Entre royalisme, anticapitalisme et antisémitisme: une journée avec les militants l’Action Française

225 ans après la décapitation de Louis XVI, l’Action Française milite toujours pour le retour d’un roi. Cette mouvance royaliste controversée séduit de nombreux jeunes, qui sont venus, samedi 20 janvier, commémorer la mort du dernier roi de l’Ancien Régime.

« Gloire, honneur, au roi Louis XVI ». Ils ont, pour la plupart, autour de la vingtaine et leurs voix portent dans les rues parisiennes. Les militants de l’Action Française n’ont pas peur d’affronter le regard amusé de certains passants qui les observent défiler, chanter et agiter leurs drapeaux. La monarchie, c’est leur fierté. 
Les Parisiens et les touristes prennent des photos sur leur passage. « Comment peut-on être pour la monarchie en 2018 ? », s’interroge un passant.

Le 20 janvier, avec un jour d’avance, ils sont réunis à Paris pour commémorer le 225ème anniversaire de la mort de Louis XVI, le « Roi martyr » comme ils le surnomment.

Depuis 1899, les partisans de l’AF — c’est ainsi que l’appellent ses membres — militent haut et fort pour un retour au pouvoir de la famille d’Orléans. Cette branche cadette des Bourbons descend de Louis Philippe Ier, dernier souverain de l’Hexagone nommé « roi des Français » de 1830 à 1848.

D’autres royalistes, les légitimistes, soutiennent l’héritier des Bourbons qu’ils surnomment Louis XX. « Les légitimistes sont globalement plus aristocratiques et plus âgés que les orléanistes », estime Alexandre*, un jeune militant de l’Action Française. « Et puis Louis XX, il n’est même pas Français. Quand il parle, il a un accent espagnol ».

Le prétendant Bourbon, né à Madrid, souffre d’un manque de légitimité pour une partie des royalistes. Il est issu de la ligné du roi d’Espagne Philippe V, petit fils de Louis XIV, qui renonça à la couronne de France pour lui et sa descendance par les traités d’Utrecht. Certains royalistes, comme ceux de l’Action Français, considèrent donc qu’il n’a aucun droit à prétendre au trône de France.

Pour Alexandre, il n’y a donc qu’un roi légitime, “Henri VII”, le descendant des orléanistes. Mais le militant de 19 ans, qui arbore une chevalière au doigt, préfère son fils. « Le prince Jean soutient davantage l’AF que son père ».

Alexandre, de profil, avec ses camarades de l’Action Française.

« Ni droite, ni gauche, monarchie populaire »

Fervents catholiques, les royalistes commencent leur marche commémorative à l’église Saint-Roch, près de l’ancien Palais-Royal. Un symbole pour ces nostalgiques de la monarchie. A quelques pas, un dénommé général Bonaparte mettait fin à une insurrection royaliste, le 5 octobre 1795. Une minute de silence sera d’ailleurs observée en hommage à leurs camarades tombés ce jour-là.

A l’entrée de l’église, tout le monde fait son signe de croix ou s’agenouille. « Au nom du père, et du fils, et du Saint-Esprit. Amen. » Les casquettes et autres bérets quittent les têtes pour se faufiler respectueusement dans les mains. Et laissent souvent place à des coupes militaires, cheveux ras sur le côté et plus long sur le devant. « C’est parce qu’on est plusieurs à avoir étudié à Saint-Cyr ou être fils de militaire », confie Alexandre, qui coche les deux cases.

Il est pratiquement 16 heures et l’abbé Laurent accueille les membres de l’Action Française par une lecture du testament de Louis XVI. Certains se recueillent ou prient en la mémoire du roi décapité par les révolutionnaires. Tout le monde écoute en silence les dernières volontés du souverain.

« Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet ; et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu’à ceux qui par un faux zèle ou par un zèle mal entendu, m’ont fait beaucoup de mal »
Lecture du testament de Louis XVI par l’abbé Laurent

Nationalisme intégral et antisémitisme d’État

Hors de l’église, les troupes sont remotivées par Etienne Lombard, chef de la section Ile-de-France. Ils sont une centaine à avoir répondu à l’appel sur les 1 000 adhérents que revendiquent l’organisation. Un chiffre qui serait en augmentation si l’on en croit l’AF.

Ce qui est sûr, c’est que les royalistes modernisent leur image. Notamment sur le net, où, sous le trait de l’humour, la page « memes royalistes » a atteint les 37 000 fans avec des détournements sur Louis XX, Robespierre ou encore Charles Maurras, la figure centrale de l’AF.

Même si le fondateur du nationalisme intégral est controversé, ses livres trônent encore dans les locaux. Pour Maurras, la France est décadente, notamment à cause de ce qu’il nommait les « quatre états confédérés » dans lequel il englobe les francs-maçons, les juifs, les protestants et les « métèques ». Il prônera d’ailleurs un antisémitisme d’État qui vaudra au mouvement d’être interdit après la Seconde Guerre Mondiale.

Cet antisémitisme, on le retrouve toujours au sein de la mouvance Orléaniste. « Charles Maurras a raison sur beaucoup de points. Par exemple, quand il dit que les juifs ne devraient pas pouvoir accéder à des postes de hauts fonctionnaires. Ils ne peuvent pas suivre les intérêts français puisqu’ils ont vocation à rejoindre Israël », argumente un jeune homme avec lequel j’échange.

Des drapeaux jaunes et bleu, les couleurs de l’Action Française, sont distribués aux plus jeunes. Peu de femmes ont le droit d’en porter un. Il faut dire que le mouvement est peu féminisé. « Je dirais qu’il y a 80% de mecs et 20% de filles », estime Alexandre.

Alignés, équipés et motivés par leurs supérieurs, les jeunes membres de l’AF peuvent enchainer les chants. « Ni droite, ni gauche, monarchie populaire. » Entourés de CRS, les orléanistes sont protégés, le temps de la commémoration, par la République qu’ils souhaitent abattre. 
Cette sécurité renforcée n’est pas un hasard. « On a souvent des embrouilles avec les antifas. Ils sont déjà venus perturber la cérémonie, ils cherchent toujours à nous tomber dessus quand on organise quelque chose. C’est leur raison d’être », considère Alexandre.

Un régime « qui a fait rayonner la France »

« Aujourd’hui l’anarchie, demain la monarchie ». Le retour de la monarchie, ils l’espèrent et ils le chantent. Les royalistes en sont convaincus : la raison de ce qu’ils jugent être une décadence, c’est la République. 
Un des membres qui prendra la parole durant la commémoration n’hésitera pas à accuser la République d’avoir engendrer les totalitarismes du XXème siècle.

« Lors de la décapitation de Louis XVI, c’est la figure du père de la nation qui est visée. On a voulu mettre fin à une transmission et détruire à jamais la figure qui symbolisait l’unité de notre peuple. (…) La République est une machine à produire du déracinement partout »
Discours d’un membre de l’AF devant l’église Marie Madeleine, en face de l’Assemblée Nationale

C’est aussi ce que pense Alexandre. « Entre un régime qui nous a plongé dans deux guerres mondiales, un autre qui a voulu conquérir l’Europe, et celui qui a fait rayonner la France dans toute l’Europe pendant des millénaires, on choisit la monarchie. » 
Pour les royalistes, la monarchie c’est l’ordre et la stabilité. Ils jugent que le roi, qui détient son pouvoir de manière héréditaire, serait donc indépendant et ne pourrait être influencé. Nationaliste, ils estiment aussi que la monarchie offre un visage qui incarne la nation. « Il faut une figure paternelle, au-dessus des partis et insensible aux lobbys. C’est ça le roi. »


« Les Rois ont fait la France ! Elle se défait sans Roi. »

Après l’arrêt devant l’église Marie Madeleine, la nuit tombe et la troupe allume des flambeaux. « C’est de la bonne qualité. Ils durent au moins une heure normalement », raconte, satisfait, un militant.

La marche peut reprendre, ponctuée de quelques ordres : « Allez ! Etirez les lignes ! » et autres « Portez haut les drapeaux, montrez que vous avez de la force dans les bras ! » Quelques fumigènes viennent illuminer la procession. Direction le dernier arrêt de cette cérémonie, le square Louis XVI. C’est ici qu’a été enterrée la famille royale. Au centre du square, la chapelle commémorative a été érigée suite à la volonté de Louis XVIII de construire un lieu de recueillement pour son frère.

Comme à chaque arrêt, un discours est prévu par l’AF. Manque de pot, il se fera sous la pluie. Cette fois, c’est au tour de Hilaire de Crémiers, ancien conseiller politique du prince Jean, de prendre la parole. Le directeur de la publication du très royaliste Politique magazine est entouré des porteurs des drapeaux. Il encourage le cortège. « Continuez votre combat, ça ne sera pas que passager ».

Étienne Lombard, figure incontournable de l’Action Française, reprend la parole. Il cite Honoré de Balzac dans Mémoire de deux jeunes mariées : « En coupant la tête à Louis XVI, la révolution a coupé la tête à tous les chefs de familles, il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus ». 
Avant de pointer du doigt « les dangers mortels de l’argent roi », il n’hésite pas à rappeler que Louis IX avait interdit la spéculation et les intérêts bancaires. Un message directement adressé au « petit banquier mondiale Emmanuel Macron ».

Anticapitaliste, l’AF prône un retour au corporatisme de l’Ancien Régime. La fameuse loi Le Chapelier avait interdit en 1791 ces regroupements qui rassemblaient les acteurs d’une même profession. Le modèle corporatiste, une troisième voie entre socialisme et capitalisme pour ses défenseurs, avait d’ailleurs été repris par le maréchal Pétain.

Un dernier fumigène rouge est allumé, porté par un jeune militant vêtu d’une casquette. Entouré des drapeaux et des flambeaux, il parade et l’agite dans la nuit noire. C’est l’heure pour les militants de rompre le silence et d’entonner « La Royale », le chant officiel de l’AF.

« Les Rois ont fait la France !
 Elle se défait sans Roi.
 Si tu veux ta délivrance,
 Pense clair et marche droit !
 Français, nous voulons une France,
 Mais à la France il faut un Roi ! »
Refrain de La Royale — Hymne de l’Action Française

Après un dernier « Pour que vive la France, vive le roi ! » collectif, la commémoration est terminée.

Pour les jeunes membres d’Action Française ce n’est que le début d’une longue soirée arrosée dans un bar proche des locaux de l’association, qui leur servent bien souvent de dortoir de fortune. 
Demain, entre deux dolipranes, ils seront plusieurs à se transformer en « Camelots du roi » et à vendre à la criée Action Française 2000, leur journal, pour diffuser leurs idées. Dans l’après-midi, ils rejoindront la « marche pour la vie » qui tombe le 21 janvier, paradoxal jour de la mort de Louis XVI.

  • prénom modifié

Reportage réalisé par Vincent Bresson