La communication politique mise à nu

Passez un quart d’heure sur Twitter ou devant une chaine d’info en continu : vous trouverez forcément une personne pour critiquer l’usage (forcément excessif) de la communication par le personnel politique. La communication est même séparée de l’action : « Des paroles ET des actes », « coups de com », « que de la com », etc. Comme si le « faire » et le « faire savoir » en politique étaient parfaitement distincts et n’entretenaient aucun lien. Mais — je ne me lasse pas de le dire — c’est plus compliqué que ça.

Gouverner, c’est faire savoir

Attention, propos d’une grande banalité : quand on exerce le pouvoir, on doit aussi expliquer ce que l’on fait. Nous sommes tous tombés sur des posts Facebook ou des tweets de responsables politiques résumant leurs dernières propositions, exposant leur participation aux manifestations du weekend en circonscription, donnant leur avis sur un événement, sur l’action du gouvernement (et certains feraient bien de s’inspirer de la fiction pour donner plus de sincérité à leur propos)… C’est évident aujourd’hui mais ça ne l’a pas toujours été.

Jean-Marie Cotteret avait théorisé cette idée selon laquelle « communiquer participe du pouvoir », car « le pouvoir politique est un rapport autorité-obéissance entre gouvernants et gouvernés […] le citoyen obéit s’il reconnait la légitimité de celui qui commande ». Maintenant, tout le personnel politique l’a à peu près intériorisé : pour être entendu, il faut déjà savoir s’exprimer publiquement. Prendre la parole au bon moment d’une séquence, s’adapter à l’agenda politique et médiatique, faire preuve de pédagogie en interne et auprès des citoyens pour faire accepter une décision ou une loi, savoir être à l’écoute de l’opinion, gérer les relations avec les journalistes : toutes ces tâches intègrent pleinement l’exercice du pouvoir.

Scandal, diffusée sur ABC depuis 2012, est LA série consacrée à la communication politique via son personnage principal, Olivia Pope, conseillère en communication (fictive) la plus réputée de Washington. Spécialisée en com de crise, elle côtoie de très près le milieu politique pour y avoir fait ses armes et créé son réseau. Et accessoirement, son amant n’est autre que le Président des États-Unis… La série suit ses journées de travail à un rythme effréné et les techniques visant à éviter le scandale pour ses clients. Une petite merveille !

Certaines œuvres de fiction ont donc mis la focale sur cet aspect du travail politique et il est intéressant de voir comment notre monde a changé en si peu de temps. The West Wing a, de ce point de vue, pris un petit coup de vieux : en 2001, il n’y a pas encore de crise à gérer sur Twitter… Mais déjà à cette époque, l’équipe de communication du Président (conseiller com, porte-parole de la Maison-Blanche) fait partie intégrante de la galerie de personnages mise en avant dans la série.

C.J. Cregg, personnage emblématique de The West Wing, a fait comprendre le job de porte-parole à bon nombre d’américains

La communication politique remise à sa place

Visionnées dans la durée, les séries politiques — et c’est d’autant plus vrai avec les plus récentes — nous montrent bien que le travail politique a évolué en parallèle de la professionnalisation de la communication, puisqu’à chaque époque correspondent des usages qu’elles retranscrivent parfaitement. Personne ne peut nier que depuis plusieurs décennies, le temps politique n’est plus le même (lois circonstancielles, besoin de meubler sur les chaines d’info et de savoir réagir sur tous les sujets) et les médiations entre citoyens et gouvernants ont évolué avec le développement massif des réseaux sociaux. Non seulement le politique doit s’approprier ces nouveaux modes de publicisation de l’action publique, mais il doit en plus en comprendre les codes et changer sa façon de parler avec les concitoyens. La politique s’est donc adaptée à la nouvelle donne communicationnelle.

Mais la communication, à elle seule, ne saurait résumer l’action politique.

Car si le conseiller communication/presse est devenu un acteur clé dans l’exercice du pouvoir aujourd’hui, il est bon de rappeler qu’il n’est pas celui qui prend les décisions. C’est que ce résume abruptement Birgitte Nyborg, premier ministre de Borgen, lorsque son conseiller Kasper Juul se permet de remettre en cause l’un de ses choix : « tu vends notre politique, je la fais. Rien d’autre » (S01E04). La fiction « réaliste » rappelle les rôles qui incombent à chacun, en essayant d’éviter une vision fantaisiste des conseillers, souvent présentés comme manipulateurs de l’opinion.

La série remet la communication politique à sa place, aussi en moquant ses artifices et en ironisant sur ces conseillers qui surestiment leur poids politique. Lors d’un débat télévisé, Nyborg se lance dans une tirade improvisée : « en ce moment, mon spin doctor en coulisses est à l’agonie parce que je ne m‘en tiens pas à mon discours, il n’est pas non plus content que je ne porte pas le tailleur qu’il m’avait conseillé […] je vous dis tout cela parce que je pense qu’il est important que nous restions honnêtes avec nous-mêmes » (Borgen, S01E01). Ce rappel salutaire dit le principal : communiquer en politique, c’est savoir délivrer un message et le valoriser auprès de son auditoire. Le tout en restant sincère.



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