On a redécouvert l’Amérique

Je vis à trois kilomètres du quartier de la Rose des Vents, là où a été agressé Théo. J’y suis déjà passé quelques fois, en bus ou en voiture. Je me souviens du Forum Galion, ce centre commercial décrépi, sorte de paquebot échoué en plein milieu du quartier dont la coque commencerait sévèrement à rouiller. Je me souviens des rues rectilignes, des arrêts de bus, des immeubles pas très hauts et plutôt en bon état. Et c’est tout.

Quelques jours avant l’agression de Théo, un de ses amis, Mohamed, a lui aussi croisé la police. Il partait chercher du pain quand les policiers ont voulu procéder à une fouille. Petit détail : parmi les policiers, il y avait l’un de ceux qui avaient interpellé Théo, surnommé « Barbe Rousse ». Les policiers le poussent vers l’entrée d’un immeuble. La suite, c’est Mohamed qui la raconte.

« Ils me frappent, coups de pied, coups de poing au visage, dans le ventre, dans le dos, je saigne parce qu’ils m’ouvrent le crâne, je leur dis que je suis essoufflé, ils me traitent de “sale noir”, de “salope”, ils me crachent dessus. “Barbe Rousse” me cogne avec sa matraque. Un des policiers me braque à bout portant avec son Taser, et me dit “laisse-toi faire ou je te tase”. Les agents me menottent, me balayent au sol, m’écrasent la tête, me donnent des coups de genoux dans les yeux, je voyais mon sang au sol, j’essayais de ramper. »

Le déchaînement de violence continue dans le camion de police. Au commissariat, Mohamed se sent mal et est amené à l’hôpital. Il retourne peu après en garde à vue. Les policiers ayant interpellé Mohamed ont porté plainte contre lui. Mohamed a également décidé de porter plainte.

Il y a eu Théo, Mohamed. Et puis, on se souvient. On se souvient que dans certains quartiers, des citoyens subissent des contrôles d’identité plusieurs fois par jour. On remonte d’autres affaires, d’autres interpellations « musclées », d’autres insultes. D’autres faits aussi, plus graves, de viols commis dans le cadre d’interpellations où la violence exacerbée côtoie la volonté d’humilier l’autre, avec toujours cette fascination pour le fait sexuel. Perdus en pleine campagne, certains politiques s’indignent vaguement, promettent qu’on fera des choses. Rester en surface, alors que le mal est si profond.

Théo et Mohamed ont 22 ans, comme moi. Ils habitent à trois kilomètres de chez moi. Ils ont vécu ce que je ne vivrais peut-être jamais. Parce que je suis blanc, parce que je suis dans un quartier où les policiers ne passent pas. Si proches et si loin à la fois. Rien ne nous sépare, mais tout nous éloigne. On fait partie de la banlieue, mais pas la même. On oublie à quel point la ségrégation sociale est présente, même en Seine-Saint-Denis, à quel point ses populations sont différentes, à quel point, non décidément, nous n’avons pas tous la même chance. 
Je ne veux pas tirer de conclusions à la place de la justice et je veux bien entendre qu’il y a de bons policiers, mais ce n’est juste pas la question. J’ai seulement l’impression, ayant pourtant grandi en banlieue, dans un milieu sensible aux idées progressistes, de redécouvrir l’évidence. L’évidence, c’est cette très banale discrimination raciale et sociale, latente et insoluble. Je ne peux pas réellement poser de mot sur le sentiment qui me traverse, entre trouble, chagrin, impuissance et écœurement profond. Je me sens juste aussi stupide que Christophe Colomb qui redécouvrirait l’Amérique.

Pour prolonger un peu le propos, je vous conseille cette série d’articles prometteuse, qui veut poser un regard dépassionné sur les relations entre policiers et habitants d’Aulnay, à lire sur le site des Jours (articles accessible aux abonnés) : https://lesjours.fr/obsessions/aulnay-sous-bois/