À propos du graphique “European History”

Ces derniers jours, un graphique représentant les périodes de conflit et d’absence de conflit entre les États fondateurs de l’Union européenne circule à nouveau sur les médias sociaux. Il souligne un fait indéniable : les Européens ne se font plus la guerre. Mais quelles leçons peut-on en tirer ?

Le caractère grave du sujet et la conclusion positive suscitent le “Like”. La simplicité du graphique — et le caractère imprécis de sa légende — en fait un catalyseur de commentaires. Likes et commentaires nombreux donnent plus de visibilité aux statuts Facebook qui publient l’image et encouragent sa viralité.

De quoi discutent les commentateurs ? Certains remettent en cause le constat et mentionnent des conflits en Europe — mais hors de l’Union — notamment en Yougoslavie — sachant qu’il ne s’agissait pas non plus d’une guerre inter-étatique. On parle aussi des conflits hors d’Europe auxquels les États européens participent, ce qui est également hors sujet. D’autres dissertent sur la causalité, soulignent que d’autres facteurs que la construction européenne peuvent expliquer l’absence de conflit : la démocratie, la prospérité, l’Alliance atlantique… pour expliquer que ce serait “la paix” qui a permis l’Europe et non l’Europe qui a permis la paix. On leur répond en rappelant les prémisses du graphique ou en évoquant le contexte, les objectifs et la méthode aux origines de la construction européenne.

Mais bien souvent ces discussions ignorent l’essentiel — notamment parce que l’image commentée ne le révèle pas : la révolution conceptuelle opérée par le projet de la construction européenne n’est pas la recherche d’une période plus longue sans conflits entre États européens mais la recherche d’un “vivre-ensemble” comme on dit aujourd’hui où la guerre entre Européens devienne inenvisageable. On parle donc non pas d’une simple paix-absence-de-guerre mais d’une véritable paix, au sens kantien du terme, où la guerre n’est plus une option.

Clausewitz définissait la guerre comme «un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». Rechercher la paix perpétuelle c’est donc d’abord redéfinir la notion d’adversaire — et la manière dont la volonté collective est formulée. Si la guerre est le prolongement de la politique alors c’est la politique qu’il faut changer.

Tel est le projet européen. Construire l’Europe c’est affirmer que l’Européen n’est plus un ennemi mais un concitoyen, c’est mettre en place des institutions pour définir une volonté commune et les politiques publiques pour la mettre en oeuvre.

Tel est le fondement de la démarche du projet formulé par Altiero Spinelli et d’autres militants anti-fascistes à travers l’Europe au cours de la Seconde guerre mondiale. Tel est le projet des mouvements fédéralistes qui se sont rassemblés en 1946 au sein de l’UEF et ont participé à l’organisation du Congrès de La Haye en 1948. Ils ont donné l’impulsion de la construction européenne et imposés dans le débat public de l’époque les thèmes et les valeurs qui ont permis aux gouvernements de poser les fondations des institutions européennes d’aujourd’hui — notamment à travers la déclaration Monnet-Schuman du 9 mai 1950 qui affirmait clairement l’objectif de la fédération européenne.

Les mouvements fédéralistes ont ensuite œuvré pour que les gouvernements n’oublient pas que l’essentiel n’était pas — comme l’a très bien formulé Monnet — de coaliser des États mais d’unir des hommes — et ont milité pour une participation des citoyens dans le processus. Ils ont obtenus des États l’intrusion du peuple européen dans leurs affaires via un Parlement élu.

La crise actuelle de l’Europe vient de l’abandon de cette vision d’origine par une nouvelle élite qui exerce aujourd’hui le pouvoir dans les États membres de l’Union et se moque de la vision des Pères fondateurs — qui était aussi avant eux celle d’un Victor Hugo. En se contentant d’une gestion a minima de l’acquis, réduisant le projet européen à un mécanisme à vocation essentiellement économique, ils s’efforcent en priorité de conserver leur pouvoir au sein des États et refusent de construire la souveraineté européenne dotée des moyens nécessaires pour répondre aux attentes des citoyens. Ce décalage provoque une rupture de confiance. En abandonnant la perspective fédérale, les européistes de façade discréditent le projet européen en le rendant inadéquat et illégitime et nourrissent ainsi la rhétorique des pires réactionnaires.

Pour que ce schémas que partagent les internautes conserve tout son sens il est essentiel aujourd’hui de reprendre la main et que les citoyens se mobilisent pour exiger de leurs élus qu’ils remettent le projet européen sur la bonne voie. C’est pour exiger cela que je manifesterai à Rome le 25 mars prochain.