« Je sais ce qui me suffit… » Du soleil, mon Eldorado

Depuis la veille, elle ressent un profond lâcher prise, le sentiment que tout est parfait. Le sentiment qu’elle est à sa place, qu’elle n’a plus rien à prouver, ni à elle-même, ni aux autres. Qu’elle pourra reprendre sa place de simple professeur, et « changer la vie », sans rien faire de plus que son humble travail. Pas besoin d’être « entrepreneure du changement », renoncer au volontarisme, ne pas voler à autrui sa responsabilité, comme elle l’a lu quelque part. Son seul devoir est d’être elle-même, et être vraiment soi-même est étranger à la notion d’effort. Être elle-même, c’est prendre la vie comme un jeu, dans sa gratuité, en prenant chaque partie l’une après l’autre, en changeant de jeu si elle en a envie, perdre puis gagner, seule ou à plusieurs. C’est se promettre de toujours s’amuser, quelles que soient les circonstances. Faire classe à la façon des écoles démocratiques : mettre à disposition des jeux, des défis, des activités à choisir librement, sans intervenir. Automatiser tout ce qui est ennuyeux : les corrections, les cours, grâce au numérique. Intervenir le moins possible en trouvant des activités qui apportent un feedback immédiat. Le jeu, la programmation… Simplifier sa vie, son métier, ses envies, ses besoins.

Elle se rend compte que comme S. quand elle l’a connu, elle a passé sa vie à essayer de se prouver sa valeur. Or la paix ne peut venir que de la conscience que notre seul devoir est d’apporter la vibration qui nous est propre au monde, notre touche de couleur sans laquelle le tableau ne serait pas complet. La vibration qu’elle doit exprimer ici bas, emprunte à la cybernétique, dans le sens où chaque partie d’un tout doit être capable de s’autogérer indépendamment des autres tout en participant à l’objectif commun. Elle doit porter sa petite pierre à la réconciliation du collectif et de l’individuel. Peu importe l’activité, pourvu qu’elle contribue à cet objectif, sans empiéter sur la mission d’autrui.

D’ailleurs elle va abandonner l’écriture autobiographique car elle ne permet pas de respecter la vision d’autrui. Frédéric lui a reproché d’avoir dressé un portrait très noir de lui et il est vrai que le point faible de ce type d’écrit est qu’il ne présente qu’un point de vue, ne permettant pas la contradiction. Ce sont les événements vus sous un seul angle, or la vérité ne peut résulter que de la totalité des points de vue.

Dans une démarche alchimiste, elle voudrait raffiner encore les événements, se rapprocher de leur essence, en en retirant tout le superflu, le personnel, l’anecdotique. Relier grâce à la logique du récit les signifiants de l’arcane primordial que constitue l’expérience. Remettre de l’unité là où régnaient le chaos, la séparation ou l’absurde.

Malgré tout, derrière la sérénité retrouvée subsiste un vide, discret mais entêtant. Le manque de cette unité manifestée, les retrouvailles en forme d’évidence de la complétude originelle. Son âme crie famine. La passion ne l’a pas rassasiée, ni le mariage de raison, ni la complicité intellectuelle, ni l’accord des corps… Elle aspire à la douceur d’être enfin emplie, comblée. Elle attend sagement, patiemment, que vienne à elle, attirée par une vibration toute proche, le signifiant qui lui sied le mieux.