La thèse vulgarisée de l’ “imprévisibilité de l’histoire” à travers la série documentaire : “Révolte”, de Cédric Tourbe — travail en sciences politiques pour l’Université Paris Nanterre

— Octobre 2016 —

La réalité de l’« imprévisibilité de l’histoire » entraîne une autre réalité, celle de l’anticipation et de la perspective stratégique économique, sociale et politique du pouvoir de décision. En outre, quand la société veut choisir ce qu’elle souhaite devenir, il doit être du devoir des politiques et des dirigeants, entrepreneurs du monde d’anticiper la demande, de vivre au delà de son temps, afin de préserver la société des risques probables qu’elle pourra encourir.

Présentation

Révolte” est une série documentaire réalisée par Cédric Tourbe et diffusée sur la chaîne de télévision France 5 en janvier 2014. Elle est composée de 4 épisodes de 52 minutes : “Naissance”(1), “Extension”(2), “Incertitude”(3) et “Dénouement”(4).

D’un point de vue global et de structure, Naissance se présente sous la forme d’images d’archives commentées par le réalisateur. Cédric Tourbe expose le contexte et la chronologie de chacune des plus importantes révoltes populaires de l’histoire contemporaine : France, mai 1968 ; Iran, automne 1977 ; Pologne, été 1980 ; Chine, avril 1989 ; Allemagne de l’Est, octobre 1989 ; Roumanie, décembre 1989 ; Tunisie, décembre 2010. Les images d’archives sont couplées d’interventions et de témoignages récents de protagonistes, actifs ou moins actifs, à l’époque des révoltes populaires filmées dans leur pays.

Outre une ambiance générale si commune aux films documentaires de société, le parti-pris du réalisateur dans les premières minutes du premier épisode est de recréer une objectivité, une forme de neutralité axiologique dans sa démarche de réflexion.

Dans l’extrait, Cédric Tourbe présente tout d’abord les révoltes datées ci-dessus : leur « naissance » et s’il y a, leurs dénouements particuliers. Puis, il s’attèle à formuler les points communs existants à la genèse de ces grands mouvements de résistance populaire. Il formule en somme une thèse, celle de « l’imprévisibilité de l’histoire » à travers ces grands évènements, pour nous pas encore si lointains.

Bref historique des révoltes

Lors de la chute des plus grands régimes communistes d’Europe — et de manière générale — la violence a (eu) coutume d’engendrer la violence. Certains diront que la chute du Mur de Berlin était programmée, d’autres comme Cédric Tourbe présentent les choses sous un autre angle, ressassant l’idée que les bavures policières de la Stasi, les mauvaises décisions du gouvernement et des médias, qualifiant en unes les étudiants protestataires de « voyous » lors des « manifestations du lundi » sont à l’origine du mouvement qui rassembla plus de 200.000 personnes de tous bords, en quête de liberté, et qui démolit le « mur de la honte » à partir du 9 novembre 1989. En Roumanie, c’est la décision d’expulsion du pasteur protestant Laszlo Tokes et la répression anti-communiste de l’armée qui entraina la chute fulgurante de Ceausescu et son exécution expéditive. En Pologne, le brasier d’une économie également noyée par le premier choc pétrolier de 1973 s’allume lorsque les ouvriers s’unissent contre la décision de licenciement officieuse mais rendue public de Ana Walentynowicz sur le chantier de Gdansk. A la fin ce n’est plus un chantier naval, mais la contestation de 240 entreprises et 200.000 personnes, qui conduiront au suffrage universel et à l’élection de Lech Walesca.

On peut par ailleurs mentionner le manque d’ouverture dans des décisions réformistes de l’état chinois de l’époque alors qu’encore une fois, les étudiants, attristé par la mort de Hu Yoabang et souhaitant voir leur pays s’ouvrir au monde, se voient « massacrés » en compagnie de docteurs, avocats, professeurs sur la place Tian’anmen entre avril et juin 1989.

En Iran, une opération nommée « Ajax » du MI6 et de la CIA plaça le Shah Mohammad Reza Pahlavi à la tête du pays en 1953. Plus qu’une gestion inappropriée et arbitraire du pouvoir et malgré les répressions violentes des forces de l’ordre contre l’opposition communiste et religieuse, l’exil de l’ayatollah et bientôt imam et seyyed Khomeini prend fin à la mort de son fils, lorsque le régime s’attaque publiquement à celui-ci et réprime des manifestations violentes dans la ville de Qom. Les cassettes audio de l’ayatollah ne font plus qu’attiser une protestation vieille de presque trente ans, elles suscitent un engouement retrouvé qui eu raison de l’Etat Impérial et fit de Khomeini le guide spirituel de la République Islamique d’Iran proclamée en 1979.

Le parallèle entre révolte et erreurs politiques se fait également dans des régimes dit « démocratiques » comme la France en 1968. Alors que des chefs de files, étudiants et militants se regroupent une nouvelle fois à la Sorbonne, poursuivant le mouvement du 22 mars le 3 mai 1968, c’est une rumeur d’altercation prévue avec les militants adversaires de l’extrême droite qui entraine la décision préfectorale d’évacuer la Sorbonne. Les hommes sont arrêtés et les filles unissent l’opinion « moins politisée » derrière ce qui se voit comme une injustice politique. La manifestation est civile, presque apolitique et spontanée. Les forces de l’ordre sont dépassées et répriment à l’aveugle. Le premier pavé est lancé.

Thèse et critique de la thèse

Cédric Tourbe veut recréer un parallèle entre la forme et le fond de chacune de ces révoltes. Bien qu’elles soient parfois très différentes — en effet les émeutes de mai 1968 n’ont pas de rapport, que ce soit direct ou indirect, avec les révolutions iraniennes de la fin des années 1970 — il tente de présenter les différents « points d’inflexions », ces coups de briquets qui ont su allumer la mèche de la révolte et de l’insoumission pour la transformer en un semblant (et dans tous les cas en une revendication) de révolution globale, dans ces pays aux régimes majoritairement conservateurs et/ou autoritaires.

Comme la goûte d’eau qui fait déborder le vase, l’image des dominos, celle du fleuve qui s’écoule en cascades consécutives l’une toujours plus haute que la précédente, toutes les révoltes populaires de l’histoire sont comme un feu qui ne demandait qu’à s’allumer sur la braise. Il n’utilise pas ces métaphores, ni ne produit une explication épistémologique quant aux raisons progressives qui ont servi de combustible aux soulèvements populaires lors des émeutes dans chacun de ces pays. Néanmoins, il parle de la « spontanéité » de ces révoltes, en d’autres terme de l’« imprévisibilité » de ces points d’inflexions, légitimant de ce fait relativement la « non-responsabilité » ou l’ingérence des gouvernements en place. En effet, si ces coups de briquets sont imprévisibles, le combustible lui existe. La réalité de l’« imprévisibilité de l’histoire » entraîne une autre réalité, celle de l’anticipation et de la perspective stratégique économique, sociale et politique du pouvoir de décision. En outre, quand la société veut choisir ce qu’elle souhaite devenir, il doit être du devoir des politiques et des dirigeants, entrepreneurs du monde d’anticiper la demande, de vivre au delà de son temps, afin de préserver la société des risques probables qu’elle pourra encourir.

V.C.A