L’incroyable histoire de Q Lazzarus

Je me souviens très bien de la première fois que j’ai entendu “Goodbye Horses” de Q Lazzarus. C’était en 1991 dans le terrifiant Le Silence des Agneaux de Jonathan Demme. Pendant la scène où le serial killer Buffalo Bill se maquille et se dit à lui-même : “Would you fuck me? I’d fuck me. I’d fuck me so hard.” Le morceau est ensuite devenu quelque chose de mystérieux et de culte, entendu dans d’autres films et dont on parlait avec des amis comme d’un trésor caché à réserver aux initiés. Ce morceau, à la fois langoureux, dansant et mélancolique, a un pouvoir d’envoutement rare. Jon Hopkins, MGMT et Wild Beasts l’ont repris. Quand vous l’évoquez à quelqu’un ou en jouez un extrait, ses yeux se mettent à briller. Il se peut même qu’il est des larmes aux yeux. La ritournelle aux synthés lancinants vous retourne le cœur. J’ai passé des nuits à l’écouter en cherchant le sens caché des paroles (Où vont ces chevaux sauvages ? Que symbolisent t-il?). Pendant des années, j’ai fini tous mes DJ sets (souvent tard) par “Goodbye Horses”… “All things pass, into the night.”

J’ai longtemps cru que la voix de Q Lazzarus était celle d’un homme blanc au look new wave. Même si sur la pochette, on voyait une femme planquée sous un chapeau. C’est bien plus tard, quand des magazines ont commencé à enquêter à son sujet et que je me suis mise à parcourir des forums que j’en ai appris plus sur Lazzarus. La chanteuse était en fait une femme noire à la voix androgyne qui était chauffeur de taxi quand elle prit Jonathan Demme dans sa voiture.

Nous sommes dans les années 80 et on imagine une scène digne de Night On Earth de Jim Jarmush. Q Lazzarus joue l’une de ses démos, le réalisateur est bluffé. “C’est vous qui chantez comme ça ?” Il décide d’utiliser la chanson (“Goodbye Horses”) en 1988 dans son Married To The Mob puis en 1991 dans Silence Of The Lambs, ainsi que d’autres morceaux de Q dans d’autres films (“Candle Goes Away” en 1986 dans Something Wild et une reprise de “Heaven” des Talking Heads en 1993 dans Philadelphia).

Le clip du morceau datant de 1987 n’est apparu qu’en 2017 sur le web

Mais cette histoire d’amour artistique longue durée ne suffira pas à percer le secret Lazzarus (emporté par le cinéaste décédé qui ne dévoilera rien de l’identité de la chanteuse). Sur Reddit, certains prétendaient que Q était devenue une toxico, qu’elle était piégée dans une relation toxique avec un homme tandis que d’autres avançaient qu’elle n’était plus de ce monde. Après un papier de Dazed And Confused, Q Lazzarus a finalement décidé de briser un silence de plus de 30 ans.

Sur Twitter, elle répondit il y a quelques semaines à quelqu’un qui voulait faire une reprise de sa chanson phare : “ Bonjour, désolée de vous déranger. Je voulais juste que les gens sachent que je suis encore en vie, je n'ai plus aucun intérêt à chanter. Je suis chauffeur de bus à Staten Island (depuis des années), je vois des centaines de passagers tous les jours, alors je me cache difficilement. Je suis 'réelle', pardon si c'est une fin ennuyeuse à l'histoire, je vais sortir de Twitter bientôt car je trouve ça étrange (…). JE VOUS REMERCIE". Elle a depuis supprimé son compte. Ce qui avait commencé dans le silence (des agneaux) est retourné au silence d’une vie plus tranquille, loin du show business.

Le magazine Stereogum vient de nous apprendre que Q Lazzarus s’appelle en fait Diane Luckey et quand on tape son nom sur Google, on se rend compte qu’elle a poursuivi une compagnie de bus de Staten Island pour ne pas avoir une seule femme conductrice en 2015. Il fallait bien que Q soit une héroïne dans la vraie vie pour avoir enfanté une mélodie aussi fascinante.