MediaLab : Mon histoire d’amour avec la francophonie

Projet MediaLab — Moldavie, 2018

Paris, le 21 octobre 2030

Mon cher enfant,

Un matin, alors que je buvais mon café, j’ai décidé de t’écrire une lettre et de faire une placinta aux pommes spécifique à ma région d’origine. Tu as grandi sans que je m’en rende compte. Je pense qu’il est temps de te dévoiler les deux choses qui ont profondément marqué mon existence : la Moldavie francophone et la Sorbonne — l’institution qui m’a formée et qui a défini mon destin.

Je ne veux pas te paraître une idéaliste à travers ces lignes. La Moldavie et la France sont deux pays qui méritent notre admiration, certes, mais qui ont affronté, au fil des années, des problèmes sociaux, politiques, culturels, économiques … et la liste pourrait continuer, parce que nous sommes humains et on fait des erreurs. Ce que je veux illustrer par ces propos, c’est que la francophonie a toujours soutenu la diversité culturelle — et cela, mon cher enfant, est quelque chose à relever. « Cet espace de vie » a représenté la jeunesse et l’avenir, encouragé le progrès social et la recherche scientifique à différentes échelles. Elle a toujours promu la communication normative au sens de partage et de cohabitation, tout en reconnaissant l’égalité des autres … Et cette fois encore, à les constater, nous sommes hors du temps.

Ce que tu vas lire ci-dessous, ma petite, est une histoire d’amour. Mon histoire d’amour avec la francophonie. Je suis née dans l’une des plus belles villes du monde. Quelque part en Europe de l’Est. À Chisinau. Là, j’ai appris le français, à jouer du piano et de l’accordéon, à rêver, à tomber amoureuse des gens et des choses qui méritent notre attention.

C’était un automne aussi beau que maintenant quand j’ai dit « Bonjour! » pour la première fois. Cela s’est passé au Lycée Roumain-Français « Gh. Asachi », une sorte de Lycée «Henri IV » de Moldavie consacré à l’étude approfondie de la langue et de la culture françaises. J’avais sept ans et j’apprenais dans une classe bilingue, ce qui signifiait que j’allais bientôt avoir 6 heures de français par semaine (sur 32) et que, depuis le collège, les mathématiques, la physique, la biologie et la chimie allaient être enseignées et évaluées dans la langue de Molière, ainsi que les épreuves de Baccalauréat pour ces matières.

Il n’était pas compliqué d’imaginer Paris dans ce bâtiment qui combinait l’architecture classique et celle moderne dans le centre-ville. J’ai été rapidement séduite par la poésie du lieu et par les nouveaux cours. J’aimais tout à l’école, mais j’étais surtout passionnée par cette nouvelle culture que je venais de découvrir. J’absorbais tout ce que les enseignants disaient sur la France. Tout m’intriguait, tout m’interrogeait. En été, alors que j’étais adolescente, je suivais les cours de français à l’Alliance Française, pour ne pas m’ennuyer en vacances. J’étais toujours avec des adultes dans la classe et cela me faisait me sentir particulière. Plus tard, j’ai commencé à participer aux concours de langue française avec plaisir et sériosité. Les prix que je recevais ont fait naître dans mon cœur la perspective de poursuivre mes études supérieures dans la Ville Lumière. Au lycée, j’ai décidé, tout comme la moitié de mes camarades, de soumettre les trois candidatures aux universités parisiennes par le biais du DAP. L’équipe de Campus France nous a accompagnés dans cette démarche administrative. Certains camarades, qui étaient passionnés par la physique, ont décidé de devenir des ingénieurs et ont brillamment réussi le concours de l’INSA organisé à l’Alliance Française. Moi, j’ai déposé ma candidature, comme tu le sais, en Communication, parce que je voulais être journaliste, mais en même temps, écrire des romans-feuilletons, comme le faisaient auparavant Balzac, Zola, Sand, Maupassant … Tous ceux qui ont déposé leurs candidatures, ont été acceptés, parce qu’ils étaient de bons élèves. Ensuite on a dû passer le BAC. Nous étions la première génération à avoir l’avantage d’être exemptés du test de langue si on disposait d’un certificat attestant un niveau avancé de la langue enseignée à l’école. Comme j’avais le DALF, que j’avais soutenu à l’Alliance Française, je n’avais plus besoin d’être évaluée en langue étrangère. Le Baccalauréat a passé aussi vite qu’une tempête qui laisse le soleil se lever après elle. Le soleil, l’arc-en-ciel et le nouveau début.

Ce nouveau début s’appelait la Sorbonne. Arts et médias. Cours magistraux et travaux dirigés. Professeurs français et étrangers. Nouveaux camarades. Passionnés par les mêmes choses et ayant les mêmes valeurs que moi.

Qu’était-ce que la Sorbonne ? Mille choses à la fois. Non pas une faculté, mais une diversité de facultés. Non pas un campus, mais plusieurs campus. Non pas une classe sociale, mais plusieurs classes réunies au sein de cette institution pour s’épanouir intellectuellement. Arriver à la Sorbonne, c’était trouver l’élite qui lisait Proust, Camus et Stendhal, les bourgeois du XXIe siècle qui prenaient leurs notes sur des ordinateurs Apple de dernière génération, les enfants des ouvriers désirant changer leur condition sociale, les étrangers venus de l’autre bout du monde pour accomplir le « rêve parisien », les professeurs de différentes nationalités recrutés pour transmettre leur excellence académique. C’était accéder à une haute culture grâce aux cours établis dans les moindres détails et grâce aux bibliothèques mises à la disposition de chacun. C’était découvrir de très beaux bijoux architecturaux, chargés en histoire, qui combinent le style classique avec les nouvelles technologies : le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, inauguré en 1889, qui compte cinq grands médaillons représentant le Droit, la Médecine, les Sciences, les Lettres et la Théologie ; l’Amphithéâtre Richelieu qui est, sans doute, l’un des lieux les plus prestigieux du centre Sorbonne avec une capacité de 600 places…

Tout cela parce que la Sorbonne était la plus ancienne université de France. Depuis des siècles, les événements révolutionnaires et les engagements contestataires étaient nés ici : parmi des étudiants, des barricades, des professeurs, des idées, des religions, des valeurs, des examens, des épreuves sociopolitiques. Et des changements culturels. Tu crois que la démocratie ouverte existe depuis longtemps en France. Or, ces changements culturels ont pu voir le jour grâce aux jeunes étudiants qui ont lutté pour leurs droits !

Dans la mémoire collective, comme dans l’histoire écrite, la Sorbonne-révolution, la Sorbonne-valeur se présente dans nos souvenirs comme une image complexe, comme un système où toutes les idées se mélangent et se traduisent par un progrès social. Ce progrès social, cet être authentique des étudiants, comment l’expliquer ? Il faudra prendre en compte plusieurs paramètres sociologiques et politiques. L’explication, n’est pas seulement l’enseignement de qualité qui vulgarise les idées progressistes ; ce n’est pas seulement l’audace des jeunes étudiants qui souhaitent des rapports et des conditions égalitaires, ce sont, à la fois, les résultats d’une culture manifestante ou les échecs d’une politique répressive et l’énergie d’un peuple qui répond toujours « présent » quand sa dignité est remise en question. Soit une somme interminable d’événements, d’épreuves, de réussites répétées.

Dans cette université, les étudiants intériorisaient une identité forte ; les pédagogies se combinaient pour rendre plus efficace le processus d’apprentissage ; les cours s’adaptaient en fonction des actualités, les professeurs organisaient des conférences pour débattre des sujets d’importance mondiale, les ateliers académiques dynamisaient l’échange intellectuel, les jeunes apprenaient à tenir un discours cohérent en respectant les conseils de Cicéron…

Je n’ai jamais été aussi heureuse qu’au cours de mes années universitaires ! Ma journée commençait habituellement à 6 heures du matin lorsque je me réveillais pour lire des poèmes ou pour faire du sport. Puis je lisais le quotidien dans le métro et j’allais en cours. Après : devoirs à la bibliothèque, promenades dans les Jardins du Luxembourg ou le Jardin des Plantes, spectacles, concerts et musées. En France, les étudiants disposaient de ce qu’on appelle en termes sociologiques, la démocratie culturelle. C’est-à-dire que les activités culturelles sont peu chères pour les jeunes et que, dans les musées, nous avions, dans la plupart des cas, un accès gratuit. La France m’a permis de vivre à mon goût chaque instant et d’épuiser toutes les émotions de mon cœur et de mon esprit grâce à la catharsis que la culture m’offrait et qui ne cessait de m’émerveiller.

Aujourd’hui, en 2030, on ne peut que constater le succès du projet francophone. On ne peut qu’admirer l’ouverture, la diversité culturelle et la mobilité qu’elle engendre, le dialogue intercommunautaire qu’elle favorise. On ne peut pas nier la richesse humaine exceptionnelle qu’elle apporte. Grâce à cette formidable fenêtre ouverte sur le monde, je suis venue en France devenant ainsi un enfant de l’immigration.

Plus qu’aucune autre organisation, la francophonie ne cesse de se raconter elle-même, de se revivre elle-même, ma chérie ! Par plaisir sans doute, non moins par obligation.

Ta maman qui t’aime

Victoria CLIMENCO

Université Sorbonne-Nouvelle — Paris 3, Paris, France

Étudiante en Master 1 Lettres Modernes — Discours, Culture, Médias