le 05 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/03/09/profession-chargeur-de-trottinettes-dernier-ne-des-petits-boulots-de-l-uberisation_5433667_3234.html.

[5] Sarah, « travailleuse du clic » : « La nuit, je remplis des demandes de devis qui me rapportent plusieurs euros d’un coup ». Le Monde.fr [en ligne]. 25 avril 2019. [Consulté le 02 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/04/25/sarah-travailleuse-du-clic-la-nuit-je-remplis-des-demandes-de-devis-qui-me-rapportent-plusieurs-euros-d-un-coup_5454586_3234.html.

[6] Sur Amazon Turk, les forçats du clic [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 17 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/05/22/les-damnes-de-la-toile_5131443_4408996.html.

[7] CHERRY, Miriam A et STEFANO, Valerio De. Frankfurt Paper on Platform-Based Work. [s. d.], p. 10.

[8]KEYNES, John Maynard. Economic Possibilities for our Grandchildren. 1930.

[9]Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2019 [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 11 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.oecd.org/fr/emploi/perspectives/.

[10]What the future of work will mean for jobs, skills, and wages: Jobs lost, jobs gained | McKinsey [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 17 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.mckinsey.com/featured-insights/future-of-work/jobs-lost-jobs-gained-what-the-future-of-work-will-mean-for-jobs-skills-and-wages.

[11] The Future of Jobs Report 2018. Dans : Future of Jobs 2018 [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 13 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://wef.ch/2NH6NiV.

[12] OECD Employment Outlook 2019 [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 17 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.oecd-ilibrary.org/sites/9ee00155-en/index.html?itemId=/content/publication/9ee00155-en&_csp_=b4640e1ebac05eb1ce93dde646204a88&itemIGO=oecd&itemContentType=book.

[13] Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2019 [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 11 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.oecd.org/fr/emploi/perspectives/.

[14] DRONNE, Aline. La robotisation participe-t-elle à la qualite de vie au travail des agriculteurs ? La revue des conditions de travail. 2017, p. 11.

[15]« Avec le robot de traite, je me sens plus éleveur qu’avant ». Le Monde.fr [en ligne]. 30 juillet 2019. [Consulté le 01 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/emploi/article/2019/07/30/avec-le-robot-de-traite-je-me-sens-plus-eleveur-qu-avant_5494955_1698637.html.

[16] Une opération à La Pitié-Salpêtrière avec Da Vinci, le robot au service de la chirurgie. Le Monde.fr [en ligne]. 30 juillet 2019. [Consulté le 17 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/emploi/article/2019/07/30/une-operation-a-la-pitie-salpetriere-avec-da-vinci-le-robot-au-service-de-la-chirurgie_5494961_1698637.html.

[17]L’intelligence artificielle, nouvel outil pour faciliter le travail des avocats. Le Monde.fr [en ligne]. 30 juillet 2019. [Consulté le 17 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/07/30/l-intelligence-artificielle-nouvel-outil-pour-faciliter-le-travail-des-avocats_5494947_3234.html.

[18] « Il faut tout faire pour que l’automatisation des métiers favorise l’émancipation de l’homme ». Le Monde.fr [en ligne]. 30 juillet 2019. [Consulté le 17 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/07/30/il-faut-tout-faire-pour-que-l-automatisation-des-metiers-favorise-l-emancipation-de-l-homme_5494944_3234.html.

[19]SERVIGNE, Pablo et CHAPELLE, Gauthier. L’entraide, l’autre loi de la jungle. Paris : LES LIENS QUI LIBERENT EDITIONS, 11 octobre 2017. ISBN 979–10–209–0440–9.

[20]LOFF, Sarah. Dorothy Vaughan Biography. Dans : NASA [en ligne]. 22 novembre 2016. [Consulté le 23 septembre 2019]. Disponible à l’adresse : http://www.nasa.gov/content/dorothy-vaughan-biography.

    Paul-Henri Dumas

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    Consultant en stratégie et système d’information chez Tasmane