Je change de vie 6 : “le cœur éléphant”

Les crises d’angoisse ont repris, sans qu’elle sache bien pourquoi. Il ne s’agit pas d’une peur bien définie mais d’un sentiment envahissant de panique et de tristesse générale, sans objet véritable. Une tristesse infinie que rien ne peut consoler, une peur panique de ne pouvoir continuer tout simplement à vivre dans ce monde, sans qu’elle puisse clairement expliquer pourquoi. Cela ne l’empêche pas de vaquer à ses occupations quotidiennes ; elle sait être présente à la douleur sans s’identifier à elle, en la gardant à distance grâce à une observation bienveillante. Ainsi elle peut vivre mais pas éviter la souffrance qui a fini par l’user physiquement et psychologiquement. Elle a lu La peur des autres sur les conseils de son psychiatre et elle ne peut adhérer au fait qu’il suffise de travailler sur les cognitions et « se forcer » à affronter les situations anxiogènes pour guérir. C’est ce qu’elle fait depuis des années. Certes elle a pu donner le change, vivre normalement, sans handicap apparent. Mais la souffrance, elle, persiste. Elle se tapit dans le corps puisqu’elle ne peut s’exprimer ouvertement. La psychanalyse n’a guère donné de résultats non plus. Et plus elle essaye de se relaxer, plus la tension semble augmenter. Un jour elle a d’ailleurs décidé d’arrêter de lutter contre son corps et d’accepter les tensions comme des messages qu’il est inutile d’essayer de refouler.

Alors elle décide de prendre le problème à l’envers : à quelle condition pourrait-elle se sentir parfaitement détendue ? Le psychiatre lui a proposé comme objectif thérapeutique d’arriver à : « plus rien à foutre de ce pensent les autres ». C’est un bon début, mais seulement une partie du problème, car il n’y a pas que les autres qui pourraient la juger, elle est aussi son propre juge. En réalité il lui faudrait annihiler toute notion de but à atteindre. Il y a une confusion généralisée en ce monde qui consiste à assimiler raison de vivre et but à atteindre. L’humain semble ne réussir à vivre qu’en se fixant des objectifs qui lui donnent un raison de se battre, d’avancer, d’agir. Et de fait, cela fonctionne assez bien, jusqu’à un certain point. Tant que vous trouvez de nouveaux buts, de nouveaux objectifs qui ont un sens, qui donnent de l’énergie et de l’enthousiasme, tout va bien. Mais si ces buts perdent un jour leur sens, parce que vous vous rendez compte qu’ils sont en réalité impossibles à atteindre, que vous êtes Sisyphe condamné à rouler son rocher jusqu’au haut de la montagne pour le voir inexorablement retomber en bas, que vous êtes une danaïde condamnée à remplir un tonneau percé, alors le désespoir n’est pas loin. Et il n’est pas facile de se faire comprendre dès lors des bien-portants qui croient encore à l’utilité de leur quête. Il lui faut guérir, sa dépression, son anxiété sociale, mais guérir pour quoi ? Pour continuer à fonctionner dans un monde qui dysfonctionne ? Ca n’a pas de sens.

C’est donc ailleurs que dans un but mondain qu’il faut trouver le sens et la raison de vivre. Améliorer le monde ? A quoi bon ? Les périodes d’ombre succèdent inexorablement aux périodes de lumière. Elle n’a pas l’âme d’un colibri. D’une résistante peut-être… Il doit bien y avoir pourtant une bonne raison de vivre. Ça doit bien avoir quelque utilité d’être au monde. Pour elle, il ne s’agit certainement pas d’hédonisme, qu’il soit consumériste ou porté vers les plaisirs de la nature. Au fond, capitalistes matérialistes ou décroissants spiritualistes, le but est le même : prendre plaisir dans ce monde, dans les biens matériels produits par l’homme ou dans la simplicité supposément offerte par la nature. Mais in fine, personne ne remet en cause le monde lui-même. Chacun s’accroche à la vie comme à un bien précieux. Mais ceux pour qui la vie est plutôt un fardeau, quelle raison de vivre peuvent-ils bien trouver en ce monde ? Car il faut bien en trouver une, sans quoi cela devient vite intenable.

Aucun but mondain n’est donc une raison de vivre. Tout juste doit-il être un prétexte pour occuper le mental qui a horreur du vide. Le but est l’os qu’on lui donne à ronger pour le distraire de la vacuité de l’existence.

La poursuite d’un but construit la temporalité : début de l’action, organisation des étapes intermédiaires, accomplissement et fin. Pas de but, pas de temporalité. Ni commencement, ni fin. Le mental a horreur de ça ; il a besoin de repères. De plus l’accumulation d’objectifs réalisés nourrit son identité : je suis professeur parce que j’ai réussi à obtenir mon diplôme, je suis mère parce que j’ai mené à bout une grossesse et que j’élève mes enfants jusqu’à ce qu’ils deviennent adultes, je suis écrivain parce que j’ai écrit un livre jusqu’au bout et réussi à me faire publier… Et cette identité nous fait exister aux yeux des autres. Quelqu’un qui a de l’ambition, qui poursuit une quête est toujours plus valorisé socialement que quelqu’un enfermé dans la routine quotidienne. Pour les gens « ordinaires », il est important de rythmer la vie d’événements sortant du quotidien : voyage, concert, lecture et cinéma, acquisition de nouveaux biens… Ainsi, on a quelque chose d’intéressant à raconter pour exister socialement.

Le simple fait de ne plus se fixer de but, d’objectif, enlève de fait un poids, puisque cela supprime les notions anxiogènes d’échec et de réussite, ainsi que celle de délai et de temporalité. Néanmoins, cela laisse un vide qui fait peur au mental et à l’ego attaché à son identité.

« La réussite spirituelle ne consiste qu’en cela : vivre en pleine conscience et acceptation la totalité de l’expérience, intérieure et extérieure, ressenti interne et événements extérieurs. », a-t-elle écrit précédemment. Or, si ce n’est pas pour le plaisir des sens, pour quelle raison devons-nous vivre en pleine conscience l’instant présent ? Certains diront que cela leur procure un sentiment de paix mais ce n’est pas ce dont elle a fait l’expérience. Car la pleine conscience n’est pas réservée à la contemplation des couchers de soleil et des merveilles de la nature. La pleine conscience c’est tout le temps, dans les moments agréables comme dans les crises d’angoisse, les conflits, les douleurs physiques… Elle a pu expérimenter qu’effectivement la paix survient après quelques temps, mais il peut se passer 24 heures de pleurs et d’angoisse avant que cela se produise… L’effet est loin d’être immédiat. Et il est de courte durée… Les mensonges des vendeurs de paix et de bien-être l’agacent profondément. Ils ne sont pas plus honnêtes que les représentants de laboratoires pharmaceutiques. Il faut dire que le terme pleine conscience pose d’emblée problème. Il est peut-être même le problème. Notre conscience étant limitée, comment prétendre accéder à la pleine conscience ? En réalité ce que nous travaillons c’est la pleine acceptation, laquelle est, le suppose-t-elle, le moyen d’accéder à la pleine conscience, c’est-à-dire à la compréhension de la totalité de l’expérience. On peut comprendre alors que cela puisse mener à la paix. Maintes fois elle a pu expérimenter que sa colère disparaissait lorsqu’elle accédait à une compréhension plus large et plus juste d’une situation. Il devient difficile de continuer à en vouloir à quelqu’un quand on perçoit clairement qu’il est le jouet de forces qui le dépassent. Quand vous percevez derrière l’agressivité une terreur profonde, la colère fait place à la compassion, même si la prudence peut vous inciter, à juste titre, à garder vos distances.

La finalité de la vie serait donc, non pas une quelconque réussite mondaine génératrice de stress et d’anxiété, mais le fait de ramener à la conscience la totalité de l’expérience. Ainsi le caractère positif ou négatif du vécu importe peu, ce qui compte c’est de développer la capacité de pleine acceptation, seul moyen d’accéder à la pleine conscience. La voix de la peur lui souffle que quand même, il faut bien vivre et qu’il paraît bien difficile d’accepter des événements potentiellement dangereux voire fatals. C’est une contradiction qu’il lui faudra résoudre si elle veut atteindre la paix durablement et donc guérir son anxiété. Mais elle sait que ce n’est pas la raison qui trouvera la réponse. Seule l’expérimentation est à même de procurer la certitude et la connaissance véritable.

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