Les artisans du Web se meurent et le Web avec

Attention : je raconte ici mon expérience personnelle, aucunement je ne présume que tout le monde a la même ni que tout est à revoir. Cet article a été écrit sur un coup de tête, un lundi matin après une nuit courte et difficile. À prendre avec un peu de recul, donc…

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Ça fait à peu près 10 ans que j’ai commencé à m’intéresser au Web. À l’époque tout ou presque se faisait à la main (avec Notepad++ comme éditeur star) ou avec quelques logiciels WYSIWYG (reposez en paix, FrontPage et Dreamweaver). Il n’était pas encore question de framework lorsqu’on commençait à bosser sur un nouveau projet. En tout cas ce n’était pas essentiel : on pouvait prendre le temps de faire les choses sur mesure.

Mon premier projet perso était une copie du Site du Zéro avec un dark mode natif : des articles, un forum, une messagerie privée… le tout sans un seul framework. À peine quelques appels à Mootools (ou jQuery, ma mémoire flanche un peu) pour rendre le truc plus fun.

En 2010 j’ai mis en ligne mon premier site pour un client (enfin… projet non payé mais j’ai rendu service à quelqu’un qui est depuis devenu un ami très cher). Et il est toujours en ligne, avec uniquement jQuery pour quelques animations. Il a d’ailleurs depuis été repris par une autre personne sans que j’aie à fournir la moindre documentation ni indication pour la maintenance : un simple accès FTP et le tour est joué ! Du HTML, du CSS pur, un peu de PHP pur… et c’est tout. Et ça marche sans un seul souci.

Un monde qui évolue

Quelques années après, arrivé en DUT, j’ai commencé à travailler sur divers projets, aussi bien Web que mobile (avec PhoneGap). Et j’ai commencé à découvrir les frameworks : de bons outils qui nous fournissent des bases pour travailler sans ré-inventer la roue, sans pour autant alourdir le projet de façon notable.

J’ai donc commencé à vraiment toucher à WordPress, à CodeIgniter et à PhoneGap sur différents projets de différentes tailles. On avait quelques contraintes de temps et de budget mais ça restait raisonnable et on a pu faire des choses sympas. On faisait même un peu de R&D pour tester de nouvelles technos quand on avait un peu de temps à tuer au travail.

Jusqu’à ce que tout bascule

Et puis avec le temps le Web s’est démocratisé : tout le monde pouvait créer son site en quelques clics avec des outils comme Wix ou Google Sites pour quelques euros. Ne vous méprenez pas : j’adore ces outils car ils permettent à n’importe qui de s’initier au Web sans connaissances techniques, c’est simple et pratique. Mais l’un des effets de ces outils simples et pas cher est l’idée qu’ils diffusent inconsciemment : faire un site Web c’est facile, rapide et pas cher.

On se retrouve donc avec une nouvelle génération de clients qui considèrent le Web comme un acquis, un consommable jetable que l’on peut avoir en quelques clics contre une poignée d’euros. Et les développeurs ont du s’adapter, en produisant vite et pour pas cher. Ils ont donc créé de nouveaux outils pour gagner du temps : des CMS et de plus gros frameworks remplis de fonctionnalités pas toujours utiles.

Et c’est devenu la norme. Quand avez-vous démarré un projet à titre professionnel sans utiliser un framework ou un CMS, juste pour gagner du temps ou économiser sur le budget ?

J’ai du mal à me rappeler d’un projet pro pour lequel je n’ai pas commencé par une installation via Composer ou NPM. Le dernier site que j’ai mis en ligne est aussi lourd qu’un de mes jeux vidéo préférés (je vous rassure, je ne l’ai pas développé, je ne l’ai que mis en ligne, ma dignité est sauve).

Toujours plus vite, toujours moins cher

Cela fait maintenant plus de 7 ans que je suis freelance et je note un changement majeur côté client : ils ne viennent plus avec une idée en demandant un bugdet, mais arrivent avec un budget (et souvent une deadline) en demandant ce qui est réalisable avec ces contraintes.

On finit donc par faire toute sorte de compromis pour essayer de satisfaire la demande, en sacrifiant la qualité. Quand on est expert Qualité Web ça fait mal. Mais ça paye les factures, alors on fait avec…

Où sont les artisans ?

Et il n’y a pas que le Web qui est touché : les artisans, les professionnels qui font de belles choses en prenant le temps, se font de plus en plus rares dans beaucoup de domaines.

On n’achète plus de meubles en bois chez un menuisier, on va à IKEA.

On ne va plus au cinéma pour profiter d’un bon film, on binge-watch des séries sur Netflix.

On ne va plus chez le boucher acheter un poulet fermier, on va à Leclerc acheter une barquette de morceaux d’un poulet de 2 mois (sachant qu’un poulet peut normalement vivre 2 ans) à peine capable de se tenir debout.

Se regarder dans le reflet de l’écran

Et puis un jour on finit par se rendre compte qu’on ne prend plus plaisir à bosser, qu’on passe plus de temps à copier-coller du code pour produire qu’à vraiment innover pour trouver des solutions à des problèmes. Que la valeur ajoutée de notre travail n’est plus reconnue. Que nos conseils ne sont plus écoutés.

J’en parlais il y a quelques jours avec un ami qui fait du machine learning pour une boîte sensée améliorer la qualité des recommendations publicitaires sur différents sites : la course à la rentabilité pousse cette startup à reproduire les mêmes schémas que ses concurrents, au dépend de la vie privée et de la bande passante des utilisateurs.

Et puis un client m’embauche en disant “cool, t‘es expert qualité, tu vas pouvoir nous conseiller” pour qu’au final toutes les décisions soient prises en privilégiant la rapidité d’exécution pour gratter un peu de budget plutôt que d’améliorer considérablement l’expérience utilisateur. Et en se voyant dans un miroir on fuit son propre regard. On est plus fier de parler d’un projet basique d’il y a 8 ans que de celui de l’année dernière qui a pourtant gagné un prix de l’innovation.

Apprendre à dire stop

Il faut donc être capable de sauver les pots cassés et dire stop avant qu’il ne soit trop tard.

D’ici quelques mois je quitterai donc cette industrie qui ne me convient plus : on produit et on consomme sans mesurer les conséquences de nos actes.

Je ne sais pas encore ce que je ferai. Mais les vacances qui arrivent dans 2 semaines seront certainement les bienvenues. Et peut-être source d’inspiration quant à mon avenir.

À mes clients : vous êtes humains également, je ne garderai donc pas de rancune envers vous. Mais une fois nos projets en cours finalisés, ne m’en voulez pas si je ne donne plus de nouvelles. J’ai besoin de changer d’air.

Addendum

À noter que mon choix n’est pas lié à une question d’argent, bien au contraire. Je gagne jusqu’ici très bien ma vie (après quelques années de vache maigre à mes débuts, je l’avoue) et vais probablement devoir bien diminuer de niveau de vie. Et c’est tant mieux : je consomme trop, bien souvent des choses dont je n’ai pas vraiment besoin, et je veux mettre fin à cela. Notre planète se meurt, plus vite que le Web, et je tiens à ne pas être responsable de cette accélération.

Written by

Développeur Web & mobile freelance. Consultant Qualité & ergonomie @HelyoSphere. Apprenti écolo 🍃

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