Ligue du LOL : un an après

Illustrations du Temps et du Monde sur l‘affaire.

C’était il y a un an. L’affaire dite de la Ligue du LOL éclatait suite à une série de dénonciations sur les réseaux sociaux. Je me retrouvais soudainement à la une des médias du monde entier, devenant le temps de deux folles semaines l’ennemi public numéro 1. Mon crime ? Avoir créé un groupe Facebook au début des années 2010.

Dans la foulée de l’affaire, j’étais licencié par mon employeur et cancelled par une opaque juridiction. Littéralement annulé, sommé de me taire à tout jamais, et si possible de disparaître. Je n’ai pas commis le moindre délit. C’est sans doute pour cela que mon cas a été déféré devant le tribunal Twitter, seul à même de trancher les cas ne relevant pas de la justice traditionnelle.

Voilà un an que je me terre dans le silence, que je ne reviens pas sur cette fâcheuse affaire, que je renâcle à me défendre alors que j’ai tous les éléments pour le faire. Parce que j’ai tout simplement peur. Peur de cette foule enragée qui s’est abattue sur moi en ce funeste mois de février. Peur de ces menaces de mort qui peuvent ressurgir à tout moment.

Un voile pudique s’est abattu sur cette histoire. En dehors de quelques rares journalistes courageux (l’AFP et l’ADN), les médias ont observé un silence poli pour l'anniversaire de l'affaire. Plus grand monde, pourtant, n’ignore qu’il y a eu un gros souci dans le traitement médiatique de la Ligue du LOL. C’est «l’éléphant dans nos newsrooms», pour reprendre les mots de la rédactrice en chef d’Arrêt sur images. Mais que dire ? Que faire ? Tout le monde semble tétanisé. Cette affaire est devenue pour la presse parisienne comme un lourd secret de famille, qu’on préfère taire pour ne pas réveiller des blessures enfouies.

Il ne saurait y avoir qu’une vérité imprimée, celle de février 2019 : la Ligue du LOL était un groupe de harceleurs sexistes, homophobes, racistes, antisémites qui ont régné par la terreur sur la presse afin de s’assurer des postes privilégiés. Cette fable ne convainc plus grand monde dans les rédactions mais, pour des raisons de concorde civile, il est souvent défendu de la remettre en cause.

Dans un podcast en novembre dernier, Henry M. a fait le meilleur résumé de cette douloureuse affaire: «La mentalité et les excès de 2010, de cette époque et de cette micro communauté, et leurs répercussions ont fait beaucoup de mal à des filles et des garçons qui ne le méritaient pas. Ça, c’est indéniable. Mais je sais aussi que la mentalité et les excès de 2019 et leurs répercussions ont fait aussi beaucoup de mal à certains garçons et certaines filles qui ne le méritaient pas du tout».

Cette affaire ne peut se comprendre sans confronter ces deux époques de l’Internet, le rire inconséquent de 2010 et la purge inconsidérée de 2019, deux excès qui racontent l’histoire de la décennie passée. 2010 et 2019, deux époques d’Internet qui se font face dans un jeu de miroir, le passage abrupt d’une époque où tout était léger (sans doute trop) à une époque où tout est politique (sans doute trop).

2010, la création de la Ligue du LOL

Dans cette histoire embrumée, il est une chose inéluctable : j’ai bien créé en octobre 2010 un groupe Facebook nommé “La Ligue du LOL”. Je suis en revanche en total désaccord avec la présentation qui en a été faite.

La Ligue du LOL n’était pas un groupe dédié au harcèlement. La Ligue du LOL n’était pas un boy’s club agrémenté de quelques “schtroumpfettes”. La Ligue du LOL n’organisait pas de raids de harcèlement. La Ligue du LOL n’avait pas d’obsession anti-féministe. La Ligue du LOL n’était pas un instrument pour prendre le pouvoir au sein de la presse parisienne.

Il est vrai que cela ferait un pitch épatant pour une série Netflix mais la vérité est plus prosaïque. Le 23 octobre 2010, aux fins de tester la nouvelle fonctionnalité des groupes sur Facebook, je crée un groupe nommé “La Ligue du LOL”. Slate décrivait les visées de cette nouvelle option: «diviser votre réseau en sous-réseaux qui imitent vos relations réelles. Vous pouvez créer un groupe famille, collègues, potes de fac, club de tricot…» Fort de cette leçon, ce jour-là, je vais lancer deux groupes, “La ligue du LOL” et le plus underground “La Ligue des reufs”, groupe qui comprenaient mes deux petits frères et qui n’avait pas exactement pour visée d’harceler mes parents. Un groupe pour mes amis d’Internet, un groupe pour mes frères, c’était aussi simple que cela.

Il se trouve que dans mes amis d’Internet — ceux qui s’ébattaient alors sur Twitter — il y avait naturellement des journalistes. Il y avait aussi quelques communicants, graphistes, développeurs, étudiants, publicitaires ou chômeurs. Chacun faisait ensuite rentrer ses propres amis. Le groupe comptait selon les époques entre 20 et 30 personnes. Un peu plus d’une quarantaine de personnes ont dû y passer un jour ou l’autre — dont un quart de femmes.

Que se passait-il sur ce groupe ? Peu ou prou la même chose que sur vos groupes Facebook et Whatsapp privés. On se partageait des liens, des anecdotes perso, des demandes de conseils, des propositions de sortie et beaucoup de tweets. C’était une ambiance de blagues permanentes, assez similaire à ce qu’était alors Internet. Comme sur Twitter, il était interdit de se prendre au sérieux et on passait notre temps à se charrier les uns les autres. Au fur et à mesure que les années passaient, suivant le même mouvement que Twitter, les débats politiques ont commencé à prendre plus de place. Je me souviens qu’à partir de 2013, une controverse s’est formée au sujet du féminisme. Une minorité du groupe commençait à moquer les social justice warriors, ce qui n’était pas du goût de tout le monde. Suite à un message où j’indiquais que «les anti-féministes seront toujours du mauvais côté de l’Histoire», un des membres a quitté le groupe. Mon message était très sec, pas très LOL, j’avais néanmoins reçu 6 ou 7 likes (essentiellement des journalistes). Cruelle ironie : au sein même de la Ligue du LOL couvait la controverse qui allait tous nous couler.

La terminologie utilisée par Facebook nous a été fatale. Mark Zuckerberg a nommé «groupe» la fonctionnalité de forum privé, ce qui a créé une certaine confusion dans les médias. Si la Ligue du LOL était un «groupe» Facebook, elle n’a jamais été un groupe constitué ou une quelconque entité juridique. La Ligue du LOL n’avait ni chef, ni hiérarchie, ni agenda, ni opinion commune, ce n’était qu’un groupe de conversation, dans lequel les participants étaient rarement d’accord entre eux.

Contrairement à une légende désormais bien ancrée, la Ligue du LOL ne planifiait pas de raids de harcèlement. Tous ses membres étant des utilisateurs actifs de Twitter, le réseau à l’oiseau bleu était un sujet de discussion majeur dans le groupe. Il était ainsi très fréquent que l’un d’entre nous poste un tweet d’une des figures de Twitter, pour le critiquer ou s’en moquer. Il était tout aussi fréquent que chacun y aille de sa petite blague. Tout cela se passait en privé et n’a rien de répréhensible. En revanche, il est évident que les deux espaces, ce groupe Facebook privé et les timelines publiques sur Twitter, n’étaient pas complètement étanches. Partager un tweet pour s’en moquer sur un groupe privé pouvait engendrer quelques tweets railleurs de membres du dit groupe.

Quand on étudie en détail les récits des personnes se présentant comme victimes de la Ligue du LOL — ce qu’aucun média n’a pris la peine de faire— on se rend compte que c’est infiniment plus compliqué que «La Ligue du LOL les a harcelé». Il n’est pas exact de dire qu’il ne reste plus rien de cette époque, que tout a été effacé. On peut retrouver de nombreuses traces avec une simple recherche sur Twitter aux dates correspondantes. À chaque fois ou presque, c’est la même histoire : au milieu d’une shitstorm, parmi des dizaines ou des centaines d’autres tweets, on retrouve des messages de 1, 2 ou 3 membres de la Ligue du LOL. Le rapport avec le groupe Facebook n’apparaît pas, il s’agit d'événements propres de la vie de Twitter, dans lesquels ont pu participer des membres du dit groupe.

Avec la Ligue du LOL, on a enfin trouvé les “hackers russes” de l’Internet français. De même qu’il ne saurait y avoir de basses oeuvres sur Internet sans la main invisible de la Russie, en février 2019, à lire la presse, il ne pouvait y avoir de vague de harcèlement sur Twitter en 2010 sans l’influence maléfique de la Ligue du LOL. C’est parfaitement absurde pour peu que l’on connaisse les mécanismes de viralité de l’Internet.

Dans un article publié sur Medium, Alexandre H. a bien résumé l’erreur d’analyse: «Twitter est par nature un lieu où “le web s’enflamme”, pour reprendre le cliché journalistique. Si un compte Twitter un minimum suivi (comme celui de journaliste, blogueur, vidéaste, etc.) publie une maladresse (ou à l’inverse, un trait de génie), cette “action remarquable” sera…remarquée, puis relayée, soit avec mépris dans le premier cas, soit avec bienveillance dans le second. Ce relais se fera de manière massive et simultanée, sans qu’une quelconque coordination maléfique soit à l’oeuvre : c’est juste la nature intrinsèque de cette plateforme virale qu’est Twitter.»

En fait, la Ligue du LOL a été un nom commode pour évoquer une forme de sociabilité en ligne, sur Twitter, aux débuts des années 2010. S’il fallait licencier toutes les personnes qui s’y sont alors adonné, ce serait une saignée sans précédent dans les rédactions web et les agences de communication digitale.

2010, le règne du LOL sur Twitter

Le 24 septembre 2012, pendant quelques heures, nous sommes passés très près du Tchernobyl de l’Internet. Le journal Metro publiait cet inquiétant bulletin: «Bug ou faille de sécurité ? A Metro, nous avons constaté sur Facebook depuis 14h30 que des messages privés anciens, datant de 2007, 2008 et 2009, apparaissaient désormais directement dans la Timeline des utilisateurs» Des vieux messages privés qui leakent ? L’Internet passait en état d’alerte maximum. Arnaud Montebourg sommait Facebook de s’expliquer et de fournir promptement des «explications claires et transparentes» aux Français. Une semaine plus tard, la CNIL calmait le jeu : les supposés messages privés étaient en fait… des messages postés en public refaisant surface. Entre 2007 et 2012, les usages et les codes de Facebook avaient tant changé que voir surgir des vieux messages publics avait créé une panique générale. Entre temps, les parents et les collègues avaient débarqués sur le réseau et le grand chat bordélique des débuts avait laissé la place à une conversation plus policée. À nos yeux, ces messages débiles et impudiques qui s’invitaient sur nos timelines ne pouvaient être que des messages privés ; ils ne l’étaient pas.

L’affaire de la Ligue du LOL participe de la même hallucination collective. Les codes sociaux d’Internet évoluent en permanence et l’on perd la mémoire des usages passés. J’avoue avoir été totalement effrayé quand j’ai vu les premières captures de cette époque ressortir sur Twitter, suite à l’article de Checknews. À l’heure de #MeToo et d’une nécessaire réflexion sur les limites de l’humour, les tweets de 2010 devenaient soudainement toxiques, reliques embarrassantes d'une époque que tout le monde avait oublié. Avais-je vraiment participé à cela ?

Il faut déjà faire un point lexical. L’affaire de la Ligue du LOL est construite sur un gros amalgame. La presse a confondu deux choses bien distinctes :

  • les membres de la Ligue du LOL : une quarantaine de personnes
  • les “loleurs”: plusieurs centaines de personnes pratiquant le même humour très ironique sur Twitter

Le mot “loleur” était déjà très utilisé bien avant la création de ce groupe Facebook. La grande majorité de ces dits “loleurs” ne faisaient pas du tout partie de la Ligue du LOL. Leurs tweets, parfois très outranciers comme ceux de @languedeuxpute, ont pourtant été ajoutés à notre dossier.

Montage de tweets de @languedeuxpute, un “loleur” n’ayant rien à voir avec la Ligue du LOL. Ces tweets ont été repris dans de nombreux médias et attribués à la Ligue du LOL.

Le LOL sur Twitter allait d’un humour potache gentillet à des dérapages condamnables. Au moment de l’explosion de l’affaire, on a mis tout le monde dans le même sac, comme si tous ceux qui faisaient de l’humour à l’époque étaient des harceleurs en puissance.

Les “loleurs” pratiquaient un humour jouant notamment avec les nouveaux outils (comptes Twitter, hashtags, montages Photoshop…). C’était l’époque où des sociologues célébraient la culture LOL, considérée comme la nouvelle contre-culture jeune. À la faveur de l’affaire de la Ligue du LOL, le “LOL” est subitement devenu l’instrument de l’oppresseur, l’arme des forts contre les faibles. C’est une lecture diamétralement inverse qui en était faite en 2010 : le “LOL” était l’outil des amateurs contre les puissances établies (les politiques, les élites médiatiques, le star-system…). L’anthropologue Danah Boyd parlait de «hacking de l’économie de l’attention». En “mémifiant” des stars d’Hollywood, les “loleurs” se réappropriaient le matériel des industries culturelles et la dimension politique de cet acte apparaissait alors fortement. L’impensé de cette culture LOL était de savoir à partir de quel niveau de célébrité pouvait-t-on devenir un mème. Nul n’avait réfléchi à cette question et dans la jungle des débuts de Twitter, des propos de micro-micro-célébrités vont devenir des blagues virales. C’est le fond de l’affaire de la Ligue du LOL.

Lors d’un colloque de visual studies en 2011, j’avais fait une présentation sur le «murmure de la réception», comme j’appelais alors cette réaction ironique des réseaux. J’avais pris pour exemple un “mème” sur Laurent Joffrin. Alors patron du Nouvel Obs, il avait eu un clash sur Twitter avec un jeune journaliste du Monde.

Sa réponse, sèche et peu au fait des usages de Twitter, était immédiatement devenue culte. Le directeur du Nouvel Obs était alors devenu un sujet de blagues pour quelques jours. Ses mentions explosaient et un mème voyait le jour. Il était littéralement seul contre tous, sommé de quitter Internet, terre hostile et sauvage pour les membres de l’ancien monde.

La victime de ces moqueries s’était alors exprimée dans l’Obs mais peu l’avaient entendu (et beaucoup avaient ricané, pour tout dire): «Le sarcasme n’est pas un mode de communication. C’est un moyen d’exclusion. Il traduit le refus de discuter, l’absence d’argument, la virulence à front bas. Je ne vois pas en quoi il constitue un progrès. Pour moi, il n’est qu’une perte de temps. On dira que je n’accepte pas l’humour. Mais l’humour consiste à se moquer de soi-même et non des autres.»

Laurent Joffrin a-t-il été harcelé ? À n’en pas douter, si l’on s’en tient à la définition qui a été donné en février 2019. Joffrin a raison quand il écrit : «Le sarcasme n’est pas un mode de communication. C’est un moyen d’exclusion». Ce rire permanent qui était la norme sur Twitter pouvait aussi effectivement être un moyen d’exclusion. Des puissants comme des plus modestes. Tous ceux qui avaient, un jour, publié un tweet ridicule, ne rentrant pas dans les codes, étaient susceptibles de devenir un mème. Personne ne pleurait sur le sort des personnalités publiques ; il est en revanche légitime de se demander si un twitta ou un twitto modestement connu méritait un tel traitement. Ce LOL, cette ironie permanente, dont nous avons été parmi les plus visibles représentants, a fait indéniablement souffrir des gens.

J’ai moi-même pu souffrir de cela. Pour expliquer que l’affaire ne surgisse que dix ans plus tard, la presse a glosé sur le fait que nous étions «intouchables» et qu’il aurait été impossible de nous moquer ou de nous critiquer sur Twitter. Rien de plus faux. J’étais moi aussi un sujet de moqueries permanentes. Je crois que je détenais en 2010 le record du nombre de faux comptes anonymes parodiques à mon sujet (au moins 12) : @vincent_glad, @vincentglave, @vincentcrade, @gladiator, @vincentglam, @vincentpasglad, @vin100glad, @vincentsoglad, @FauxVincentGlad, @FakeVincentGlad, @RealVincentGlad, @vincentglagla. Les deux premiers étaient si violents à mon encontre que la modération de Twitter les avait fait sauter. Malgré les dommages que ces comptes me causaient, je m’en suis très peu plaint publiquement : la pensée dominante de l’époque voulait que celui qui refuse la satire apparaisse comme un censeur manquant singulièrement d’humour. Quand en janvier 2012 je suis embauché au Grand Journal, je suis le premier twitto à passer dans une émission télé avec une telle audience. Inévitable conséquence : je me fais déchirer tous les soirs sur Twitter par des “haters”, comme on disait alors. C’est une des raisons pour lesquelles j’arrêterai l’émission à l’été 2013, lassé de ces critiques sur les réseaux.

Faux profil créé à mon nom sur le site Adopte un mec en 2010.

En 2010, la grande mode était de créer des comptes anonymes, il y en avait des centaines et des centaines. Souvent, ces comptes jouait le rôle d’un troll méchant mais attachant, se moquant des personnalités du réseau et épiloguant sur sa supposée solitude. J’ai moi même participé à un compte anonyme, @foutlamerde. Je n’ai pas créé ce compte collectif, mais on m’en avait donné les codes, tant et si bien que j’avais dû poster 15% à 20% de son contenu. Des captures d’écran de compte ont circulé lors de l’affaire de la Ligue du LOL, créant une certaine émotion (moi le premier, certains tweets dont je n’étais pas l’auteur, que je n’avais pas vu à l’époque ou que j’avais oubliés, m’ayant vraiment interpellés).

«La “ligue du LOL” avait créé un profil anonyme pour harceler», écrit L’Express. Outre le fait que ce compte ait été ouvert 5 mois avant la création de la Ligue du LOL, il n’était alors pas du tout perçu comme un compte de harceleurs mais plutôt comme une sorte de Guignols de l'info à l'échelle de Twitter. Il était à l’époque mal vu de se prendre au sérieux sur Twitter, de faire ce qu’on appelait du personal branding. Et un compte comme @foutlamerde se moquait précisément des gens qui se prenaient trop au sérieux. Le compte était très populaire, suivi par 2000 personnes, dont environ 200 journalistes (et très souvent cité et retweeté par ces mêmes journalistes). Si ce compte a posté des tweets qui ont indéniablement blessé des personnes, il n’a jamais fait l’objet d’une réprobation publique, n’a jamais été suspendu par Twitter, ni fait l’objet d’aucune plainte.

Le 10 juin 2010, un jeune développeur publie sur son Twitter un lien vers une page de son site perso baptisée “Who’s who on Twitter”. Chaque twitto y possède sa propre page wiki et tout le monde peut y écrire les horreurs qu’il veut en anonyme. Le site restera en ligne une heure avant que son auteur siffle la fin de la récré. Les messages sont désormais gravés dans le marbre, ils resteront en ligne pendant trois ans. Voici la page qui m’est dédiée et celle d’Alexandre H., autre membre de la Ligue du LOL.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, la Ligue du LOL n’est pas l’auteur de ces commentaires.

On m’a beaucoup reproché d’avoir qualifié le Twitter de 2010 de «cour de recré», ce qui tendrait à minimiser les choses. Avec du recul, je ne vois toujours pas comment qualifier autrement le réseau de l’époque. Oui, à l’époque, on parlait de seins sur Twitter, mais personne n’y voyait du harcèlement sexuel. Parce qu’on parlait aussi de bites, de couilles et de tout ce qui font rire des étudiants attardés.

Dans ma lettre de licenciement est cité un tweet où j’évoque «l’apparition de ces seins» dans une conversation totalement consensuelle avec une twitta de l’époque. Personne ne se souvient du contexte de ce tweet, ni à quels seins je fais référence (pas les siens en l’espèce), mais c’est visiblement très grave. Si grave que personne ne s’en était jamais ému avant que ce tweet n’atterrisse je ne sais comment dans un article de Numerama en 2019.

Twitter était à l’époque une toute petite communauté. Tout le monde semblait se connaître ou presque — et de très nombreux twittos convergeaient le jeudi soir dans un bar du 11e arrondissement, l’Autobus. En 2011, on retrouvait dans ce bar la plupart des protagonistes de l’affaire de la Ligue du LOL qui buvaient des coups ensemble avant qu’Internet ne les sépare.

Tweet posté par l’ancien compte de Checknews.

Avant de se déchirer, tous se côtoyaient. Et pour tout dire, ils tweetaient souvent de la même manière, comme l'avait montré un article Medium publié en juillet. Avec ce style si particulier de 2010 qui, aujourd’hui, nous fait horreur.

Tweets publiés par des personnalités féministes ayant vigoureusement dénoncé le sexisme de la Ligue du LOL en février 2019 et s’étant déclaré victimes du groupe.

Catnatt, une twitta de l’époque, qui a été amie avec plusieurs victimes déclarées, vient de publier un admirable panorama de ce microcosme. Elle raconte cette époque compliquée où la ligne de démarcation entre “gentils” et “méchants” était loin d’être aussi claire qu’on nous l’a présentée en février 2019, où tout le monde trollait tout le monde, où chacun pouvait devenir «bourreau» ou «victime» selon l’alignement des planètes.

«Twitter avait ses stars, hommes ou femmes (ha oui j’ai oublié de préciser que je ne crois pas un quart de seconde que les femmes étaient particulièrement visées par la ligue. Ils tapaient sur tout le monde) et chaque erreur se payait cash. Tu te levais le matin et tu trépignais à l’idée de hurler de rire sur le dos de quelqu’un ou pas. Et tu pouvais en fait finir l’après midi en chialant parce que c’est toi qui avais pris cher.»

«Nous estimions qu’à partir du moment où c’était publié, on avait le droit de se moquer. En somme, toute personne s’exposant sur internet devenait une personnalité publique et donc potentiellement une cible. On savait tous qu’on pouvait en être une un jour ou l’autre ou si nous étions naïfs, on le découvrait quand ça nous tombait sur la gueule.»

Pourquoi l’affaire de la Ligue du LOL n’est-elle sortie que 10 ans après les faits ? L’explication sans cesse avancée est que les journalistes en son sein étaient si puissants que personne n’osaient les critiquer. C’est une explication à courte vue. Tous les éléments de contexte que je viens de détailler sur le Twitter de 2010 sont la vraie raison pour laquelle les pratiques de la culture LOL n’ont pas fait l’objet de réprobations antérieures. Il s’agissait en fait d’usages normaux à l'époque, partagés par de très nombreux utilisateurs.

Sur le Twitter de 2020, l’insulte et l’agressivité pour des motifs politiques ne sont jamais dénoncées par personne. Elles pourraient pourtant l’être —rappelons que l’injure publique est interdite par la loi. Cela ne veut pas dire que tous les utilisateurs de Twitter pensent que ces usages sont bienvenus. Seulement c’est la norme du moment et celui qui s’aventurerait à le dénoncer se prendrait immédiatement des insultes ; de la même manière qu’en 2010, celui qui dénonçait la culture LOL se prenait des vannes en retour. Laurent Joffrin s’en souvient.

2019, l’explosion

L’affaire de la Ligue du LOL est lancée par ce tweet. Le «journaliste modèle», c’est moi. Il m’est reproché d’avoir un succès d’estime pour ma couverture des gilets jaunes alors qu’a priori, je ferais mieux de me taire à tout jamais. Dans la foulée de ce tweet et des clashs qu’il suscitera, une question est posée à Checknews: «La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux sociaux ?». L’intitulé de la question n’est pas neutre et va orienter toute l’affaire. D’emblée, on parle d’une entité sombre et opaque dont l’existence même semble être problématique (on parle, rappelons-le, d’un simple groupe Facebook privé).

Le journaliste de Checknews m’appelle le 7 février. Je suis alors en voyage, seul, au Chili. Notre discussion —qui occasionnera le scoop de l’année— est lunaire. Il me demande si j’ai bien créé un groupe Facebook appelé la Ligue du LOL, ce que je confirme. Il déroule alors l’acte d’accusation, fort bref: ce groupe est accusé d’avoir harcelé des féministes. Je lui réponds que c’était un groupe d’amis sur Facebook, comme tout le monde en a. Le journaliste insiste, me disant ne pas comprendre car il a obtenu plusieurs témoignages nous accusant de harcèlement. Je lui demande de préciser ceux-ci, ce qu’il n’est pas en capacité de faire. Il insiste alors, visiblement très embêté : «Mais comment expliques-tu qu’on vous accuse de harcèlement ? Je ne comprends pas». C’est alors que je réponds les phrases citées dans l’article: «A l’époque, j’en prenais plein la gueule aussi. On se disait que c’était un grand jeu. C’était une grande cour de récré, un grand bac à sable. C’était du trolling, on trouvait ça cool. Aujourd’hui, on considérerait ça comme du harcèlement». Face aux critiques sur le manque de bases factuelles de cet article, Checknews expliquera plus tard que c’est cette dernière phrase qui a servi de preuve du harcèlement.

Il faut reconnaître que je me défends bien mal. Dans cette phrase, je me plaçais bien davantage dans le rôle du journaliste spécialiste des réseaux sociaux que dans celui de l’accusé. Me voilà donc par l’entremise d’une analyse de l’évolution des usages en train de m’accuser d’un délit passible de deux ans de prison. Fort heureusement, Checknews précisera plus tard qu’il ne s’agissait ni de harcèlement moral, ni de harcèlement sexuel, mais simplement de «critiques et moqueries répétées» (ce qui revient à dire que ce n’est pas un délit). À l’issue de l’interview, circonspect après cet échange surréaliste, j’envoie ce message Facebook à quelques amis : «Je me suis donc excusé au nom de choses qu’ont pu faire mes amis il y a 8 ans, choses qu’on n’était pas en mesure de me présenter par ailleurs».

Mes excuses, formulées lors de l’entretien, ne seront pas publiées dans l’article. Je les formule alors au détour d’une reply sur Twitter.

C’est alors que la foudre d’Internet s’abat sur moi. Personne — pas même le journaliste de Checknews — ne connaît encore les détails de cette brumeuse histoire mais tout le monde semble savoir d’avance que je suis coupable de harcèlement. Je suis sommé de le reconnaître et d'abandonner toute forme de nuance dans mes propos. Le désastre de cette affaire commence là.

Interrogatoire par les procureurs de la 3e Chambre correctionnelle du tribunal de Twitter suite à mon tweet d’excuses.

J’en reste là pour la soirée et part profiter de mes vacances chiliennes. J’imagine que l’affaire va se tasser et que tout le monde va revenir à la raison. Grossière erreur. L’affaire va monter en puissance sur les réseaux durant tout le week-end. De nombreuses personnes se déclarant victimes du groupe publient des threads poignants. Le samedi midi, une liste anonyme de 35 membres de la Ligue du LOL est publiée sur Pastebin, avec le nom de leur employeur, aux fins d’exiger leur licenciement.

Quand je me lève le dimanche matin, avec le décalage horaire, la journée est bien entamée en France. Les threads assassins se multiplient. Je reçois un nombre incalculable d’insultes et de crachats divers sur les réseaux sociaux, dont une bonne partie venus de confrères journalistes. En un week-end, un groupe Facebook privé vieux de presque 10 ans, dont personne n’a jamais vu un seul message, est devenu le symbole du sexisme et du racisme systémique. Une association contre le cyber-harcèlement publie sur son Instagram la liste des bannis et écrit que la Ligue du LOL est «une organisation méthodique pour faire taire les personnes minorisées». On promet sur un blog antifa de me «traquer jusque dans les chiottes». Je nage en plein cauchemar.

“On va traquer ces sales vermines sexistes […] jusque dans les chiottes”.

Dans la journée du dimanche, plusieurs membres de la Ligue du LOL ont publié un long message d’excuses. J’hésite à en publier un à mon tour: les faits restent très peu précis et surtout je ne sais pas ce qu’ont fait les autres. Et pour cause : tous les faits dénoncés ont eu lieu sur Twitter, et non sur ce fameux groupe Facebook privé. Un témoignage va me retourner le bide et me convaincre de publier ces excuses où je prends la responsabilité d’actes commis par d’autres: «Je découvre aujourd’hui des choses que je n’imaginais même pas, comme Florence P. qui écrit que des membres du groupe sont venus l’intimider physiquement», écris-je dans ce message posté sur Twitter. «C’est parfaitement odieux. Et je ne peux imaginer que je suis à l’origine de cela en ayant créé ce groupe.» C’est ce qui me fait écrire cette phrase qui sera reprise dans les médias du monde entier: «En créant ce groupe, j’ai créé un monstre qui m’a totalement échappé».

Huit mois plus tard, à la faveur d’une rencontre entre Florence P. et un des membres de la Ligue du LOL, je découvrirai l’histoire derrière ces supposées menaces physiques. Le 16 décembre 2011, France 5 tourne dans le 11e arrondissement la 3e édition du Grand Webze, une émission consacrée à la culture web présentée par Vinvin et François Rollin. Florence P. y est chroniqueuse. Il se trouve que par le plus grand des hasards, un membre de la Ligue du LOL habite juste à côté du studio d’enregistrement et que plusieurs membres du groupe y sont réunis ce soir-là pour prendre un verre. Le Grand Webze fait alors l’événement sur Twitter, c’est la première émission de ce genre à la télé française. Quelqu’un propose alors de s’y rendre pour aller saluer leur idole à tous, le professeur Rollin. L’émission vient de se terminer, ils rentrent à trois ou quatre dans le studio en montrant une carte de presse. Ils tombent alors sur Florence P. et lui demandent où se trouve le professeur Rollin. Ils échangent quelques mots amicaux avec celui-ci et repartent. Fin de l’histoire.

C’est donc cette simple demande de renseignements sur un plateau télé qui deviendra huit ans plus tard «une intimidation physique sur le lieu de travail d’une jeune femme», comme le dénoncera, l’air grave, Patrick Cohen sur France 5 . La question n’est pas de remettre en cause le ressenti de Florence P., qui a visiblement paniqué en voyant des twittos qu’elle connaissait, mais de questionner ses reprises médiatiques. Pourquoi aucun média n’a jamais cherché à éclaircir cette histoire d’agression physique qui a pourtant pesé très lourd dans notre dossier ?

Il est évident que si je devais réécrire aujourd’hui mon texte d’excuses, je ne le ferais pas de cette manière. Il y a de nombreuses erreurs factuelles et d’analyse. Ce week-end-là, j’ai reçu les témoignages sur Twitter en pleine face. C’était le temps de la libération de la parole et elle était nécessaire. Même si je percevais certaines hypocrisies, je me disais que tous ces témoignages étaient véridiques, les victimes ne pouvaient pas mentir. Et de fait, elles ne mentaient pas, elles ont juste reconstruit leurs souvenirs à la lumière de la légende noire de la Ligue du LOL. Toutes les souffrances endurées sur Internet trouvaient une clé explicative simple et définitive : la Ligue du LOL.

Dans une interview récente, Iris G. a très bien résumé le problème de cette affaire: «Se souvenir de ces quelques mois relève de l’exploit quand on vous donne quelques jours pour le faire». Les victimes déclarées ne se souvenaient pas plus que moi des détails de cette époque. On a tous, et moi le premier, refait l’histoire dans nos têtes avec cette nouvelle grille de lecture présentée par Checknews : la Ligue du LOL était la base arrière d’un harcèlement sexiste. J’écris alors et j’y croyais sincèrement : «Je n’ai pas vu que nous avions fait taire, avec nos blagues, les premières paroles féministes quand elles sont apparues sur les réseaux vers 2011–2012.» Un an après, après avoir investigué en détail toute cette affaire, je pense que cette affirmation est fausse. Quelques uns d’entre nous ont eu des clashs personnels avec des féministes, mais il n’y a jamais eu d’effet de meute pour faire taire une parole militante sur ce sujet. Le harcèlement contre les féministes sur les réseaux sociaux est aujourd’hui sans commune mesure avec les quelques blagues qu’il pouvait alors y avoir. En 2010, les blagues les plus récurrentes portaient plutôt sur ceux qu’on appellerait aujourd’hui les boomers. Si je me suis moqué de personnes à l’époque sur Twitter, c’était surtout des “vieux” blogueurs — qui se trouvaient être très majoritairement des hommes.

Cela ne veut pas dire que rien ne s’est passé. Des personnes ont subi des violentes vagues de harcèlement sur Twitter, dans lesquelles on retrouve des messages de membres de la Ligue du LOL. Certains ont publié des tweets qui auraient pu valoir des poursuites pénales. J’ai vu passer certains de ces messages, j’en ai découvert d’autres. J’ai parfois dit à certains qu’ils allaient trop loin, je me suis parfois tu. Cette époque sur Twitter a fait beaucoup de mal à certains. Des membres de la Ligue du LOL ont été des acteurs de cette culture, de cette ambiance, qui avait ses trouvailles brillantes et ses dérives regrettables. Simplement, il est fort injuste de rejeter toute la responsabilité sur un groupe de 35 personnes.

La publication successive de nos excuses dans la journée du dimanche a creusé notre tombe. Saisis par l’émotion des témoignages, nous nous sommes soumis à un exercice de repentance en prenant à notre compte, pour plusieurs d’entre nous, des erreurs commises par d’autres. Lynchés par la foule vengeresse, on en a tous rajouté avec le vain espoir que nous puissions sortir vivants du grand feu de joie qui se préparait. Funeste erreur. Après les excuses, le lynchage a redoublé de vigueur, les menaces de mort et de représailles physiques ont commencé à déferler. Nos repentirs ont été jugés insincères, non suffisants et tournés en ridicule. Surtout, même s’ils ne le disaient pas, ils sont apparus comme la preuve de notre responsabilité sur tous les faits qu’on a pu nous reprocher par la suite. Quand finalement j’ai pris une avocate, une semaine plus tard, afin de contester mon licenciement, elle semblait incrédule : «Mais pourquoi tu t’es excusé pour des choses commises par d’autres ?». «Ben, je sais pas», lui répondais-je, penaud. «Les gens me menaçaient si je ne le faisais pas. Alors je l’ai fait».

Lutte contre le cyber-harcèlement, France, 2019.

Au cours de ce joyeux week-end où la twittosphère a lutté contre le cyber-harcèlement en cyber-harcelant une liste de 35 personnes, j’ai supprimé des dizaines de tweets sur mon compte personnel. Une armée de twittos commençaient alors à fouiller dans mes vieux tweets pour trouver un libelle hors contexte permettant d’acter ma mise à mort. Autant de tweets pour lesquels personne n’avait soulevé d’observations auparavant, malgré mes dizaines de milliers de followers, et qui devenaient subitement la preuve de mon abjection. Mon histoire personnelle n’existait plus, je n’étais plus que ces bouts de tweets hors contexte qu’on s’échangeait pour m’envoyer à l’échafaud. Pris dans un mouvement de panique, j’ai donc supprimé des rafales de tweets en faisant des recherches par mot-clés.

Ex de cette chasse aux vieux tweets : plusieurs personnes m’ont ressorti ce tweet jugé antisémite. En 2011, il y avait eu 11 RT et personne pour y trouver à redire. Et pour cause, il y avait un contexte. C’était une blague pour moquer l’application “Juif ou pas juif”, qui venait de sortir et faisait polémique.

Une membre de la Ligue du LOL, mère de famille, a elle aussi supprimé des dizaines de tweets anodins, dans un surréaliste moment de parano :

«Alors que nous étions traqués de toutes parts sur le web et que les journalistes prenaient part au lynchage, j’ai eu l’impression que le monde devenait fou. Au point d’imaginer la possibilité d’être vue comme une mère indigne et donc qu’on me retire mes enfants. Complètement paniquée, j’ai commencé à effacer frénétiquement des tweets, un peu au hasard, dès qu’ils contenaient un mot ou une expression vulgaire. Le seul qui me revient vraiment en tête, c’est celui dans lequel je moquais un service administratif pour sa lenteur. Je l’ai effacé en me disant que l’Etat pourrait se retourner contre moi, que je pourrais être accusée d’avoir, en quelque sorte, “harcelé” la mairie.»

Nous sommes loin d’être les seuls à avoir paniqué. D’après les relevés du sourcilleux @Fallaitpassuppr, plusieurs personnalités médiatiques ont supprimé des vieux tweets en ces jours d’inquisition : un rédacteur en chef de site de médias (6915 tweets), une journaliste de Mediapart (106 tweets), un présentateur de Radio France (115 tweets), une célèbre députée (48 tweets), une victime déclarée de la Ligue du LOL (1875 tweets), un journaliste du Figaro (601 tweets), un journaliste de Libération (300 tweets), un consultant politique proche de LREM (612 tweets). De nombreux autres ont dû passer entre les mailles du filet. Alors que les licenciements commençaient à pleuvoir, tout le monde était terrorisé qu’un mot malheureux de 2010, à l’époque où rien n’avait de conséquence, vienne ruiner une réputation chèrement acquise. Supprimer ses tweets était tout simplement l’option la plus raisonnable face à la déraison qui nous a tous saisi.

Lundi 11 février, 11h20, push de l’appli de France Inter : «Libération décide la mise à pied d’Alexandre H. à titre conservatoire». C’est le début d’une folle série. À 12h58, l’AFP annonce ma propre mise à pied. À 14h06, Brain annonce la suspension de notre collaboration. À 14h13, Nouvelles Ecoutes annonce mettre fin, avec effet immédiat, à sa collaboration avec Guilhem M. À 15h55, Libération révèle que David D. a été mis à pied par Les Inrocks. À 17h58, Le Monde révèle la mise à pied de Renaud L. chez Publicis. À 19h25, Binge Audio annonce arrêter sa collaboration avec Alexandre H. À 19h31, Usbek et Rica annonce que Guillaume L. est mis à pied. Le lendemain, à 11h40, Numérama révèle que François D. a lui aussi été mis à pied aux Inrocks.

Tout le monde sera licencié quelques semaines plus tard. Les journalistes, pourtant passionnés par cette affaire, ne demanderont jamais aux entreprises concernées les raisons précises de ces licenciements. C’est dommage : le fiasco de cette affaire transparaît dans ces lettres de rupture, passerelles délicates des dénonciations sur les réseaux à la réalité du droit du travail.

Une affaire a-t-elle déjà suscité autant de licenciements dans la presse ou avons-nous battu un triste record ? Si un historien de la presse passe par ici, je serais curieux de savoir la réponse. Il faudra un jour comprendre comment tout cela a été possible. Arrêt sur images a commencé ce délicat travail en enquêtant sur le cas absurde de Guillaume L. : «Ligue du LOL: un licenciement de trop». Il est fort possible qu’il y en ait d’autres.

Les accusations sur les réseaux ont généré des licenciements prononcés au nom de l’atteinte à l’image. Licenciements interprétés à tort comme des preuves de culpabilité, alimentant en retour la machine de l’indignation.

Comment expliquer que la presse de gauche ait pu licencier tant de monde sur la simple base de leur appartenance à un groupe Facebook privé, alors qu’elle fermait les yeux des années plus tôt sur des pratiques pédophiles ? En 2019, les réseaux sociaux sont souverains et la sentence avait été décidée sur Twitter. Les médias, d’ordinaire plus sourcilleux avec les rumeurs sur les réseaux, n’ont fait qu’appliquer cette froide décision. Sur Twitter, tout le monde était persuadé, bercé du récit complotiste d’une société secrète régnant sur les médias, que nous serions protégés, immédiatement excusés et qu’in fine nous resterions en place. Qui donc nous a défendu ? Personne. CQFD.

2019, la débâcle médiatique

«La Ligue du LOL pourrait être notre affaire Weinstein», Le Monde, 15 février 2019.

«C’est de la corruption: s’entendre entre soi pour empêcher d’autres personnes de faire leur travail correctement» France Inter, 18 février.

«C’est une exclusion professionnelle organisée», France Culture, 16 février 2019.

«Ils ont été engagés parce qu’ils harcelaient.» Neon Magazine, 12 février 2019

«Sur l’aspect fasciste, le choix des cibles de la Ligue du LOL est révélateur» France Culture, 17 février 2019.

«La Ligue du LOL, des trolls harcelant en meute des cibles féminines ont été punis et virés. Une étape a été franchie dans l’horreur, avec la tuerie de la mosquée de Christchurch» France Culture, 3 avril 2019.

Un an plus tard, ces extraits de presse ont franchement mal vieillis. Ils sont le précipité d’une folie collective qui a saisi la presse parisienne. «La Ligue du LOL nous a rendus dingues», résumera dix mois plus tard l’ancien directeur adjoint de L’Express. Dans un article de 2017, Daniel Schneidermann avait donné la définition d’un emballement médiatique à l’ère de #MeToo et des réseaux sociaux: «après une longue période d’omerta, un couvercle saute brutalement, libérant, dopé par une sorte de mauvaise conscience collective, un flot incontrôlable de tout et n’importe quoi.» On y est.

Pour appréhender ce fiasco, il faut d’abord comprendre le particularisme de cette affaire dans laquelle la presse a été sans cesse à la remorque des réseaux sociaux. En révélant l’affaire, Checknews ne sort pas à proprement parler un scoop mais blanchit journalistiquement une rumeur des réseaux. L’article confirme que la Ligue du LOL —qui alimente la conversation depuis quelques jours sur Twitter — existe bien mais n’est pas en mesure de confirmer que le groupe a harcelé des militantes féministes. «Les preuves manquent», reconnaît Checknews.

Extrait de l’article de Checknews.

Les preuves manquent. Mais par la grâce de l’article de Checknews, et la libération de la parole qui s’en est suivie, elles vont apparaître sur Twitter. Du moins le croit-on à l’époque.

Les «preuves» vont consister en deux corpus distincts : des threads accusatoires de victimes déclarées de la Ligue du LOL d’un côté, et des excuses de membres du groupe, de l'autre. Sur le papier, l’affaire semble réglée : des accusations (certes peu précises), des excuses (certes très vagues), emballé, c’est pesé. Cette procédure expéditive de plaider coupable va être jugée suffisante par la presse pour écrire, sans aucune pincette, que tous les membres de la Ligue du LOL sont des cyber-harceleurs.

L’affaire est une aubaine pour la presse web qui va littéralement passer en mode “édition spéciale”. Non seulement l’histoire est très vendeuse mais en plus le coût de production est quasi nul : il suffit de reprendre en copié-collé les threads de témoignages et les mots d’excuses.

“Vague de témoignages et d’excuses sur Twitter”: article d’Arrêt sur images publié le 10 février.

Le problème, que personne ne voit alors, est que ces mots d’excuses sont largement sujets à caution. Publiés dans leur majorité le dimanche, ils sont en partie le produit du lynchage qui a commencé à se mettre en place dès le vendredi sur Twitter. «On était prêts à tout pour que ça s’arrête», a déclaré une membre du groupe à l’AFP. Surtout, ces excuses prennent pour acquis que les témoignages des victimes sont exacts et que tous les actes reportés proviennent bien de membres de la Ligue du LOL.

Une des victimes déclarées, Florence P., a expliqué récemment que quand elle parlait de «Ligue du LOL» dans son témoignage, elle ne désignait pas le groupe Facebook mais ce qu’elle avait «subi sur Twitter». «Je ne suis pas responsable de ce que les journalistes écrivent…», ajoute-t-elle. Si les médias ont cru naïvement que tous les agissements dénoncés venaient d’un simple groupe Facebook, c’est effectivement de leur faute. En évoquant des faits vieux de dix ans, une victime a le droit de se tromper sur les termes. Un journaliste nettement moins.

Prendre les mots d’excuses comme des preuves de harcèlement pose un autre problème. Ces textes n’évoquent que rarement des actions précises et sont plutôt des considérations générales sur l’ambiance de Twitter à l’époque. Personne ne parle de raids de harcèlements et d’actions de groupe. Les services de ressources humaines des entreprises concernées en savent quelque chose : quand il s’agira de rentrer dans le détail des faits reprochés, les lettres de licenciements se feront très floues. La simple appartenance à un groupe Facebook ne peut constituer en soi une faute.

Les mises à pied annoncées trois jours après la publication de l’article de Checknews vont donner encore plus de corps aux articles publiés. Le dossier est maintenant complet : témoignages, excuses, mises à pied. C’est sur cette base que les médias internationaux, à l’image du Guardian ou du New York Times, s’emparent de l’affaire et évoquent un groupe de journalistes français qui a «harcelé des femmes pendant des années». Ont-ils enquêté pour avancer de telles accusations ? Pas le moins du monde.

Après la première salve d’articles low-cost, des enquêtes plus fouillées sont publiées. Une course au scoop s’enclenche, rendue d’autant plus facile que les sources sont facilement accessibles, souvent des ami-e-s ou connaissances des journalistes. Ces investigations, menées uniquement à charge, cherchent à prouver que le groupe la Ligue du LOL a bien harcelé des personnes. Ce qui ne sera jamais démontré par personne. Ces enquêtes ne feront, en réalité, que mettre en exergue des histoires personnelles: des membres du groupe ont posté sur Internet des contenus répréhensibles ou, plus souvent, des membres du groupe sont soupçonnés d’avoir posté des contenus répréhensibles. On est très loin du groupe organisé de harceleurs. Plus on rentre dans le détail, plus cette histoire se dérobe.

Pour justifier les manques de ses enquêtes, toute la presse reprendra cette logique : s’il n’y a pas de preuves, c’est bien la preuve qu’elles ont été effacées. La Ligue du LOL est la première affaire numérique d’ampleur en France. Puisque tout s’est passé en ligne, il devrait en toute logique rester une infinité de traces. Au contraire, on se retrouve dans une affaire marquée par l’absence quasi généralisée de preuves. Cela aurait dû, à tout le moins, faire sourciller les journalistes.

Au fur et à mesure de l’avancée de l’affaire, le harcèlement deviendra si insaisissable qu’il faudra le redéfinir par d’étranges circonvolutions. «Il faut faire attention: parfois certains tweets de la Ligue du LOL n’étaient pas ultra virulents mais ils entraînaient derrière eux toute une meute de gens qui harcelaient», expliquera la porte-parole d’une association. La définition judiciaire du harcèlement a disparu en route, on lui préfère une définition arbitraire, taillée sur mesure pour habiller le récit médiatique.

Les enquêtes vont se focaliser sur des histoires personnelles mais feront toujours retomber la responsabilité d’actes individuels sur tout le groupe. Chaque membre de la Ligue du LOL doit répondre des dérapages des autres, quand bien même ces personnes n’étaient pas amies entre elles, seulement réunies par des amis d’amis sur le même groupe Facebook. Ce groupe n’a jamais été un tout cohérent — loin s’en faut. Pourtant, les journalistes ont fait comme si les 35 membres de la Ligue du LOL étaient tous, par définition, sexistes, homophobes, racistes, antisémites et grossophobes.

Plutôt que par des faits, le «harcèlement» sera souvent étayé par… des théories. C’est une chercheuse québécoise, n’ayant jamais parlé avec aucun des protagonistes, qui offrira à la presse française la grille de lecture de l’affaire. Interviewée dans le Nouvel Obs, Têtu, Le Point, Terra Femina, le Monde, Slate et LCI, Martine Delvaux y développe sa théorie du «boy’s club» et des «schtroumpfettes». Professeure de littérature, la Québécoise ne peut se prévaloir de travaux sociologiques sur la question. Elle est en revanche très bonne cliente pour les médias, qui ne s’en priveront pas.

Extrait d’une interview de Martine Delvaux dans Le Point. Les «schtroumpfettes» en question ont beaucoup apprécié.

La pression des réseaux sociaux a compliqué le travail médiatique dans des proportions rarement atteintes. Les journalistes n’ont pas vu — ou n’ont pas voulu voir — qu’il n’est pas possible de faire sereinement du journalisme au milieu d’un tel lynchage numérique. La violence déployée sur les réseaux contre les membres de la Ligue du LOL a empêché les protagonistes de pouvoir se défendre. Tout élément de défense, de contextualisation ou de modération en leur faveur était immédiatement soumis à de très vives réprobations sur Twitter. Un journaliste ayant écrit une enquête sévère me confiera plus tard : «En étudiant l’affaire, j’ai compris qu’il s’agissait d’histoires de cour de récré. Mais je n’ai pas pu l’écrire, c’était inaudible». Quand la vérité devient inaudible, quand la contextualisation devient impossible, quand un récit militant simpliste s’impose face à une réalité complexe et protéiforme, il n’est plus possible de faire un travail journalistique rigoureux.

Témoignage d’un journaliste soumis à la question pour avoir co-signé un article avec Alexandre H. de la Ligue du LOL.

Les journalistes n’ont pas vu — ou n’ont pas voulu voir — qu’ils allaient au devant de grandes difficultés alors que les 35 accusés ne répondaient (quasi) pas aux sollicitations médiatiques. Leurs enquêtes allaient nécessairement être unilatérales, négligeant totalement un point de vue.

Pourquoi les membres de la Ligue du LOL se sont-ils terrés dans le silence en février 2019 ? Il y a plusieurs raisons. D’abord, force est de constater que le harcèlement à notre encontre a fonctionné : le but était explicitement de nous faire taire et disparaître de la surface d’Internet. Alors que vous êtes insulté (voire menacé de mort) à chaque fois que vous ouvrez la bouche, un réflexe de survie s’impose : se taire et tenter de disparaître pour échapper à la foule. Ensuite, aucun d’entre nous n’a voulu apparaître comme le défenseur de la Ligue du LOL en prenant la parole pour dire «Attention, cela ne s’est pas passé comme ça». La Ligue du LOL était alors le synonyme du mal absolu ; en devenir le porte-parole aurait été la voie la plus directe vers l’échafaud. D’autant que nous ne savions pas ce qu’avaient pu faire les autres membres du groupe.

Enfin, les journalistes qui nous contactaient avaient clairement pris partie contre nous, persuadés que nous étions les bourreaux décrits sur Twitter. Répondre aux questions ne changeait absolument rien. Il avait été décidé que nous étions coupables. Et de tous les chefs d’accusation. Il n’y avait alors d’autre choix que d’attendre que la vague passe, éviter au passage de commettre l’irréparable, et de prier pour qu’un jour, les gens reviennent à la raison.

«Est-ce qu’il va y avoir un lynchage national?», titre 20minutes.fr qui se semble se désoler que cela ne soit pas encore arrivé.

Les contours de notre droit à une défense équitable avaient été posés dès le deuxième article publié sur l’affaire. La rédaction de GlamourParis.com y donnait une leçon de journalisme (partagée 438 fois sur Twitter), rappelant une exigence éthique élémentaire, ne pas nous donner le droit à la parole:

«Trop longtemps méconnus du grand public, la Ligue du LOL et ses agissements sont en train d’être percés à jour. Pourtant, “Libération” a jugé bon de se questionner sur le caractère véridique de ces actes de harcèlement. Une honte qui, en plus de donner la parole à ceux qui avouent eux-mêmes avoir dépassé les bornes, discrédite celle des victimes.»

Au sein des rédactions, plusieurs journalistes ont sonné l’alarme, tentant d’expliquer que cette affaire était partie sur de bien mauvais rails. Ils n’ont jamais été entendus, comme me l’a raconté une journaliste d’une grande rédaction :

«Le lendemain de la publication du papier de Checknews, il y a eu des cris de joie. La conférence de rédaction a eu lieu et très vite, des angles très à charge sont apparus. Des témoignages également. On a été quelques uns à dire qu’il fallait prendre ça avec précaution, que certaines victimes présumées avaient, elles aussi, eu des tweets problématiques, à l’époque, qu’il fallait aussi donner la parole aux personnes incriminées. Après tout, c’est la base du métier, et ils avaient bien le droit de se défendre, étant donné ce qu’on leur reprochait. La chefferie nous a dit que ce n’était pas le moment. Que le temps était à la libération de la parole donc pas de place pour le contradictoire potentiel. Alors comme beaucoup, on a publié des témoignages non vérifiées, non étayés, à charge. Et tout le monde s’en félicitait, personne ne voyait le problème, alors qu’on assistait, pour nombre d’entre nous, à un naufrage journalistique flagrant.»

Un journaliste d’un grand quotidien m’a narré la même expérience. Ses appels à la prudence, comme ceux de certains de ses collègues, ont été ignorés en interne :

«L’énergie investie dans le suivi de la Ligue du LOL a été digne des plus grands feuilletons d’actualité. Dans l’esprit de la chefferie, il fallait trouver des angles, et surtout, “sortir des trucs”, pour ne pas se laisser distancer par la concurrence, encourageant une course au “scoop” sur le moindre tweet publié dix ans plus tôt. Malgré les doutes de certains journalistes ayant recueilli des témoignages, et quelques appels à la prudence totalement inaudibles dans la rédaction à ce moment, il fallait publier, occuper le terrain. La rédaction s’est lancée dans un traitement comparable à celui qui avait suivi les révélations sur Weinstein, mais sans l’enquête du New Yorker, et sur des faits qui n’avaient rien à voir.»

Il y a eu dans la presse un extraordinaire excès de zèle à notre égard, dû sans doute à la culpabilité d’une profession ne se sentant pas très à l’aise sur les questions d’égalité homme-femmes. On a préféré livrer à la foule 35 bouc-émissaires, effacer en douce des vieux Slack embarrassants, enterrer quelques vieilles histoires et reprendre une activité normale. Un des problèmes de cette affaire est que la presse s’est jointe à la colère populaire et a jeté des braises sur celle-ci, dans un mélange douteux de journalisme et de vengeance personnelle. Beaucoup de journalistes étaient trop heureux de voir tomber des collègues jadis célébrés et ont participé avec ferveur au grand feu de joie.

Les rédactions ont eu l’impression que l’affaire avait une importance considérable car toute leur timeline Twitter ne parlait que de cela. C’est un trompeur effet de loupe. Dans un article publié récemment, L’ADN dénonce cet «emballement médiatique» : «En tenant un rôle de juge et parti, les médias ont sans doute voulu régler « leur MeToo » à travers des articles réalisés sans beaucoup de recul. La course à l’info qui a remplacé le processus de vérification, les réseaux sociaux qui font office de sources fiables et l’opinion publique qui attendait les articles au tournant ont sans doute contribué à mettre en lumière les limites de cet exercice.»

Une des grandes entourloupes médiatiques de cette affaire est de l’avoir transformé en un «MeToo du journalisme». Déjà parce qu’on ne parle pas d’agressions sexuelles mais de harcèlement en ligne. Ensuite parce que la grande majorité des dérapages reportés dans la presse provenaient de non-journalistes, membres de la Ligue du LOL ou non. Il semblerait que les journalistes aient surtout été là pour faire beau sur l’affiche et créer ce récit frissonnant de professionnels bien sous tous rapports qui cachaient en fait des monstres. Sans cet effet de manche, jamais le New York Times ne se serait intéressé à une telle affaire.

2019, la théorie du complot

La Ligue du LOL est une boîte noire. En dehors de ses membres, personne n’a jamais vu ce groupe Facebook privé. Tout le monde en revanche y a plaqué ses propres fantasmes. Pour que cette nébuleuse affaire tienne, il fallait un récit saisissant qui frappe l’imaginaire. Ce récit est une pure théorie du complot, qui sera déroulée dans les médias : la Ligue du LOL était une société secrète de journalistes, un boy’s club qui éliminait ses concurrents à coup d’actes délictuels coordonnés.

Cette idée d’un Bildeberg du LOL, d’un réseau secret caché au coeur de la presse progressiste et qui en tirerait toutes les ficelles, n’est soutenu par aucune base factuelle. Il s’imposera pourtant comme une évidence. Ce récit médiatique a été construit par les témoignages des victimes déclarées et les fantasmes de tous ceux qui cherchaient un mobile à cette singulière histoire. Une chronique de RFI est l’illustration parfaite de cette construction de pensée :

Chronique de RFI, 16 février 2019.

« Ne visaient-ils pas à éliminer d’éventuels concurrents, comme dans le livre Le Couperet de Donald Westlake ? Car alors tout se tient». À défaut, en effet, rien ne tient : le délit est insaisissable et le mobile inexistant. Mieux vaut alors mobiliser un roman américain pour que tout s’éclaire.

Comment des journalistes ont-ils pu gober cette histoire d’une mafia de l’Internet qui aurait posé ses tentacules sur nos timelines ? Comment des professionnels de l’information ont-ils pu croire que leurs voisins de bureau faisaient régner la terreur dans la presse depuis 10 ans, et ce, dans le plus grand des secrets ? Alors qu’en temps normal, la presse fact-checke les rumeurs sur les réseaux, dans l’affaire de la Ligue du LOL, au contraire, elle a cherché par tous les moyens à la confirmer. Il y a une explication toute simple à cela : fait peu commun, la rumeur venait des journalistes eux-même.

La légende noire de la Ligue du LOL est un bruissement qui court dans les médias et les milieux féministes parisiens depuis environ 2015. C’est une pure rumeur, en ce sens qu’elle n’est construite que sur des on-dits, des suppositions, des souvenirs en partie reconstruits. Personne, et c’est une donnée essentielle, n’a jamais vu ce fameux groupe Facebook. Lors de la cérémonie des Out d’or en juin dernier, une victime déclarée évoquera cette rumeur : « Ça faisait quelques années que les gens en parlaient sur Twitter, en DM ou en public, en soirée aussi. On me demandait “C’est qui ces mecs ? Qui en faisait partie ? C’est quoi la Ligue du LOL ? Ça a vraiment existé ?” ». Cette rumeur n’a fait l’objet d’aucun signalement formel, ni d’aucune confrontation avec les intéressés. Ce n’est qu’une rumeur et c’est en ce sens que Checknews est chargée de la vérifier.

Un thread publié le vendredi soir, dans la foulée de l’article de Libération, va avoir une influence considérable sur le storytelling médiatique, celui de Mélanie W. Journaliste, elle fait une lecture très professionnelle de cette affaire, estimant que le «harcèlement» de la Ligue du LOL lui aurait empêché d’avoir les opportunités de carrière qu’elle méritait. Pour appuyer ses propos, elle produit deux tweets, censément de «confrères» journalistes.

Dans ces deux tweets, on trouve un membre de la Ligue du LOL non journaliste et une personne totalement étrangère au groupe, et tout aussi peu journaliste. Si je trouve ces publications fort regrettables, je ne comprends pas en vertu de quoi j’en serais responsable, ni en quoi elles auraient servi mes ambitions et celles de mes camarades. Ces deux tweets ainsi qu’un commentaire sur un blog —dont le racisme allégué relève surtout d’un malentendu— sont les seuls éléments qui feront considérer aux médias que la Ligue du LOL et tous ses membres sont «racistes». Chacun peut imaginer le préjudice que cette accusation cause encore aujourd’hui aux intéressés.

Dans ce thread, Mélanie W. révèle également le fonctionnement interne du groupe: «La ligue, c’était un groupe pyramidal où les mange-merde harcelaient pour montrer aux boss qu’ils avaient de la valeur.» On est ici dans le pur fantasme. Sans remettre en cause son ressenti, la presse aurait pu a minima s’interroger sur cette interprétation ne reposant sur aucune base factuelle. Le problème que pose ce thread, comme d’autres postés ce jour-là, est qu’il n’est pas uniquement un témoignage, mais bien davantage les conclusions d’une enquête… qui n’a jamais été menée. La presse, étourdie par l’émotion des réseaux, va prendre ces récits pour argent comptant et n’interrogera jamais ce storytelling complotiste.

Les informations sur le groupe Facebook viendront presque toujours de personnes extérieures, qui n’en ont jamais vu la couleur, et qui ne feront que perpétuer la rumeur qui court à Paris depuis quelques années. Quelqu’un m’a dit que la Ligue du LOL avait un organigramme…

Article de France Info.

Je n’ai jamais eu de poste de direction dans la presse. Comment aurais-je pu la régenter depuis un groupe Facebook ? En vérité, le seul point commun professionnel des membres de la Ligue du LOL est que beaucoup ont collaboré pour Slate.fr, sous la direction du même rédacteur en chef. Ce même rédacteur en chef qui a aussi fait travailler trois victimes déclarées de la Ligue du LOL, leur offrant leur première expérience journalistique. Ce même rédacteur en chef qui a aussi lancé les carrières des futures rédactrices en chef de Buzzfeed et de Louie Média, deux médias féministes ayant enquêté sur la Ligue du LOL. Et si tout simplement ce rédacteur en chef avait fait travailler des personnes qu’il trouvait talentueuses ? Et si ce récit de victimes empêchées de travailler par l’influence maléfique d’un groupe d’individus ne tenait juste pas ?

Le sociologue Gérald Bronner, spécialiste des croyances collectives, voit dans cette affaire un cas d’école du biais de confirmation:

« Chez certains journalistes qui ont enquêté comme chez nous, lecteurs, la chute de ces journalistes de gauche, employés par des médias donneurs de leçons, ou de “mâles blancs de plus de 50 ans”, nous a réjouis et a actionné nos biais de confirmation : nous avions envie d’y croire. L’histoire était trop belle, pleine de stéréotypes. Or la question qu’on doit se poser avant de se forger une opinion rationnelle est “Que crois-je savoir a priori ?”. Nos lectures et enquêtes ne doivent pas seulement valider ce que nous pensions déjà savoir. Notre bonne foi se mesure donc au temps passé à lire des informations qui viennent contredire nos a priori. »

Problème pour les lecteurs : aucun article de février 2019 n’était en mesure de venir contredire leurs a priori. La presse (de gauche comme de droite, pour des raisons différentes) était unanime : la Ligue du LOL, tous coupables, tous harceleurs.

2019, retour impossible sur l’affaire

Quand elle se retire, la vague médiatique ne regarde jamais dans le rétroviseur. Elle y aurait découvert un paysage de désolation. Tous les protagonistes de l’affaire sont hébétés, prostrés, choqués par la violence du fracas médiatique. 37.000 articles ont été publiés sur le sujet, d’après Google News.

Pour l’anniversaire de l’affaire, l’AFP a recontacté tous les protagonistes. Une quinzaine de personnes ont répondu ; des deux côtés de l’affaire. «La plupart ont souhaité rester anonymes», précise l’agence. Un an après un tel événement médiatique, le conditionnel devrait sauter, les choses naguère peu claires devraient être établies. Dans cette affaire, c’est exactement l’inverse.

Février 2019, dépêche AFP: «Une bande de cyberharceleurs des années 2010 […] s’est fait rattraper ces derniers jours par ses victimes qui témoignent des dérives de cette “Ligue du LOL”»

Février 2020, dépêche AFP : «Une vingtaine de personnes a accusé ce groupe […] de les avoir “harcelées” sur les réseaux sociaux, ou d’avoir par leurs critiques lancé des “meutes” numériques sur elles»

En un an, la prudence s’est installée, des «questions» se posent. Les «victimes» de la Ligue du LOL de 2019 sont devenues des «victimes présumées» en 2020. Les «cyberharceleurs» de 2019 ne sont plus nommés ainsi en 2020. Ils sont «accusés» par un groupe d’une vingtaine de personnes de les «avoir “harcelées” sur les réseaux sociaux, ou d’avoir par leurs critiques lancé des “meutes” numériques sur elles». Le harcèlement, si évident en 2019, apparaît maintenant entre guillemets.

Une phrase de la dernière dépêche AFP résume le nouvel état de la science. J’ai mis en gras les mots importants: «Les victimes présumées témoignent d’injures, de canulars, de menaces de viol et d’avalanches de messages de la part de certains membres du groupe, mais surtout de personnes extérieures, ou de comptes anonymes.» Le mythe du groupe de harceleurs responsable de tous les actes dénoncés en a pris un coup.

Tout semblait simple. Il y avait des accusations, des excuses et des licenciements. Tout semblait simple, sauf que quand on regarde dans le détail, plus rien ne l’est. Qui a harcelé qui ? Comment ? Où ? Pour quelles raisons ? Les journalistes qui se repenchent sur le dossier découvrent le flou total de cette histoire. Tant qu’on pouvait accuser cette masse informe et mal délimitée qu’est la Ligue du LOL, l’affaire semblait solide. Elle commence à se déliter dès qu’il s’agit d’établir précisément les responsabilités.

Un an plus tard, les médias sont bien peu à souhaiter rouvrir cette plaie ouverte. L’idée est que bien sûr, il y a eu des abus, des erreurs journalistiques, des injustices, des licenciements de trop mais que la profession gagne à ne pas rouvrir le dossier et remettre en cause certains témoignages ou certaines associations. Le journalisme s’éloigne, s’effaçant derrière la gestion des ressources humaines.

En attendant, une trentaine de milliers d’articles erronés continuent de causer de graves troubles aux personnes concernées. Aucun média n’a jugé utile de corriger ses productions, tout au plus acceptent-ils d'anonymiser les articles. La page Wikipedia de l’affaire, premier résultat sur Google pour “Ligue du LOL”, semble figée en février 2019, statufiant un récit depuis désuet:

«Les victimes déclarées affirment avoir été la cible d’attaques coordonnées, d’usurpations d’identité, harcelées et attaquées publiquement ou en privé, approchées parfois physiquement sur leur lieu de travail, en raison de leur sexe, genre, physique, de leur origine ethnique ou raciale réelle ou supposée, de leur appartenance politique ou religieuse réelle ou supposée, de leur orientation sexuelle réelle ou supposée, ou de leurs compétences professionnelles.»

On ne peut blâmer Wikipedia : l’encyclopédie en ligne n’est finalement qu’un résumé des sources de presse. Si la fiche de la Ligue LOL est longue comme celle d’une bataille napoléonienne et pesante comme celle d’une affaire de serial-killer, elle n’est que le produit du délire médiatique de février 2019.

Quand je demande aujourd’hui à des rédactions pourquoi elles ne reviennent pas sur leurs articles de l’année dernière, je reçois deux types de réponses. Premièrement, il ne serait pas possible de contre-enquêter car les messages de cette époque auraient disparus. Ce n’est qu’à moitié juste — il reste en fait beaucoup de traces— et surtout si tel est le cas, pourquoi avoir été si formels en février 2019 ? Il n’y avait besoin d’aucune preuve pour écrire que nous étions des harceleurs. En revanche, pour écrire que nous ne le sommes pas, il faudrait mobiliser un savoir-faire digne du FBI. Il y a également de nombreux témoins de cette époque qui n’ont pas osé parler ou n’ont pas été audibles l’an dernier. Écrire simplement qu’il y a des doutes sur cette affaire semble relever du blasphème dans certaines rédactions.

Seconde réponse récurrente, quand je leur présente quelques éléments matériels : «J’ai regardé votre dossier. Ce sont des querelles médiocres, des histoires personnelles de peu d'intérêt». Tout à fait d’accord, mais pourquoi en avoir fait tant de cas en février 2019 ? Au rayon des «histoires personnelles» qui auraient dû le rester et que la presse, irresponsable, a porté sur la place publique, deux femmes ont témoigné contre moi en février 2019 dans Mediapart, Numerama, Paris-Match, Le Monde, 20 Minutes et Libération.

Ces deux femmes, chacun le voyait bien à l’époque sur Twitter, ont nourri une forte obsession à mon endroit. Cela a été très loin, jusqu’à me faire pousser les portes d’un commissariat de police dans l'un des cas. L’une d’elle a récemment affirmé: «personne ne me croyait à l’époque». Et pour cause. Il y avait alors quelque chose qui a totalement disparu en 2019: le contexte.

Elles ont toutes deux profité de ce moment stupéfiant, et certainement enivrant, où la presse croyait sur parole chaque personne se disant victime de la Ligue du LOL, pour régler leurs comptes personnels. Une femme qui accuse le créateur de la Ligue du LOL en personne ? C’était le jackpot pour les médias.

J’avais déposé une main courante pour harcèlement contre l’une de ces deux femmes en mars 2010. Quelques mois plus tôt, après un grand nombre de messages insistants de sa part, j’avais unfollow cette personne sur Twitter, ce qui avait provoqué sa fureur. Elle voulait à tout pris une «explication». Pour l’obtenir, elle avait appelé mes parents et mon petit frère en Lorraine. Elle avait aussi appelé, en larmes, un grand nombre de confrères et consoeurs journalistes afin d’obtenir mon numéro de téléphone portable. Qu’elle finira par obtenir.

Conversation par e-mail avec une journaliste.

Dans le même temps, elle racontait en messages privés Twitter à qui voulait l’entendre qu’elle allait publier sur un blog des détails sur ma vie privée qu’elle s’était procurée, et singulièrement sur mon ex-copine qui semblait beaucoup l’énerver. Ces détails personnels, finalement jamais publiés, ont circulé parmi les twittos. On m’en a fait copie récemment.

Il faut quasiment tout flouter tant les détails sont personnels (et justes) : adresse, numéro de mes parents, nom de mon frère, de 3 de mes relations passées, tentative de hacking de mon mail…

Le 1er avril 2010, mon rédacteur en chef se montrait très inquiet : il avait appris sur Twitter que cette personne, habitant en région Rhône-Alpes, était à Paris ce jour-là. Il avait finalement été décidé que je n’irais pas travailler au bureau, par peur d’une agression physique à mon encontre.

Je passe tous les autres détails de ce triste épisode, de cette «histoire personnelle» médiocre qui n’aurait jamais dû être portée à la connaissance de tous.

2019, name and shame

En janvier dernier, un journaliste sportif, connu des téléspectateurs d’une chaîne d’info, est interpellé par la police. Il est mis en examen pour «agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans». Il est soupçonné de s’être fait passer pour un agent de mannequins pour aborder des jeunes garçons dans la rue. Plusieurs titres de presse relatent son arrestation mais gardent des pudeurs de gazelle concernant son identité. «Jérôme G.», nous dit-on. On n’en saura pas plus.

En avril 2019, Le Monde révèle qu’un journaliste de la rédaction de France Info a été licencié pour «comportements inappropriés» envers des journalistes femme. Deux de ses supérieurs ont aussi été mis à pied à la suite de cette affaire. Aucun nom n’est donné dans cet article… sauf le mien et celui d’Alexandre H., autre membre de la Ligue du LOL. Le quotidien avait jugé nécessaire de préciser dans cet article que «ces agissements n’ont toutefois rien à voir avec la Ligue du LOL» et donc de citer nos noms (depuis retirés).

Traditionnellement, les journaux évitent au maximum de donner les noms des personnes peu connues impliquées dans des scandales. Dans l’affaire de la Ligue du LOL, personne n’a été inculpé de quoique ce soit par la justice. Pour autant, nos noms sont partout, jetés en pâture dans des milliers d’articles sur l'affaire. Et répétés ad nauseam dans des articles évoquant des histoires n’ayant rien à voir.

L’affaire de la Ligue du LOL relève, il est vrai, d’un état d’exception journalistique. Pendant deux semaines, les règles éthiques, les usages professionnels patiemment construits pendant des décennies n’ont plus eu cours, remplacés par de nouvelles règles édictées par le militantisme en ligne. Il avait été décidé que nous devions être «named and shamed», afin notamment que nos employeurs réagissent.

On me rétorquera que nos noms sont sortis dans la presse car nous avons nous-même donné une publicité à l’affaire en nous excusant sur Twitter. C’est exact, mais nous l’avons fait sous la pression d’un incroyable lynchage. La presse se serait grandie à ne pas se joindre à la chasse à l’homme et à refuser cette logique de «named and shamed» importée des réseaux sociaux.

Pourquoi donner nos noms ? Représentions-nous un danger immédiat pour quiconque ? D’aucune manière. Il nous était au contraire reproché d’avoir «changé» : plusieurs articles que j’avais écrit avait été jugés «féministes» et c’est dans cette optique qu’il fallait me dénoncer. Je me demande encore au nom de quelle pédagogie il avait été jugé fécond de nous laisser nous faire lyncher par tout Internet.

2019, règlements de compte

Le traitement médiatique désastreux de la Ligue du LOL va ouvrir la voie à tous les règlements de compte. Sans que la presse ne s’en émeuve, bien au contraire. Plusieurs personnalités, comme Arash Derambarsh, se déclarent ainsi “victimes de la Ligue du LOL” suite à un différent journalistique avec l’un de ses membres.

Extrait d’un article de Sud Radio.

C’est aussi au nom d’un «règlement de comptes» (comme le déclarera plus tard son compagnon) que mon ancienne collègue au Grand Journal, Daphné Burki, s’est déclarée victime de la Ligue du LOL. Dans de nombreuses interviews données à la presse depuis un an, elle laisse entendre que ce groupe Facebook est à l’origine de la vague de harcèlement qu’elle subissait alors sur Twitter.

Article publié dans Le Monde le 28 septembre 2019. Suite à une réclamation de ma part, mon nom a été retiré de la version en ligne.

Je n’ai jamais rien posté à son encontre. Je n’ai jamais vu quiconque de la Ligue du LOL faire une remarque sur elle. Cela n’a pas empêché de nombreux titres de presse, comme Le Monde, d’écrire que la chroniqueuse avait été harcelée par ce groupe Facebook. Qui pouvait, en effet, imaginer que la Ligue du LOL n’ait pas harcelé quelqu’un ?

Lors de son passage au Grand Journal en 2012 et 2013, Daphné Burki était, il est vrai, la cible de très nombreux internautes. Elle était aussi la cible d’une partie de la presse, et notamment des Inrockuptibles qui avaient publié un portrait humiliant de la chroniqueuse. Dans un tweet, Arrêt sur images l’avait qualifié de «tarte», mais pas autant qu’Ariane Massenet.

Caricature publiée dans Les Inrockuptibles.

Comme toujours dans l’affaire de la Ligue du LOL, ce contexte de l’époque a totalement disparu. Il suffit qu’une personne nous accuse de harcèlement pour que la presse dactylographie minutieusement ces allégations. Aucun titre de presse, naturellement, ne m’a jamais demandé de réagir à ce sujet. Jusqu’à la fin de mes jours, mon Google témoignera de ces coupables erreurs journalistiques (cette fausse affaire renvoie à elle seule 7.500 résultats).

Quand une telle chaîne d’irresponsabilité se met en place dans la presse, dans les marges de celles-ci, la catastrophe est totale. C’est ainsi que France-Dimanche laissera entendre que j’étais l’initiateur de menaces de mort à l’encontre de Daphné Bürki.

Le délire médiatique semblait sans limite. Le summum a été atteint avec cette couverture de Oops. J’avais écrit en 2009 un article sévère sur les conditions de travail au sein du magazine “20 Ans”. Le patron de ce groupe de presse m’en avait tenu rigueur. Dix ans plus tard, à la faveur de l’affaire de la Ligue du LOL, un titre de son groupe me rendait la monnaie de sa pièce avec cette élégante couverture.

Harceleur de femmes ou harceleur des femmes ? On s’y perd.

2019, Liga LOL, Liga des Auflachens, LOL Cemiyeti

Reportage sur la “Liga LOL” à la télé publique mexicaine.

«J’ai vu ton ami à la télé !». J’avais espéré une meilleure introduction, mais c’est ainsi que la mère d’une amie mexicaine a découvert mon visage. Las Estrellas, la télé publique mexicaine, avait consacré un reportage de 3 minutes à l’affaire de la Ligue du LOL, agrémenté de photos stock pornographiques et d’une demi-douzaine de photos de moi. Comment blâmer la journaliste mexicaine, en duplex de Paris pour l’occasion ? Elle n’a fait que reprendre le récit de ses confrères français.

On reconnaît une bonne histoire médiatique, bien troussée, à sa destinée dans les médias internationaux. La presse française a incontestablement réussi son coup, l’affaire de la Ligue du LOL a fait le tour du monde : le New York Times, la BBC, le Guardian, le Spiegel, le Süddeutsche Zeitung, El Pais, il Fatto Quotidiano ou Habertürk y ont consacré des articles implacables.

En tant que créateur du groupe, mon nom y est quasiment toujours cité, ce qui m’assure une délicieuse e-reputation dans une bonne partie du monde. Si j’ai encore quelque espoir que la presse française finisse par revenir sur le récit de février dernier, il fait peu de doute que personne ne lavera jamais cette tache à l’international.

Espagne, Italie, Allemagne, Turquie, Indonésie : internationalisation de la marque “Ligue du LOL”.

2019, être ou ne pas être sur la liste

Ça ne tient pas à grand chose un destin. À la faveur d’un toilettage de la Ligue du LOL un mois après sa création, j’avais retiré quelques membres fantômes. Un de ceux-là, un journaliste, avait peu goûté la démarche : «Je me sens sali», me disait-il d’un sourire dans un mail. Neuf ans plus tard, des hectolitres de sueur ont coulé sur son front lors de la sortie de l’affaire, douze ans de carrière brillante ont manqué de s’effondrer en quelques minutes. Allait-on découvrir son terrible secret ? Sa participation, certes fort brève, certes fort discrète, à la Ligue du LOL allait peut-être finir par être rendue publique ? Son nom n’était pas sur la liste officielle, mais qui sait, quelqu’un quelque part pouvait lui en vouloir et faire fuiter l’information. Il n’a bien sûr jamais harcelé personne —mais ce n’est pas la question. Il avait en revanche commis une erreur fâcheuse : être mon ami.

Le 7 mars 2019, un mois après le surgissement de l’affaire de la Ligue du LOL, une personne bien intentionnée dépose une lettre anonyme sur le bureau du PDG d’un groupe de communication. La missive cache une effroyable révélation: «XXX a fait partie de la Ligue du LOL». En une après-midi, son cas est réglé, le salarié est exfiltré. Qu’a t-il fait au juste ? Nul ne le sait mais c’est manifestement très très grave puisqu’il a fait partie du groupe Facebook maudit.

L’article de Checknews qui lance l’affaire de la Ligue du LOL est publié le vendredi 8 février en fin d'après-midi. Dès le samedi, à 1h18 du matin, une première liste de 13 membres de la Ligue du LOL commence à circuler sur Twitter. Que des noms d’hommes car, selon sa créatrice: «j’ai enlevé les meufs parce qu’on sait tous que y’a des bons profem qui attendent que ça».

Le samedi, à 12h45, la liste “officielle” de la Ligue du LOL est publiée par une victime déclarée. Elle intègre les noms de deux, puis de trois femmes ayant fait partie du groupe. Cette liste publiée anonymement sur le site Pastebin comprend 35 noms, associés au nom de leur employeur. Cette dernière information est capitale, il s’agit de faire pression sur ces derniers afin d’obtenir une prompte sanction. De fait, la liste servira de base à plusieurs licenciements. Ce document sera en outre cité par l’AFP et mis en lien dans des articles de Mediapart, France Info et Le Temps.

D’où sort exactement cette liste ? Comment a-t-elle été constituée ? A-t-elle servi de base au harcèlement de ses membres ? Est-elle seulement légale ? Aucun média ne se posera la question.

«Le fait […] de faire usage d’une ou plusieurs données de toute nature permettant de l’identifier en vue de troubler sa tranquillité ou celle d’autrui, ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération, est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende».
Article 226–4–1 du Code Pénal

Dans l’ensemble, cette liste est relativement juste. La plupart des personnes citées ont bien fait partie du groupe Facebook la Ligue du LOL. Mais que signifie être sur la liste au juste ? Avoir commis du harcèlement ? Certainement pas. Les personnes citées ont juste fait partie d’un groupe Facebook, au sein duquel des personnes ont été accusées de «harcèlement» sur un autre réseau social, Twitter. Tout le monde considérera néanmoins cette liste comme celle des coupables.

La liste comporte certaines bizarreries. Il manque par exemple la majorité des femmes. Il faut dire que la liste a été négociée. On y a retiré le nom de ses potes pour ne pas troubler leur quiétude. On en a laissé d’autres, en sachant très bien que la personne n’avait rien fait mais bon hein, on l’aime pas trop elle quand même.

Dans la foulée, cette membre de la Ligue du LOL va recevoir des menaces de morts et de viol. Son adresse personnelle y est ajoutée, pour légitimer la menace. Son employeur, mentionné sur la liste, va également recevoir des dizaines de messages anonymes dénonçant son appartenance à la Ligue du LOL et exigeant son licenciement.

Certains esprits chagrins diront qu’une liste anonyme de délation peut rappeler des mauvais souvenirs. Certes, mais la cause était si juste !

Discussion entre deux professeurs en communication. «À défaut d’Etat de Droit, on peut comprendre…».

Vexé par un article des Inrockuptibles, Georges Kuzmanovic, ancien secrétaire national de la France Insoumise, se déclarera lui aussi victime de la Ligue du LOL (c’était à la mode) et publiera la liste Pastebin de ces «sans-couilles usant de méthodes fascistes».

Si un an plus tard, les gens commencent à comprendre qu’être sur la liste ne signifie pas être un harceleur ; en revanche, ne pas être sur la liste signifie toujours être exonéré de cette accusation. L’idée est que, bien sûr, Twitter était violent à cette époque-là, mais seuls les membres de la Ligue du LOL peuvent être tenus responsables de cela.

Dans un podcast de Nouvelles Écoutes, une victime déclarée de la Ligue du LOL se confie sur ses pratiques de l’époque:

D.: «Twitter, à l’époque c’était du clash permanent. Je n’étais pas innocente d’ailleurs. J’étais très belliqueuse sur Twitter.»

Journaliste: «Je pense qu’on a toutes et tous clashé. Mais sans menaces de mort ou de viols»

D.: «J’ai fait des articles de blogs assez durs sur des blogueuses modes qu’on me reproche aujourd’hui comme du harcèlement. Non, je n’ai jamais harcelé Capucine P. ou D. Je ne regrette pas ces articles même s’ils sont un peu hardcore. Oui, il y avait du clash mais de la part de meufs, je n’ai jamais vu de harcèlement, de loltoshop, de menaces de viol, de groupes de meufs qui s’organisent».

Précision : aucun membre de la Ligue du LOL n’a envoyé de menaces de morts ou de viol. Cela étant, selon une jurisprudence constante, tout tweet venant d’un membre de la Ligue du LOL est par essence beaucoup plus grave qu’un message d’un twitto lambda. Ainsi une personne extérieure à la Ligue du LOL ayant pratiqué en 2010 ce qu’on l’a appelé en février 2019 du «harcèlement» ne saurait être comptable de ses actes. En revanche, une personne n’ayant jamais rien posté de problématique mais ayant fait partie du groupe Facebook est susceptible d’être licenciée sur le champ.

Le 9 février 2019, une blogueuse ayant eu un clash très violent avec une victime déclarée de la Ligue du LOL, Capucine P., s’excuse publiquement auprès d’elle. Et la remercie de «témoigner de ce qu’ont fait subir cette bande de raclures».

Son «acharnement» sur Capucine a commencé fin 2008. La Ligue du LOL a été créée en octobre 2010. Mais naturellement, si elle s’est moquée de Capucine en des termes peu amènes, c’est parce qu’elle était sous l’influence de la Ligue du LOL qui lui a donné «du grain à moudre».

Extrait de la dépêche AFP publiée le 14 février 2020, qui relève le problème d’attribution des responsabilités dans le harcèlement de Capucine P.

Dans cette affaire, Capucine P. est incontestablement la personne qui a subi le pire harcèlement. De la part de tout Twitter. Dans une interview au HuffPost en 2018, elle racontait son enfer : «Depuis 11 ans, je suis soumise quasiment quotidiennement aux remarques concernant mon physique, de la part de milliers d’inconnus». Un an plus tard, à la lumière des révélations sur la Ligue du LOL, ses membres deviendront les seuls responsables des moqueries qu’elle a subies.

Où sont passés les milliers d’autres internautes ? Où est passé le journal L’Express, qui à l’époque avait publié un lien dans un article vers une photo d’elle dénudée ? Tout cela n’avait plus aucune importance. Les seuls coupables étaient nécessairement les membres de la Ligue du LOL.

Extrait d’un article de L’Express qui fait un lien vers une photo intime de Capucine P. (aujourd’hui supprimée). Elle l’avait dénoncé sur Twitter, en vain.

2019, cancelled

«Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent». En 2019, la sentence de Voltaire a pris un sacré coup de vieux : selon les canons de l’époque, il vaut mieux hasarder de cancel un innocent que de sauver un coupable.

Dans l’affaire de la Ligue du LOL, personne n’est coupable devant la justice. Présomption de culpabilité faisant foi, tout le monde l’est néanmoins aux yeux de l’opinion. C’est une justice archaïque qui ne fait pas de quartier : déclarer 35 personnes coupables permet d’être sûr qu’aucun vrai coupable ne passe entre les mailles du filet. Dans le doute, tout le monde est cancelled.

Dans un Medium publié en septembre dernier, une femme, membre du groupe Facebook, avait fait le décompte des conséquences sociales de l’affaire:

«- Une trentaine de personnes qui ont été la cible de messages haineux pendant des semaines : insultes, menaces physiques et menaces de mort.

- 14 personnes qui ont perdu la totalité de leur activité professionnelle, 6 autres de manière partielle.

- Des personnes qui voient aujourd’hui leurs noms référencés dans des articles de presse qui les associent publiquement à des faits de harcèlement de femme, ruinant ainsi les chances de ceux qui sont désormais au chômage de retrouver un emploi, même si aucun élément factuel ne les met en cause.

- Une personne du groupe qui a tenté de mettre fin à ses jours, et certaines personnes qui ruminent toujours des envies de suicide.

- Plusieurs personnes traumatisées, qui ont été hospitalisées, et certaines personnes désormais atteintes de dépressions parfois sévères.

- Des personnes ont vu leur couple exploser, et leur enfants être perturbés.»

Cette femme sait-elle qu’en dénonçant les conséquences de l’affaire de la Ligue du LOL, elle s’est rendue coupable de «masculinité toxique» ? D’après une interview donnée par le journaliste Thomas M. à Paris-Match, il apparaît en effet comme «toxique» d’affirmer que sa vie a été ruinée par cette affaire.

Extrait d’un article de Paris-Match.

J’entends souvent que la cancel culture n’existe pas, que ce serait un mythe inventé par les dominants pour refuser d’être comptables de leurs actes. À lire mon compte Twitter, j’ai quelque raison d'en douter. Chaque jour, je reçois ces violentes manifestations d’une justice parallèle qui se met en place en dehors de tout contrôle.

On n’avait pas dit en février 2019 que c’était très grave de réduire une personne au silence sur les réseaux sociaux ?

Cela fait un an que je suis cancelled. C’est une drôle de vie d’être cancelled. C’est une peine insidieuse qui ne dit pas son nom, une peine qui touche toutes les strates de la vie mais qui n’est reconnue formellement par personne. La sentence, naturellement, ne souffre d’aucun appel. On s’habitue à tout, on s’habitue à se faire insulter copieusement sur les réseaux, on s’habitue à être considéré comme un rebut de l’espèce humaine.

Tweet posté par une avocate après une audience aux prud’hommes dans l’affaire Libération/Alexandre H. Les “deux cons de la Ligue du LOL”, c’est Alexandre et moi.

Plutôt que de cancel culture, on pourrait parler de peine d’indignité numérique. Les réseaux sociaux ressuscitent la peine d’exposition publique, qui consistait, au XIXe siècle, à exposer le condamné pendant plusieurs heures sur un échafaud avec son nom, son adresse et le motif de sa condamnation. Le bon citoyen venait lui cracher dessus et lui jeter divers objets. Un décret de 1848 abolira cette peine estimant qu’elle «dégrade la dignité humaine et flétrit à jamais le condamné». Au XXIe siècle, on appelle ça pudiquement le «name and shame» mais cela participe de la même logique.

En 1848, la peine dite de “l’exposition publique” est abolie.

Tout cela n’est qu’un théâtre absurde : dans la vraie vie, personne ne me considère ainsi. Sauf que cette peine infligée par le tribunal Twitter a de très lourdes conséquences sur ma vie professionnelle. Un an après mon licenciement, je n’ai toujours pas pu réécrire dans la presse (en dehors d’une très brève collaboration avec un site tech). Un autre membre de la Ligue du LOL, dont le nom est très peu apparu dans cette affaire et au CV pourtant impeccable, a envoyé plus d’une centaine de candidatures d’embauches. En vain.

À défaut de décision de justice et sur demande expresse de la foule, l’affaire de la Ligue du LOL s’est soldée par une série de licenciements. C’est une vraie nouveauté pour nos sociétés, à laquelle il serait louable de réfléchir. Le système judiciaire français ne prévoit pas de peine de licenciement. C’est même plutôt l’inverse : dans la mesure du possible, l’administration judiciaire essaie de réinsérer les personnes condamnées.

De son côté, le tribunal Twitter s’assure que les personnes cancelled ne soient pas en mesure de se réinsérer. Mes employeurs potentiels ont très bien compris cela. En octobre dernier, j’ai passé avec succès un entretien pour un poste de chroniqueur dans un titre de presse en ligne. Je discute avec l’administratif, je passe même la visite médicale. On me dit néanmoins de patienter, il faut l’accord du N+2 ou N+3 pour valider cette embauche: «Avant qu’on puisse publier ta première contribution, je dois avoir l’aval du boss, étant donné le contexte. Comme on en avait discuté, il existe un risque qu’on se prenne des commentaires négatifs suite à ta première publication chez nous».

Un mois et demi plus tard, alors que je n’avais plus de nouvelles, le verdict tombe. «Je n’ai finalement pas eu le feu vert de la direction RH pour que tu puisses piger pour nous», m’écrit le rédacteur en chef. «J’en suis vraiment désolé.» C’est une spirale sans fin : je ne suis plus jugé sur mes compétences mais uniquement sur la possibilité que dix personnes montent en épingle mon cas sur Twitter. Que je n’ai harcelé personne ne revêt aucune importance ; ce qui compte, c’est le fait que des gens puissent le penser.

Notre procès expéditif en appellera d’autres. C’est un dangereux précédent qui fait de la foule vengeresse le juge en dernier ressort. Les modalités d’action contre la Ligue du LOL, avalisées par tous, sanctionnées par les licenciements subséquents, vont devenir des méthodes éprouvées, mobilisables contre tous. Et pas seulement contre les “méchants”. Le licenciement d’un employé de Derichebourg suite à une photo de sieste postée par une internaute en est le signal d’alerte.

2019, des dizaines de milliers de tweets

L’affaire de la Ligue du LOL aurait pu au moins lancer un débat enrichissant sur le harcèlement sur Internet. Chacun aurait pu s’interroger sur ses pratiques quotidiennes et se demander si lui aussi, parfois, il ne s’est pas laissé prendre à un mouvement de foule sur les réseaux. Au lieu de quoi, cette affaire s’est limitée à désigner 35 «salauds» et à leur rejeter l’entière responsabilité de tous les malheurs d’Internet. Tout en harcelant ces 35 personnes, chacun pouvait se dire qu’il était du bon côté de l’histoire. «Le harcèlement, ce sont les méchants, moi, je suis un gentil».

Le cyber-harcèlement est un fait social très particulier en ce sens qu’il peut y avoir une vraie victime mais pas de vrais coupables. La meute constituée n’apparaît qu’aux yeux de sa cible. Chacun, pris isolément, a l’impression de ne rien faire de répréhensible. Le harcèlement apparaît rarement comme tel au moment où il a lieu. Sur le moment, la cause semble juste, les railleries ou les insultes sont justifiées par le contexte et peu de monde y trouve à redire.

Prenons un exemple récent : le PDG de Chefing, victime de ce qu’il faut bien appeler une campagne de harcèlement.

Pendant quelques jours, tout Twitter s’est gaussé de cette vidéo jugée ridicule, au détriment de cette personne qui en a probablement souffert — il ne s’est pas exprimé, on n’en sait rien. Pour autant, quelqu’un s’est-il rendu coupable de cyber-harcèlement dans cette affaire ? Il est fort possible que non. C’est juste l’effet conjugué de toutes ces moqueries éparses qui a bouleversé la vie de cet entrepreneur.

Pour Chefing, la presse s’est même jointe au cortège des rieurs. France Bleu a pris résolument le parti des internautes, estimant que cet entrepreneur «agace sur Twitter», ce qui donc justifie de s’en moquer. Le site d’information Gentside en a rajouté une couche en le qualifiant de «tête à claques» aux «propos surréalistes et caricaturaux». On a le droit de le penser, mais ne s’était-on pas promis la main sur le coeur en février dernier de ne plus jamais se moquer des gens sur Internet ?

Le harcèlement sur Twitter a-t-il reculé suite à l’affaire de la Ligue du LOL ? J’aurais plutôt la sensation inverse. Dans l’indifférence des médias, de violentes vagues de harcèlement se déroulent quotidiennement sur le réseau. La volumétrie n’a plus rien à voir avec le Twitter minuscule de 2010. Subir une vague de harcèlement en 2020, c’est recevoir potentiellement des dizaines de milliers de tweets.

19 novembre 2019. Une jeune femme nommée Sabrina entre dans une épicerie de Villiers-sur-Marne. Elle a une vive altercation avec la commerçante pour une histoire de monnaie rendue. La vendeuse filme la scène et sa fille la publie sur les réseaux sociaux. La vidéo atteint très vite le million de vues. S’engage alors une véritable vendetta contre la jeune femme, entre Twitter et la vraie vie. Un mec la repère très rapidement et lui donne une première correction physique, publiée en vidéo sur Twitter. Le lendemain, trois jeunes femmes la retrouvent dans son quartier. Elles lui mettent plusieurs gifles et filment la scène, qui devient à nouveau virale.

Son adresse, son numéro de téléphone, son numéro de sécurité sociale sont publiés sur Twitter. Une sextape circule aussi sur les réseaux. Quelques jours plus tard, elle est internée dans un hôpital psychiatrique. Nombre d’articles dans la presse française : deux (tous deux dans Le Parisien).

26 novembre 2019. Le hashtag #Noisiel apparaît dans les trending topics Twitter, du nom d’une ville en Seine-et-Marne. Sur ce hashtag, on découvre la vidéo d’un habitant de la commune ayant un rapport sexuel avec un autre homme. Des milliers de commentaires homophobes sont postés, les internautes se mettent à la recherche du jeune homme. Il doit quitter la ville immédiatement et se réfugie à l’étranger. Nombre d’articles dans la presse française : une douzaine.

Pourquoi ces deux affaires d’une extrême gravité ont-elles généré mille fois moins de bruit médiatique que la Ligue du LOL ? Il était pourtant beaucoup plus simple d’enquêter, les faits venant de se dérouler. Un indice chez vous : ces deux histoires ne concernaient pas des journalistes.

Il reste maintenant à écrire l’histoire de l’affaire de la Ligue du LOL. Qu’a été exactement cet épisode singulier du journalisme français ? Un formidable moment de libération de la parole où la presse a eu le courage d’enquêter sur elle-même, comme d’aucuns l’ont célébré en février 2019 ? Ou, au contraire, une fâcheuse séquence dans laquelle se sont confondus journalisme et lynchage, poursuite de la vérité et règlements de compte ? Pas sûr que la presse soit la mieux placée pour en juger.

Vincent Glad

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Vétéran de la Ligue du LOL.

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