27 ans, en CDI, 2700E/mois mais je quitte mon job.

Quand j’étais petit je rêvais d’être astronaute ou « inventeur ». Fraîchement sorti de mon école d’ingénieur, mes rêves s’étaient quelque peu adaptés au « marché du travail », je rêvais désormais d’être chef de projet en innovation. Toute une histoire.

Après avoir postulé à un certain nombre d’offres d’emploi, j’ai enfin trouvé l’opportunité qui me correspond. C’est en septembre 2014 que j’intègre une jeune boite de consulting en tant que « consultant en stratégie digitale », l’effet wahou garanti ! Je pars à Montpellier dans un grand groupe pour ma première mission. Je travaille sur des sujets exaltants : le management libérateur, où comment construire une organisation horizontale sans hiérarchie de pouvoir ou encore la digitalisation et ses impacts dans l’entreprise. Je travaille avec des personnes exaltantes, déterminées à changer des organisations préhistoriques en organisations agiles, fluides, qui seront adaptées aux grands enjeux de société et du numérique.

Mais alors qu’est-ce qui ne va pas ? Parce que oui plus le temps passe plus je sens un mal-être grandissant et difficile à expliquer. Je m’ennuie, je ne me sens pas à ma place, mais pourquoi ?

Le Monde du travail, une jungle faite de postures et de rapports de force.

Premièrement, j’ai eu du mal à m’adapter à ce « monde du travail » où être sincère avec soi-même n’est pas forcément une qualité. Il y a des codes que j’ai appris malgré moi, quand j’envoie un mail au n+2 on m’explique qu’il faut que je l’envoie à mon n+1 qui l’enverra au n+2, pourquoi ? Parce que c’est c’est comme ça. Je veux commander des post-it qui se sont pas dans le catalogue d’achat, c’est 3 semaines de procédure qui vont mobiliser au moins 3 personnes dont le n+2 qui a sûrement mieux à faire. Quand je prends mes billets de train moi-même au lieu de passer par la centrale de réservation trois fois plus cher on me tape sur les doigts. Certains t’écrasent la main pour te dire bonjour afin de ne pas oublier le rapport de force moyenâgeux qui fait loi dans l’entreprise.

Et des règles tacites, des processus, et des « on a toujours fait ça comme ça mais on ne sait pas pourquoi » il y en a pléthore. Voilà résolu mon premier mal-être : un manque de pourquoi dans la manière de prendre des décisions, le rapport de force prévaut sur le bon sens

Liberté, responsabilité, confiance, tu attendras ton tour.

Toutes les semaines je dois remplir des feuilles de temps, la pointeuse du 21ème siècle. Les notes de frais sont contrôlées par deux niveaux hiérarchiques. Si j’arrive trop tard le matin ou que je pars trop tôt le soir on me demande si j’ai posé une demi-journée. Quand je parle de télétravail on me dit que « ça n’est pas dans la politique de l’entreprise ». J’ai le sentiment d’être payé à faire des heures et à être présent dans des locaux plus qu’à atteindre des objectifs. Quand on organise un atelier de « LEGO serious play* » on nous demande si nous sommes payés à jouer. On ne me ferait pas confiance ?

*C’est un atelier dont objectif est de favoriser la réflexion créative en utilisant des briques Lego

Bref, la liberté, la responsabilité et la confiance dans une entreprise se méritent, se gagnent, jusqu’à un certain point. L’asymptote de ses trois droites correspond à la limite d’élasticité (Module de Young) de l’organisation. En ce qui concerne les veilles organisations pyramidales, ces limites correspondent aux hypothèses sur lesquelles elles ont été construites, à savoir : l’Homme est oisif, il n’aime pas travailler et il faut le contrôler et le surveiller car il n’est pas de confiance à priori.

Et voilà résolu mon second mal-être : un monde qui ne me fait pas confiance et qui à travers la capture de ma liberté capture du même coup mon droit au bonheur. Parce que oui dans ma conception de la vie, le bonheur est indissociable de la liberté.

Pendant des mois je me suis dit : « allez la semaine prochaine je démissionne »

Crédit Iron Val

Malgré mes mal-être bien identifiés, le plus dur allait commencer. Parce que je sais ce que j’allais perdre mais pas ce que j’allais retrouver : le pragmatisme devient mon pire ennemi. Mes parents et amis crient à la folie quand je parle de quitter un CDI, « surtout en cette période de crise » tout le monde me conseil de rester en poste. C’est bien normal, ils m’aiment. En plus de cela je gagne très bien ma vie environ 2700E/mois net mais surtout je n’ai aucune idée de ce que j’ai envie de faire par la suite. J’ai peur, je doute. Peut-être qu’il faudrait que je m’accommode de ma situation confortable au prix de mon épanouissement, après tout on plusieurs vies ! Ou pas.

C’est un concours de circonstances qui m’a fait sauter le pas. Le client pour qui je travaille coupe les budgets, la fin de la mission est dans un mois ! Je n’arrive pas à me projeter sur une autre mission, un autre client, un environnement de travail similaire, je me dis : « quitte à ne pas savoir ce que je vais retrouver autant le faire en toute liberté ». Je demande aussitôt une rupture conventionnelle qui à mon plus grand bonheur est acceptée !

Et maintenant ?

Et bien maintenant le plus dur commence parce que tout est à reconstruire, il faut se redécouvrir et se redéfinir. Parce que le rythme des opportunités et de ses envies se substitue au rythme imprimé pendant des années de travail salarié. Loin de moi d’idée d’oisiveté. J’ai envie de deux choses : donner du sens à ce que je fais et avoir de l’impact. Mais par où commencer ?

Je suis curieux de tout alors je décide de multiplier les expériences hors de ma zone de confort, le tout de deux façons. La première assez pragmatique est de noter sur un papier ce que j’ai toujours rêvé de faire et de les tirer au sort : de cette façon je suis parti en Irlande comprendre comment l’invasion des Vikings avait forgé Dublin au Moyen-Âge, ou encore élucider les mystères de la BD dans le fantastique musée dédié à Bruxelles. L’autre stratégie que j’ai adoptée sera de me transformer en sorte de « yes man » et de laisser le hasard des rencontres me dicter mes conduites : c’est comme ça qu’un simple post sur Facebook m’a conduit à être bénévole pour le festival des idées à Paris. Une aventure humaine incroyable. Un programme chargé donc.

C’est peut-être là le plus important de mon récit, j’ai pu faire des choses extraordinaires qui me paraissaient impossibles par le passé. Le manque de temps n’explique pas tout, je m’étais embourbé dans ma propre vie. Or, de la même façon que j’avais besoin de nourriture pour ma propre survie j’avais un besoin viscéral de me nourrir d’expériences nouvelles, de personnes enthousiasmantes et enthousiasmées.

Dernier point important avant de conclure, et c’est sans doute le plus grand apprentissage du métier de consultant, tout s’apprend. Aujourd’hui j’étudie la sociologie, la philosophie et le dessin. Je ne sais pas ce que vous pensez des dessins présents dans cette article mais j’en suis très fier. Notamment parce qu’il y a quelques mois je dessinais des hommes bâtons…

En parallèle et dans la continuité de toutes ses activités, je livre des témoignages pour donner des clefs de lecture de ce monde que ma génération peine à comprendre et pour que les étudiants d’aujourd’hui et de demain ne façonnent plus leurs rêves sur les besoins du « marché du travail » mais en regardant l’enfant qu’ils étaient et leurs rêves oubliés. Je souhaite leur ouvrir le champs des possibles à l’heure où la connaissance est devenue une commodité, dans un monde où la distance entre ce que l’on veut et ce que l’on peut faire est de plus en plus faible. Un monde qui sera de moins en moins déterminé par son diplôme et de plus en plus par sa capacité à faire, à créer, à penser, à écrire, bref à entreprendre sa vie.

Ma grand-mère travaillait pour manger, ma mère pour s’émanciper, moi ce sera pour kiffer. A bon entendeur salut !