La Bouteille

Nouvelle à quatre mains avec Nicolas Granet

La cliente soupesait les deux bouteilles comme si l’eau de l’une était plus lourde que dans l’autre. Les étiquettes indiquaient 2Frs et 2,30Frs. La pauvre femme savait fort bien qu’elle ne pouvait de toute manière pas se permettre la bouteille d’eau tarifée 2,30Frs, mais elle aimait se faire croire à elle-même, se donner l’impression qu’elle avait le choix. Elle replaça la bouteille la plus chère dans les rayons et se cambra légèrement pour déposer la bouteille à 2Frs sur le fond encore vide de son chariot de supermarché, en pestant contre sa vie, en pestant contre le gouvernement, en pestant contre sa malheureuse condition de pauvre qui la contraignait chaque jour à choisir invariablement l’eau minérale la moins chère — logiquement celle de moins bonne qualité. Les riches ne devraient pas avoir besoin d’aliments de bonne qualité, puisqu’ils ont assez d’argent pour se faire soigner. Mais la vie était injuste, et elle se trouvait sur le mauvais plateau de la balance.

C’est en se redressant qu’elle aperçut La Bouteille. Elle trônait, seule, fière, emplissant de sa simple présence l’étage pourtant vide du présentoir. Elle surplombait la foule des autres bouteilles ordinaires réduites sous sa présence à une misérable engeance de vulgaire plastique. D’un seul coup s’abolissaient toutes les différences entre les autres bouteilles d’eau minérale. Les 2Frs, les 2,30Frs et même l’eau de luxe à 7,10Frs le litre se trouvaient rabaissées au même niveau, un niveau bien bas et bien navrant face à La Bouteille.

Elle n’avait de forme qu’une banale silhouette d’ogive, bien plus simple que les figures tarabiscotées des autres bouteilles, toutes en concurrence pour attirer l’œil bovin du client, leur victime. La Bouteille, elle, ne mentait pas. Son étiquette était rectangulaire, blanche, simple, vide, à l’exception d’une seule inscription en ordinaires lettres noires : EAU : 100Frs.

La cliente avait déjà reposé sans s’en rendre compte la ridicule bouteille qu’elle avait choisi pour s’autoriser un moment de réflexion. Le nombre 100 emplissait la globalité de son esprit, résonnait sous son crâne. Elle le lisait, elle l’entendait, elle le goûtait, elle le sentait, elle le ressentait. Un nombre simplement beau, pur, parfait. Elle percevait une attirance soudaine pour ce nombre. Une attirance provenant à la fois de l’inaccessibilité du prix et de sa constitution : les deux chiffres entiers les plus minimes qu’elle connaissait. Les yeux du 100 semblaient l’inviter. Le prix l’attirait comme si elle allait le gagner.

Elle saisit précieusement La Bouteille Sacrée de ses deux mains délicates et la retourna doucement de tous les côtés. Rien. Si : un code-barre anonyme et incompréhensible, comme tous les codes-barres de supermarché. C’était donc une vraie bouteille. Pourtant, n’étaient indiquées ni sa provenance, ni sa marque, ni ses qualités, ni sa composition. Elle ne disait pas pourquoi elle se distinguait des autres. C’était de l’eau, tout simplement. 100Frs, tout simplement. Qu’aurait-elle pu dire de plus ? C’était de l’eau, point final. L’étiquette ne montrait ni collines nappées de verdure, ni de bébé souriant, ni de couple heureux courant joyeusement parmi les prairies ensoleillées escorté d’une nuée de papillons aux corolles diaprées, ni enfin de grandes montagnes enneigées narguant de leur fierté le ciel bleu dégagé, censées cristalliser le fantasme d’évasion de chacun. L’étiquette était parfaitement blanche.

La cliente, se pâmant devant la beauté absente et imaginaire de La Bouteille, pensa à l’anniversaire de son fils adoré, le lendemain. Quel beau cadeau ce serait, de lui offrir cette eau là, assurément la meilleure eau du monde ! Elle caressa le contour de plastique de la Sainte Bouteille. La lumière pure et blanche du grand magasin l’enveloppait de sa couverture protectrice. Une douce musique chatoyait ses oreilles de mélopées enchanteresses. C’était le grand tube de la saison : « Plaisir d’acheter », par l’un des groupes les plus en vogue du moment. La femme se perdit un instant dans ses rêveries. Si elle avait une bouteille comme ça, elle la mettrait dans un étage réservé de son réfrigérateur, précieusement lovée dans un torchon propre. Son fils serait fier d’elle. Il savourerait l’eau, comme un paysan aveyronnais savoure le tout premier fromage de chèvre qu’il a produit. Mais 100Frs représentent beaucoup pour elle, pour sa famille. Cette eau est une eau de riche. Non. Impossible. Les riches aiment le sophistiqué. Même leur simplicité est une œuvre sophistiquée. Quand un peintre pour riches peint une toile tout en blanc, comme sur ces photos qu’elle avait vu sur les livres d’école de son fils, cette simplicité déguise en fait un message compliqué que seuls les riches arrivent à comprendre. La Bouteille ne semblait pas contenir de message. Seulement de l’eau. De l’eau qui rendrait assurément son corps riche. Boire cette eau serait une fière revanche sur sa condition de miséreuse, un pied de nez aux riches qui ne l’avaient pas achetés parce qu’elle ne leur communiquait justement aucun message. Ces bourgeois étaient décidément incapables de comprendre le sens de la richesse intérieure. Boire cette eau serait comme boire le sang de la richesse : la simplicité de leur vie bat dans les veines des riches. Ils en vivent, mais la renient en la couvrant d’une peau artificielle qu’ils nomment culture. Sous ce manteau, les riches sont devenus chétifs et fragiles. Les pauvres, eux, se sont habitués à avoir froid et leur peau naturelle est devenue plus dure, plus résistante. Et c’est pour nourrir cette peau qui n’a pas honte de montrer ce qu’elle protège, la couleur de la simplicité, que cette eau a été faite. C’était une bénédiction pour les pauvres. Pour elle. Elle.

La monnaie s’entassa bruyamment dans la main de la caissière. Sur l’indicateur électronique, les diodes rouges éclairaient les yeux humides de la cliente. Elle fixait le prix. Le prix la fixait. EAU : 100Frs. Pas plus d’information. Elle avait du mendier trois francs pour avoir assez d’argent. Mendier. Elle avait pourtant juré, plusieurs années auparavant, que jamais elle ne demanderait l’aumône. Une question de dignité. D’honneur. Mais il lui manquait trois francs, même après avoir exploré son vieux manteau. Elle était fière. Elle avait honte. Mais ressi. Aux rewouar. Une larme s’échoua sur le capuchon de la bouteille. Mais rssi, au rewoir ! Son regard se détacha avec peine de l’affichage électronique. La caissière la regardait, impatiente mais inquiète :
« Merci, et au revoir ! Euh… Vous… allez bien, madame ? »

Cris. Joie. Rires. Bonheur. Plaisir. Les enfants s’amusent autour de la table. C’est l’anniversaire de son fils. Une couronne de papier le coiffe. La Bouteille trône au centre de la table. Pourtant, personne ne semble s’y intéresser. Pas un seul invité n’a remarqué la mère lorsqu’elle a amené La Bouteille. Comme s’il était naturel qu’elle l’ait fait. Les enfants comme l’ignorent. La mère les voit. Elle est assise sur une chaise au milieu de la cuisine. Elle se lève jusqu’à la porte et suggère aux enfants de boire un peu.
« Pourquoi c’est pas du Coca ? J’voulais du Coca ! J’t’avais demandé du Coca ! C’est nul, de l’eau ! »
La mère lui répond… que le “Coca” coûte trop cher. Et que l’eau est bien meilleure pour la santé. Et puis de toute façon, il n’y a que ça. C’est ce que répond la mère. C’est vrai qu’elle avait promis à son fils que pour son anniversaire, il aurait du Coca, mais tout l’argent du mois avait nourri La Bouteille qui à présent statuait sur la table. Comment lui avouer ? Comment se l’avouer ? Elle n’avait même plus eût assez d’argent pour lui acheter un cadeau. Mais elle lui offrait la santé, elle lui offrait un symbole. Elle est une bonne mère, oui, elle est une bonne mère. Oui.
De l’encadrure de la porte, elle voit son fils ouvrir La Bouteille. Instant magique. Il en prend soin, cela se voit. Elle le sent : il sait. Doucement, il en verse dans le verre d’un invité. Horreur !, une goutte coule à côté.
« Hé ! M’en fous pas dessus !
- Ah ouais ? »
L’innocent projette en pouffant une gerbe d’eau sur l’invité. Ce dernier saisit son verre rempli et en asperge la figure de son provocateur. Les autres enfants encouragent, acclament, réclament ; l’euphorie les gagne tous ; des éclats de rires sonores s’échappent, fusent : le garçon par grands geste fait tournoyer la bouteille ouverte au-dessus de sa tête hilare en dispersant l’eau dans la pièce, aspergeant les invités exultant de joie, arrosant jusqu’aux murs tapisserie plancher et nourriture.

Dans la cuisine. Silencieuse. Assise. Seule. La mère. Pleure.