SEXTECH : LA TECHNOLOGIE DANS TOUS SES ÉTATS
ALEXANDRE BERTIN — UNITEC·LUNDI 3 SEPTEMBRE 2018
Le 30 juin 2012, alors que le Minitel poussait son dernier souffle, l’une des plus belles histoires de la SexTech française prenait fin. 3615 Ulla, ce service de messagerie rose par Minitel, était l’un des services minitel les plus rentables de l’Histoire. Il était le premier à utiliser les moyens de communication moderne et ouvrait la voie à ce qu’on appelle aujourd’hui la SexTech, à savoir l’utilisation de toutes les technologies numériques au service du marché du sexe.
En 2016, ce marché aurait atteint 30 milliards de dollars dont 2 milliards pour le marché de la rencontre (Meetic, Tinder, etc.), 14 milliards pour la pornographie (dominé par de très grosses entreprises américaines comme Youporn) et les 14 milliards pour tout ce qui concerne l’univers du sextainment[1]. A lui seul, le marché du sextoy connait une croissance de plus de 8% par an[2] tirant l’ensemble du secteur vers le haut. Mais aujourd’hui, les entreprises de la Sextech regardent plus loin. Comme peuvent l’être les secteurs du tourisme ou du jeu vidéo, celui du sexe est clairement l’un des secteurs les plus innovants. Toutefois, innover et investir dans le sexe est encore tabou, notamment en France où rares sont les investisseurs déclarant ouvertement miser dans des entreprises de la Sextech. Cette note de veille de l’été propose un état de lieu international d’un marché en pleine ébullition, ses innovations mais aussi les obstacles auxquels il se heurte.
1- Le sexe, véritable concentré d’innovations
L’univers du sexe est l’un des secteurs qui s’approprient le plus vite les innovations techniques. Qu’il s’agisse d’objets connectés, de réalité virtuelle ou augmentée mais aussi de blockchain ou de robotique, les startups du sexe rivalisent d’ingéniosité pour proposer des solutions de plus en plus immersives et participatives.
- Vers un internet des objets sexuels
S’il est une innovation dont le secteur du sexe s’est emparé c’est bien celle de l’internet des objets. Ces objets s’invitent désormais dans nos lits, dans un esprit « quantified self » lorsqu’ils ont pour objectif de mesurer nos performances mais aussi dans un but plus récréatif. La société British Condoms commercialise un préservatif intelligent — le i.Con Smart Condom — capable de relever des données sur le nombre de calories brûlées, le nombre de positions effectuées, etc. durant un rapport sexuel. Les sextoys ne sont pas en reste et deviennent de véritables outils communicants, on parle alors de « télédildonique[3] ».

Il est désormais possible de contrôler à distance un sextoy via un smartphone (comme le Vibease ou OhMyBod Esca), comme il est possible d’utiliser des sextoys qui sont interconnectés entre eux[4] (comme le proposent Lovesense ou Kiiroo) : l’idée est de permettre aux partenaires de s’en remettre à l’autre pour contrôler à distance son plaisir. Les sextoys sont dotés de capteurs qui détectent, reçoivent et communiquent[5] les mouvements effectués par celui du partenaire, en temps réel permettant de simuler de véritables rapports sexuels. Bien entendu, comme souvent lorsqu’il s’agit d’objets connectés, la question de la sécurité et du piratage devient primordiale. Pour répondre à ces problématiques, The Internet Of Dongs Project s’est donné pour mission de tester la fiabilité et la résistance des sextoys connectés aux tentatives de piratage. En travaillant avec les équipes en charge de la sécurité des marques proposant ces solutions, le consortium de hackers a permis de réduire la vulnérabilité de nombreux sextoys.
- Immersion totale dans un monde de sexe sans sexe
Autre grande tendance de la sextech, l’immersion du spectateur dans un monde virtuel (presque) plus vrai que nature. Ainsi, les sites internet HoloGirlsVR ou VirtualRealPorn proposent des vidéos pornographiques d’un nouveau genre dans lesquelles le spectateur muni d’un casque de réalité virtuel est plongé dans la peau d’un acteur ou d’une actrice, grâce à une vision en POV (point of view)[6]. BadoInkVR spécialisé dans la réalité virtuelle a lancé, en 2016, la « Virtual Sexology » une initiative mixant réalité virtuelle et télédildonique à des fins thérapeutiques[7] et éducatives. L’idée est de permettre aux utilisateurs de se réapproprier leur sexualité par la réalisation d’exercices en immersion. Mais de plus en plus, une autre technologie est en train d’apparaître, même si elle n’est pas encore parfaitement mûre, pour venir compléter l’offre de réalité virtuelle. La technologie haptique (ou rétroaction tactile) est un dispositif qui permet de ressentir les volumes, les formes et même les textures dans les doigts et la paume de la main ou tout autre partie du corps. Depuis 2016, Teslasuit propose une combinaison haptique dont l’une des finalités potentielles pouvait être l’univers du sexe.
- Robotique et intelligence artificielle : un pas de plus vers le sexe digitalisé
Comme dans d’autres domaines, la robotique fait beaucoup parler d’elle dans l’univers du sexe. D’ores et déjà, la robotique sexuelle dépasse les simples poupées en latex pour se doter d’une intelligence artificielle telle que demain elles pourront se comporter comme de véritables humains. Harmony est un buste robot humanoïde[8] dotée d’une intelligence artificielle qui permet à l’utilisateur de choisir un ensemble de paramètres (voix, personnalité et préférences) à partir d’une application.

Le buste peut être monté sur les poupées de la marque RealDoll pour devenir un véritable robot sexuel qui peut s’adapter grâce au machine learning aux préférences des propriétaires. On retrouve l’intelligence artificielle dans des objets moins onéreux[9] comme les vibromasseurs. Le projet Hum propose un vibromasseur « intuitif, intelligent et attentif » qui s’adapte, en temps réel, aux désirs de l’utilisateur en apprenant en continu des pratiques de la personne qui l’utilise.
2- Un secteur d’activités qui souffre encore trop de son image
Si le marché est clairement porteur, il semble cependant souffrir d’une image encore négative empêchant les entrepreneurs de trouver facilement des investisseurs. En France, même si Marc Dorcel vient de lancer son incubateur de start-ups, le secteur de la sextech manque cruellement de soutien : les banques, les investisseurs ou les incubateurs rechignent à mettre en avant ou à soutenir les start-ups. Dans le monde anglo-saxon, la réussite économique dans le sexe est moins taboue mais les difficultés demeurent, surtout pour les projets portés pas des femmes. Ainsi, l’exemple de Cindy Gallop qui a fondé le site internet Make Love Not Porn témoigne de la difficulté qu’elle a eu à lever $2M auprès des investisseurs (restés anonymes) alors qu’en seulement quelques mois, une entreprise comme Hims, spécialisée dans les produits luttant contre les dysfonctionnements érectiles levait $40M auprès de deux business angels.

Certaines initiatives n’hésitent pas à recourir au crowdfunding pour financer leur projet, même si là encore tout n’est pas aussi simple. Toutefois, l’intérêt du secteur pour les cryptomonnaies et la blockchain pourrait permettre aux entreprises d’innover en matière de levées de fonds, en misant par exemple sur l’Initial Offering Coin (ICO) qui permet de lever très rapidement les fonds nécessaires au démarrage de l’activité. D’autres initiatives ont lieu ailleurs dans le monde. En mars dernier, l’Australie a organisé son premier hackathon portant sur la sextech. L’Asie aussi s’organise autour du marché des technologies liées au sexe. Singapour, à l’instar de l’Australie, organise un festival portant sur le bien-être sexuel avec, en point d’orgue, un hackathon pour faire émerger de nouvelles innovations.
On le voit, si toutes ces innovations sont en train de changer le rapport du monde — du moins occidental — au sexe, la digisexualité questionne autant qu’elle inquiète. Cependant, une chose est certaine, la sexualité de demain ne devrait plus ressembler à celle d’aujourd’hui.
Alexandre Bertin, Responsable Veille et Prospective, Unitec
[1] Contraction de sex + entertainment : il s’agit des loisirs du sexe.
[2] https://www.technavio.com/report/global-health-and-wellness-sex-toys-market
[3] Ce terme recouvre l’ensemble des technologies permettant le sexe à distance. Source : Wikipédia
[4] Dans ce cas, les sextoys communiquent à distance via une application internet et permettent de s’adapter aux mouvements du sextoy de son/sa partenaire.
[5] Par Bluetooth vers un smartphone et via 3G entre smartphones.
[6] La solution utilisée ici est la même que tous les autres services utilisant des casques de réalité virtuelle à savoir la projection de deux images en léger décalage de manière simultanée que le cerveau recompose en simulant la scène en trois dimensions.
[7] On peut également citer l’exemple d’Elvie, un objet connecté thérapeutique qui permet aux femmes d’effecteur des exercices de renforcement du muscle pelvien.
[8] Le robot est équipé de globes oculaires et d’une mâchoire articulés.
[9] Les poupées Harmony pouvant atteindre $10.000 pièce !
