La fois où j’ai rencontré Elvis Presley

Voici une petite nouvelle écrite il y a quelques années dans le car de Nashville pour Graceland.

J’étais allée prendre mon petit « noisette » dans mon café préféré, le « Memphis » où ils jouaient souvent “Il ne rentrera pas ce soir” d’Eddy Mitchell pendant que les vieux s’enchaînaient des gauloises et des Ricard en m’ignorant complétement. J’avais envoyé les lettres d’Adieu, comme on envoie des faire-parts : aux êtres choisis, dans de belles enveloppes, avec des mots choyés.

C’était juste après avoir tenter de devenir totalement idiote et de me noyer dans tout un tas de divertissements oubliables. Il me semblait que c’était le bon jour pour disparaître sans laisser de trace. Je m’étais tirée les cartes, et voulais voir si le marc de café confirmait que c’était le bon jour pour dire “salut”.

Et là, alors que les lumières bleutées des néons grésillaient, et qu’un silence absolu inondait le lieu, le King, en personne est venu me parler.
Il portait son fabuleux costume blanc à franges, sa silhouette était légèrement empâtée, mais il avait encore fière allure.

Je savais qu’il était toujours vivant, le bougre. Je ne croyais plus en grand chose, mais en lui, oui. J’avais ma théorie sur le King, et plusieurs indices suspects m’avaient toujours fait penser que sa mort n’était pas réelle. 
Premièrement, sa tombe avait nécessité plusieurs porteurs de cercueil car ce dernier pesait très lourd. Or, ceux qui ont assisté aux funérailles du roi du rock ont rapporté que l’air autour du cercueil était froid. Cela signifiait donc que que la tombe avait pu contenir un liquide refroidissant pour garder un mannequin de cire, parfaite réplique du chanteur destinée à leurrer
l’assistance.

D’ailleurs, tout était organisé afin que soit rendu difficile à la masse de fans
d’assister aux funérailles. Sans doute, parce que les plus grands fans
auraient pu discerner et dénoncer l’arnaque. 
Deuxième preuve ultime de la supercherie ? Elvis était ceinture noire de karaté. Ses mains étaient donc très rugueuses et comportaient de multiples callosités, à cause des combats. Mais le corps enseveli dans la tombe avait des mains douces et lisses, et autre détail anormal, un nez
aplati et des sourcils arqués. Et, événement majeur, une de ses rouflaquettes se détachait par endroit. Un coiffeur a affirmé, plus tard, avoir recollé le favori en place sur le corps. Mais enfin, tout le monde sait, (c’est un fait avéré dans l’histoire du rock’n’roll) que les rouflaquettes d’Elvis étaient vraies. 
Et puis il y avait d’autres signes percutants. Une journée après la mort présumée d’Elvis, Lucy De Barbon, une ancienne copine du King (il en avait beaucoup), avait reçu une rose chez elle. La carte indiquait que la fleur venait de « El Lancelot ».

Ce nom était en fait un pseudo emprunté de temps à autres par
Elvis et qu’elle seule connaissait. Une telle livraison était impensable après la mort de l’expéditeur. C’était sans doute la façon romantique et fine qu’avait choisi Elvis de faire savoir qu’ était vivant même s’il ne voulait pas qu’on le retrouve.

La rockstar était de plus fascinée par la numérologie depuis qu’elle avait lu un bouquin culte intitulé le Livre des Nombres de Chiro. Or la date de sa présumée mort, est le 16 août 1977. En additionnant les nombres dans la date, le 16, le 8 (mois) et 1977, on obtient 2001. Ce qui est aussi le titre du film favori d’Elvis, un long métrage dans lequel le héros planifie son immortalité dans sa salle de bain. Coïncidence maléfique, c’est dans les toilettes qu’on a retrouvé le corps d’Elvis.
Alors, quand je vis Elvis arriver au Memphis ce jour-là, je ne fus absolument pas surprise. C’était comme si j’attendais cela depuis longtemps, la simple confirmation physique de mes calculs et de mes hypothèses. Quand il est venu me parler, je me suis adressée à lui comme à un vieil ami, dont
la voix m’avait bercée des années durant. Comme si on avait élevé par le passé les taureaux ensemble dans un ranch près de Nashville.

On parla un peu musique, je lui résumais tout ce qui s’était récemment passé, lui fit un topo à propos exhaustif sur le retour du rock, de sa fin, de l’électronique. Mais Elvis ne lisait plus la presse musicale et semblait plus intéressé par le donut rassi au comptoir que par des chroniques de musique fraîche. J’abrégeai donc la conversation autour pour expliquer à Elvis combien c’était fort cette disparition de 77. 
- Mec, t’as eu raison de faire croire à ta mort. Ta vie en tant que personnage mythique, celui d’Elvis le grand, était en danger. Tu avais perdu plein de thunes dans ton mauvais investissement avec la Fraternité, la Mafia, et tout ça. C’était vraiment le bon moment pour te retirer et te planquer…Chapeau !

  • Oui, Miss, et puis tu sais, je m’étais maqué avec le gouvernement afin de démanteler un réseau du crime organisé en échange de protection en changeant mon identité. Je faisais partie du programme de relocation des témoins. Là, j’ai vraiment merdé. 
    -En plus, tu devenais prisonnier de ta propre popularité. Tu recevais beaucoup de menaces de mort, tu as du avoir peur pour la sécurité de ta femme et de ta fille, non ? 
    - Oui, même que parfois pour sortir de Graceland, je devais envoyer des sosies pour distraire ces salopards de paparazzis. Je devais aussi voyager dans le coffre arrière de voitures de potes afin de semer mes poursuivants ultra tordus. C’était trop dur, chérie, t’imagines même pas ! 
    -Lindsay Lohan et Britney Spears ont eu le même problème, les Kardashian aussi, et ça a coûté la vie à Lady Diana, sauf qu’elles n’ont jamais fait de « Suspicious Mind » ou de « In The Ghetto. » Elles n’ont aucun chef d’œuvre à leur actif, ces meufs. Ton harcèlement était justifié, au moins, mec ! Dis toi bien ça !

- C’est gentil, dit Elvis, en me serrant les mains dans les siennes, froides, tremblantes et très ridées. Et puis, au moment de ma « mort », j’étais presque à la fin de ma carrière. J’avais 42 ans, les cheveux grisonnants, j’étais devenu un obèse, genre américain moyen élevé au fast food, ma voix n’étais plus au top. Regarde un type comme Morrissey, qui soi-disant m’aime, il devrait
faire comme moi, disparaître, plutôt que de grossir à vue d’œil et sortir des disques moyens.

  • Tout est une question de moment opportun, c’est Machiavel qui disait ça dans le Prince. Mais t’as raison pour Moz, surtout qu’il dit n’importe quoi sur Twitter. Tu connais Twitter ? (Elvis fait non de la tête) Tu as fait un super coup de génie, tu n’aurais pas voulu que tes fans te voient dans une condition physique si ingrate, genre Mick Jagger, c’est ça ? 
    - Mouais, à peu près.
  • Les jours précédents ta « mort », j’ai lu que tu avais visité
    des maisons funéraires, avec des amis. Tu avais déjà planifié une mort où un présumé tueur te criblais de balles à blancs et où tu étais bourré de fausses poches de sang.
  • Ouais; Tu t’es bien renseignée gamine. Et mon livre de chevet c’était la biographie du Maharishi Mahesh Yogi, qui parle de la volonté de se détacher de ses possessions terrestres afin d’atteindre une spiritualité parfaite. Bon bouquin, tu devrais t’y mettre…
  • Ok je vais trouver ça. Même si j’ai un sérieux retard de lecture là avec mes derniers achats qui s’empilent…
    - Bon en fait je vais te décevoir, mais faut que je te dise un truc, tu parles à un mort là, jeune fille… 
    - C’est le retour des morts vivants en direct live! Trop cool ! Sérieux ?!
    - Je rigole pas, petite ! Je suis mort, et si je suis descendue aujourd’hui, c’est juste pour te dire qu’en haut, c’est pas si cool, baby. Ton projet de disparition c’est vraiment une connerie. Il fallait vraiment que je te le dise. Là haut, il n’y a pas de donut, ni de belle bagnole, pas de magasin de sapes, ni
    de thé matcha, ni de tripot vegan, pas même un frigo où ranger les bières que je bois chaude comme une flamme. Il n‘y a que quelques nuages, pas
    d‘alcool, pas de drogue, rien, du comprend, petite, que du rien!
  • Tu déconnes ?
  • Non pas du tout. Touche moi, je suis glacé. The Pelvis est un macchabée. Je te conseille de finir ton café et d’aller faire un tour sur Tinder (ouais je déconnais je connais Twitter ET Tinder, je suis le King bordel). Tu devrais te trouver un gus qui me ressemble un peu, en plus jeune, lui lancer “Are you lonesome tonite ?”, filer à Vegas, te choper une belle robe qui brille et l’épouser sur “Heartbreak Hotel”, faire une petite Lisa-Marie. Parce que (il se met à chanter d’une voix chaude comme dans un vieux rock’n’roll) :

“Nous ne pouvons continuer tous les deux 
 Avec des esprits soupçonneux 
 Et nous ne pouvons pas bâtir nos rêves 
 Sur la base d’esprits soupçonneux.”