Pour une politique technologique.

Se contenter de développer des outils et applications pour favoriser la participation des citoyens dans le débat public n’est pas suffisant pour garantir un usage démocratique des nouvelles technologies. Cela reviendrait à dire qu’il ne faut pas avoir de code de la route tant que certains construisent des voitures fiables. Il faut un réel projet politique pour structurer ce développement technologique, permettre que tous suivent les mêmes règles et assurer que tous soient traités de la même manière. L’usage qui est fait du réseau numérique et du nombre d’appareils grandissant qui y sont connectés ne fait pas l’objet d’une réelle attention de la part des pouvoirs publics. Il n’y a pas de réelle réflexion sur les logiques que suivent les services qui nous permettent d’utiliser ce réseau. Ces outils qui vont déterminer une grande part de la vie des gens sont développés sans contrôle politique et donc pas forcément en répondant à une logique d’intérêt général. Développer des outils, des systèmes, des logiciels qui répondent à des logiques démocratiques et d’intérêt général est nécessaire mais loin d’être suffisant. Il faut se situer à un niveau plus structurel pour garantir un bon usage de ces technologies et pouvoir imposer des logiques efficaces sur le long terme. Le numérique est aujourd’hui soit privatisé, soit militarisé : il faut le démocratiser.

Nous ne pouvons avoir un monde où il est possible pour certains de développer des technologies qui vont à l’encontre des libertés et de l’égalité sous prétexte que d’autres peuvent développer des technologies qui en sont respectueuses. Ce n’est pas suffisant, il faut des règles, des gardes fous pour permettre à tous ceux qui souhaitent développer des outils pour aider les gens, pour résoudre des problèmes, pour faire progresser la société de le faire efficacement. Cela n’est pas un étouffement ou un enfermement de ces technologies. C’est au contraire le seul moyen de leur permettre de se développer sainement.

Il est indispensable de créer une conscience politique autour de ce sujet afin de pouvoir garantir un contrôle public du développement de ces technologies et de leur utilisation. Il faut donc porter ce message dans l’espace public et permettre à chacun de prendre part au débat concernant les applications et les modes opératoires de ces technologies et faire comprendre l’importance de ceux-ci dans la liberté d’action qui nous sera offerte. Ainsi ces technologies pourront être orientées vers ce que les citoyens auront décidé être leur intérêt, c’est le principe de la démocratie. Développer des technologies n’est donc pas suffisant pour imposer certaines logiques. Si il n’y a pas cette prise de conscience collective pour créer un projet politique, ces technologies seront développées et utilisées pour répondre à des logiques et suivre des buts dont les citoyens n’auront pas connaissance et n’auront pas approuvés. Si nous acceptons que les réseaux sociaux, internet en général, toutes les applications mobiles, contrôlent de plus en plus d’aspects de notre vie sociale, de notre façon de nous organiser, de débattre, de s’informer, de consommer alors il est naturel d’imposer certaines règles pour assurer la préservation des libertés. Il est également nécessaire de réfléchir à comment intégrer ces nouveaux outils dans la société afin qu’ils puissent apporter les évolutions qu’ils permettent.

La simple conception d’outils et de technologies, aussi bénéfiques soit ils, ne suffit pas à garantir leur bon usage et leur démocratisation. Il y a un certain nombre de pré-requis à respecter et de principes à garantir. La neutralité du net, l’accès universel au réseau et la protection stricte des données personnelles et la transparence sur leur utilisation, en font partie. Un service ou un réseau qui récolte de façon opaque toutes les communications n’inspire pas confiance et ne sera pas utilisé pour l’intérêt général. Il faut légiférer pour garantir un espace sain et cela vaut également pour l’espace de débat. Pour garantir une démocratie il faut un espace public ouvert et honnête. Il faut que les moyens d’informer les gens répondent à quelques règles. Si cela n’est pas garantit, tout moyen pour permettre aux gens de s’impliquer dans le débat public sera inutile car personne ne sera en mesure de correctement délibérer. Il faut également que l’engagement que les citoyens ont sur ces outils ait un réel impact. Des technologies aussi prometteuses que l’intelligence artificielle ou les biotechnologies, si elles sont uniquement développées par des groupes privés sans aucun contrôle ne bénéficieront pas l’ensemble de la société. Il faut une réelle politique publique pour structurer l’espace de développement de ces technologies afin qu’elles profitent à la société dans son ensemble.

La façon dont les logiciels sont programmés, dont les appareils sont conçus contient déjà une certaine politique. Cela détermine déjà la façon dont nous allons les utiliser, ce que nous pouvons ou pas faire avec, ce que d’autres peuvent faire avec. Quoique nous construisons à partir de ces technologies, que nous faisons à partir de ces appareils ne pourra pas aller à l’encontre de ces logiques car cela aura justement été permis par elles. Cela est flagrant dans la capacité ou pas, selon le système d’exploitation de son smartphone, de télécharger certaines applications, de modifier certains paramètres ou encore d’autoriser ou de bloquer la récolte de certaines données. Beaucoup d’applications aujourd’hui veulent avoir accès à nos photos, à nos contacts et nos messages sans que nous en voyons vraiment le rapport avec le service ; et nous ne pouvons rien faire contre, il n’est pas normal d’avoir aussi peu de contrôle sur des services aussi banals. La façon dont sont conçues et programmées ces technologies va prendre une énorme importance dans tous les aspects de nos vies, il faut avoir le contrôle là-dessus pour continuer à avoir le contrôle sur notre vie.

Il y a en ce moment des formidables technologies qui se développent et beaucoup voient leur potentiel pour aider les gens, régler de nombreux problèmes et amener de nombreuses opportunités. Il y a aussi une réelle crise et perte de crédibilité du discours et de l’action politique. Beaucoup sont tentés de dire qu’agir politiquement n’a pas de sens, qu’il suffit de créer ces outils et que ce sera suffisant. C’est faux et dangereux. S’il n’y a pas une réelle prise de conscience sur les opportunités et dangers de ces technologies, une réflexion collective sur la façon dont on veut qu’elles soient utilisées et l’application d’un cadre général et structurel pour garantir cette utilisation et aucune autre ; alors elle ne seront jamais utilisées en ce sens. Tout formidable outil, toute brillante initiative sera inutile si le cadre indispensable à son installation et à son efficacité n’est pas garanti. C’est pourquoi tous les concepteurs de ces outils et tous ceux qui souhaitent les utiliser doivent participer à la construction et l’application de ce cadre. Tous ceux qui souhaitent un usage démocratique de ces technologies doivent s’unir pour agir au niveau politique et législatif afin de garantir que le cadre indispensable à cet usage soit appliqué. C’est la première et indispensable condition pour pouvoir ensuite utiliser ces technologies de façon acceptée et bénéfique pour la société, sinon la méfiance et l’inégalité primeront et les acteurs démocratiques ne pourront pas faire le poids face aux logiques contraires.

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