Sylvain Tesson, panthère et panthéon

Valentin Gaure
Nov 6 · 3 min read

Lundi 4 Novembre, aux alentours de midi moins vingt, le jury du Prix Renaudot choisissait de couronner La Panthère des Neiges de Sylvain Tesson. Une récompense qui vient sublimer encore davantage le mirifique tableau de chasse de l’écrivain-voyageur.

© Vincent Munier

Personne ne l’a vu arriver. Sylvain Tesson n’était même pas dans la sélection finale du Renaudot. Caprice du jury ! Il faut dire que ce prix littéraire s’est toujours voulu un peu plus punk et moins collet-monté que son illustre grand frère, le Goncourt. Les mauvaises langues diront que ce n’est pas bien compliqué.

Pour Sylvain Tesson, c’est donc cadeau. Les amateurs d’humour noir pourraient même dire que cette récompense tombe du ciel. En effet, en 2014, le lauréat tente le saut de l’ange depuis le toit d’un chalet alpin. La bouteille de vodka qu’il tient à la main ne sera pas la seule à être retrouvée brisée. De toute façon, elle était vide. Dix mètres plus bas et huit jours de coma plus tard, l’irrécupérable casse-cou se réveille transformé. Transformé, mais pas assagi.

L’Islande à vélo, la Russie en side-car, l’Asie centrale à cheval, l’Himalaya à pied… Il ne voit ses périples passés que comme un génial prélude, et certainement pas comme un aboutissement. L’aventure encore, l’aventure toujours, mais cette fois avec le souci de la profondeur. Lorsque l’on revient comme lui des eaux froides du Styx, il ne peut en être autrement.

D’abord, pour se remettre en jambe, il entame un Tour de France à pied. Bagatelle ! Ce pèlerinage, éloge du temps perdu et de la contemplation, est relaté dans Sur les Chemins Noirs (2016-Gallimard).

À peine rentré à Paris, il dîne avec Vincent Munier, un photographe animalier qu’il connaît vaguement. Avec toute la simplicité du monde, l’homme lui propose le Tibet. Tesson accepte. C’est qu’ils ont rendez-vous avec une légende : la panthère des neiges.

L’Apparition

« Ce fut le plus beau jour de ma vie depuis que je suis mort ». Après des nuits et des jours de patience immobile, enveloppés dans la brume froide des montagnes, les cœurs des deux voyageurs se serrent. Il ne sont venus là que pour vivre cet instant. Évaporées, les heures de doute, où l’esprit fatigué se décourage. C’est que parfois, même souvent, la bête ne vient jamais. Elle semble partout et nulle part à la fois. Fugace et permanente. Follement présente et radicalement absente.

Aujourd’hui elle est là. De l’autre côté du précipice, sur un trône rocheux suspendu dans le vide, elle s’est allongée. La panthère contemple son paradis minéral. Son regard bleuté croise Sylvain Tesson. Magnanime, elle décroche un bâillement. Pour eux, pour nous, elle n’a que du mépris. Dans le secret de ce visage félin, Tesson croit reconnaître sa mère, récemment disparue.

Un instant seulement, et elle s’évapore. Combien de temps tout cela a t-il duré ? Les deux hommes n’en savent rien. La scène avait la grandeur des années et la fraîcheur des secondes.

Sylvain Tesson est maintenant si loin de ces hauteurs silencieuses. Une portière claque et les appareils photos crépitent. Autour de lui s’agrègent les journalistes pressés, les ambitieux tourmentés, les déçus haineux, les éditeurs catastrophés, les jurés avinés et les serveurs dépassés. Huîtres, champagne, petits fours et tartes au citron parsèment le bar de Chez Drouant. Il monte l’escalier. Bientôt, il sera acclamé par le Jury du Renaudot.

Quelque part dans l’Himalaya, une panthère semble sourire.

Valentin Gaure

La Panthère des Neiges — Sylvain Tesson — Gallimard (18 €)

Valentin Gaure

Written by

étudiant en journalisme paradoxal et passionné

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