Discussion autour de la notion de compétition

La discussion proposée ici fait suite à ma lecture du riche et passionnant ouvrage L’Entraide : L’autre loi de la jungle de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle. J’ai également écouté une interview radio des auteurs, sur RFI, dont je citerai deux extraits. Je souhaite dans cet article proposer quelques éléments afin de mieux comprendre l’usage de la notion de compétition dans le contexte écologique et politique contemporain.

Je déplore souvent l’application d’une grille de lecture morale aux savoirs scientifiques et en particulier aux principes d’évolution et de sélection. Je le rappelle dans mon dernier ouvrage Transition 2017 lorsque je diagnostique l’omniprésence de la post-vérité dans le débat sur l’écologie (lire également, en ligne : Transition 2017 : Écologie et post-vérité). J’évoque aussi dans mon interview sur Thinkerview du 20 septembre 2017 que l’utilisation du principe de compétition dans la réflexion sur l’avenir est fréquemment moralement orientée. Selon moi la compétition et la coopération ne s’opposent en aucun cas : la rivalité ET la coopération sont deux réponses différentes que les systèmes vivants (donc humains tout autant) exploitent en fonction de leurs besoins au regard de la compétition(1). La compétition pour la vie (c’est-à-dire contre la mort, contre la maladie, pour les ressources…), qui est une motivation pour tout ce qui vit et non un effet secondaire ou un choix, appelle en réponse à ses injonctions ces deux grands types de stratégies que sont la défiance et la solidarisation, mais ces stratégies sont parfaitement complémentaires et ne s’excluent jamais l’une l’autre. La compétition est neutre quant à elle, elle n’est que le moteur de l’existence : tout être vivant, pour exister, est bien en compétition contre la mort, la maladie, en compétition pour l’emprise sur les ressources…

Dans l’émission sur la radio RFI intervient également Guillaume Lecointre, Professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, Chercheur en systématique. Il rappelle ce que dit la science de la compétition :

« La compétition fait partie d’un même continuum de relations auquel on pose des catégories. Dans une espèce, entre membres d’une même espèce il y a des relations de beaucoup de natures différentes à des moments différents de la vie. Les hyènes tachetées sont coopératives au moment où elles chassent, elles s’entraident lors de la chasse, mais une fois que la proie est tuée elles sont compétitives, elles sont agressives entre elles et il y a une hiérarchie dans l’accès à la nourriture. Pour les populations animales et végétales, c’est un entrelacs de relations de compétition et d’entraide. L’entraide est aussi importante que la compétition, la compétition est aussi importante que l’entraide. Nos sociétés humaines n’échappent pas à ça. Nous sommes un entrelacs de comportements solidaires et de comportements égoïstes. Ce sont donc des catégories morales qu’on pose finalement sur des relations mais ce que je voudrais souligner c’est qu’en fait la fin du 19ème siècle s’est focalisée, en parlant d’évolution, sur des relations de compétition, la sélection naturelle, pensait-on, était beaucoup une question de compétition, ce qu’on a appelé erronément plus tard « la loi du plus fort »… En fait c’est beaucoup plus compliqué, la sélection naturelle produit aussi l’émergence de l’entraide. »

Gauthier Chapelle répond à cette intervention de Guillaume Lecointre à mon sens selon une grille de lecture bien plus morale que le constat fait par le chercheur en systémique :

« La compétition c’est quand c’est négatif, coûteux pour les deux membres de la relation, la collaboration c’est quand c’est positif pour les deux. »

Je rejoins pour ma part Guillaume Lecointre, l’évolution n’est en fait ni positive ni négative, c’est l’évolution.

Quelques exemples de solidarisation et de coopération chez l’humain qui attestent que l’entraide est parfaitement complémentaire de la rivalité : l’humanité n’a jamais autant détruit l’environnement que depuis qu’elle s’est solidarisée à grande échelle autour de l’illusion de la liberté, du capitalisme, du libéralisme, de la démocratie. Les humains qui dominent le monde coopèrent parfaitement autour de ces mythologies, et beaucoup de ceux qui n’ont pas accès aux avantages que celles-ci procurent désireraient être intégrés à la vaste communauté qui s’y rattache.

Toutes les guerres depuis que l’humanité existe ont exigé des communautés engagées qu’elles optimisent leurs capacités à coopérer, et au-delà des considérations techniques ou circonstancielles, ce sont celles qui ont su le mieux fédérer à la fois leur peuple et leur armée qui ont vaincu.

Il faut se demander également si ce ne sont pas les capacités de coopération, d’entraide, d’empathie, particulièrement développées chez l’humain, qui auront participé à la dévastation progressive de l’environnement, en accélération rapide depuis plusieurs dizaines de millénaires. À chaque fois que l’humanité s’est installée dans un écosystème nouveau pour elle, celui-ci a été profondément et définitivement marqué (lire notamment cette interview de Laurent Testot, auteur de Cataclysmes). Les nombreuses références du livre de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle montrent bien d’ailleurs que la coopération rend la communauté ainsi solidarisée plus performante que les autres êtres vivants ou les autres communautés dans la défense de ses propres intérêts. Il faut comprendre que la coopération est aussi un outil de domination.

Je crains qu’idéaliser la coopération, en l’opposant à une définition non neutre de la compétition occulte un versant parfaitement réel de ce que la coopération permet : elle peut très bien servir au pire. C’est d’ailleurs ce que j’envisage dans le texte Dissonance écologique, à propos de l’impact écologique potentiel de l’humain en fonction de l’organisation sociétale qu’il choisit :

« Pour faire une brève parenthèse sur les modèles politiques et économiques qui accompagneront l’avenir (réforme de la démocratie, Économie Sociale et Solidaire) et notre façon collective de gérer les ressources (réflexion sur les communs par exemple) : leurs qualités espérées ne disent rien du niveau d’impact écologique. Le seul indicateur d’impact fiable est le niveau de richesse. Une communauté parfaitement solidaire qui vivrait avec le niveau de vie moyen d’aujourd’hui détruirait autant le monde qu’une société hautement inégalitaire (cf. Gaël Giraud). Il ne faut donc pas confondre, si l’on veut vraiment envisager une vertu écologique, modèle de société et niveau de vie (ou dissimuler l’un avec l’autre). »

En résumé, il me semble problématique d’assimiler la compétition avec la rivalité, l’individualisme, l’égoïsme. Cet amalgame sémantique participe justement à mon sens au projet de nos sociétés qui promeuvent une post-vérité sclérosante pour la pensée, l’action et les engagements alternatifs, en jouant sur la confusion des mots. Rappeler la définition originelle des termes scientifiques et s’affranchir de leur galvaudage me paraît être la seule façon de déconstruire les erreurs que nous faisons encore chaque jour, qui nous mènent vers les impasses que nous connaissons.

L’assimilation de la compétition en équivalent de la rivalité, de l’individualisme ou de l’égoïsme peut être considéré comme ce qui participe, dans notre culture, à assujettir tout un chacun, en culpabilisant l’existence (destruction du sens des mots afin d’asservir et d’empêcher de dire le vrai, à la façon d’une novlangue Orwellienne). Exister c’est simplement résister à la compétition contre ce qui peut nous éliminer. Si vous ne faites que cela et qu’il vous est répondu que résister face à la mort c’est forcément être égoïste et individualiste parce que vous êtes un vil compétiteur, le simple fait de respirer et vivre devient accablant. Cette interprétation morale de la compétition fait bien partie de cet accablement implicitement souhaité par notre culture libérale, qui invite à l’hyper consommation rédemptrice, la culpabilité y jouant le même rôle que dans la religion : seul celui qui rend coupable peut aussi absoudre. La dépendance est alors totale. Travailler la notion de compétition, pour envisager les sociétés de demain, selon la même acception que le système qu’il faudrait réformer risque de façon contre-productive d’en prolonger les fondamentaux.

Je partage bien sûr l’idée qu’il faille promouvoir la solidarité, mais elle ne garantit pas du tout, en soi, plus de vertu chez l’humain. La morale n’a rien à voir avec les stratégies adaptatives. La coopération pourra simplement être une réponse plus performante à un contexte de compétition plus grand, à cause des stress provoqués par la fin des ressources, par la pollution et le réchauffement climatique. Et il ne faut pas exclure l’hypothèse qu’une communauté humaine apparaisse, qui aura établi des stratégies extrêmement solidaires entre les individus qui la constituent, mais qui dominerait toutes les autres et imposerait par exemple une dictature verte, ou à l’opposé une dictature technoscientiste… N’est-ce pas d’ailleurs cette deuxième société que nous organisons déjà, de façon très solidaire et très coopérative, par l’usage quotidien d’internet à l’échelle mondiale, alors même que nous savons que cette technologie accélère gravement la consommation de ressources et d’énergie ?

Voici un court extrait de la conclusion du livre de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle :

« Ensuite, pour ne pas se perdre, il est important de ne pas systématiquement voir l’entraide comme un acte moralement bon (même si elle peut l’être !). S’associer n’est pas forcément bien en soi : on peut s’entraider pour massacrer l’autre, pour survivre, pour protéger des limites, pour réaliser de grandes choses ou pour respecter des ressources communes. »

Je souscris à ce point qui rejoint le propos que je défends dans cet article. L’opposition « entraide » versus « rivalité » n’est pas le bon indicateur pour estimer des perspectives. C’est la compétition, qui est moralement neutre, et surtout son intensité, le stress qu’elle nous imposera, qui nous fera adopter telle ou telle modalité d’adaptation, que nous interpréterons assurément après-coup selon le cadre moral qui nous conviendra le mieux.

Les stratégies de coopération dans le vivant n’ont participé à produire l’incroyable richesse des écosystèmes que nous connaissons que par l’élimination drastique, implacable et définitive de tout ensemble d’êtres vivants incapable de participer à ce projet éminemment solidaire. L’entraide chez l’humain ne dit rien a priori de ce que nous ferons de bien ou de mal sur le monde… et sur nous-mêmes.


(1) Comme cela est rappelé dans la deuxième partie de la définition ci-dessous, il paraît important selon moi de découpler les notions de compétition et de rivalité. La raison de l’action (la quête des ressources) n’est pas la forme de l’action (rivalité ou coopération). Voici un exemple simple pour comprendre qu’assimiler compétition et rivalité génère une polysémie réductrice, créant de la confusion et une occultation du moteur même de l’existence, de ce qui nous motive à être et évoluer : lors d’une compétition sportive, quelle que soit la discipline, sont mises en œuvre des stratégies de rivalité ou de coopération, l’une, l’autre, parfois un subtil équilibre des deux, mais pour répondre à la compétition, on ne met pas en place une stratégie de compétition. Compétition et rivalité ne sont pas synonymes pour qualifier l’organisation et l’évolution des systèmes vivants et humains.

“Dans le domaine de la biologie, la relation de compétition est la rivalité entre les espèces vivantes pour l’accès aux ressources limitées du milieu. Elle fait partie de facteurs biotiques et donc des relations entre les êtres-vivants. Elle peut être interspécifique (entre membres d’espèces différentes) ou intraspécifique (entre membres de la même espèce).

La compétition en écologie et biologie, est la « rivalité » entre espèces vivantes pour l’accès aux ressources du milieu. En réalité, cette « compétition » met souvent en jeu des associations d’organismes, d’espèces ou des guildes entières, ainsi que des phénomènes complexes de bioconstruction, de symbioses, mutualisme, etc., avec des espèces pionnières, des espèces fondatrices capables d’augmenter la capacité d’accueil d’un milieu.” (https://fr.wikipedia.org/wiki/Comp%C3%A9tition_(biologie))