Le féminisme au masculin en 2016

Qu’est-ce qu’un homme féministe en 2016?

Le terme de féminisme m’a toujours un peu dérangé, car bien trop connoté de par l’histoire du mouvement, ceci ayant laissé des traces dans les esprits. Je me souviens encore de la première définition que ma mère m’avait donnée quand à 10 ans je lui avais demandé ce que sont les féministes: “une bande de femmes qui sont contre les hommes et ne se rasent pas les jambes”.

Le féminisme a souvent été forcé de passer par des mouvements et des prises de positions que l’on pourrait considérer comme “extrêmes”, dans le but de se faire entendre. Un peu comme les Femen qui utilisent ce qu’elles pensent être leur meilleur medium pour promouvoir leur cause: leur propre corps. Ce qui n’était au début qu’un moyen de faire passer son message et d’attirer l’attention des médias en passant par la radicalité et les mouvements volontairement provocateurs (dans le cas des mouvements radicaux des années 60 à 80, type New York radical feminists, Redstockings, WITCH, etc.), est malheureusement devenu aux yeux de beaucoup la définition même du mouvement féministe dans son ensemble.

Le premier problème auquel se heurte un homme féministe est donc cette connotation forte que porte maintenant ce terme de féminisme, et ceci est étendu et généralisé aux multiples ramifications du courant féministe, des différentes réflexions sociales aux courants politiques en passant par tous les modes d’actions existants. C’est pourquoi, même si je n’ai pas de mal à me penser comme féministe et que j’adhère à une grande majorité de la pensée féministe historique, j’éprouve une certaine difficulté à utiliser ce terme pour me définir.

Aujourd’hui, j’aimerais me revendiquer comme égalitariste: les femmes et les hommes sont égaux en droits et en devoirs, tout simplement (et ceci, sur les plans salarial, social, politique, économique, etc.). Mais il serait trop simple de s’en arrêter à une telle définition. Le principal problème de l’égalitarisme, comme le soulignait déjà Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, est qu’en cherchant à tout prix à rendre la femme l’égal de l’homme, on risque de tomber sur l’écueil qu’en formant le projet d’abolir les différences entre les hommes et les femmes, on véhiculerait l’idée de faire des femmes des copies du masculin. Or ce serait nier l’altérité fondamentale du féminin par rapport au masculin. Altérité physique comme psychologique d’ailleurs.

Il y a donc une discordance morale profonde entre l’égalitarisme et le féminisme. L’égalitarisme serait la promotion de droits et de conditions uniformes pour tous les êtres humains, tandis que le féminisme serait l’apologie, au profit de la femme, de la discrimination renversée. Dit autrement, l’égalitarisme viserait à l’abolition des différences entre les êtres humains, tandis que le féminisme viserait au développement, voire à la glorification, des différences entre les hommes et les femmes.

Donc en me considérant égalitariste, ne fais-je pas une erreur philosophique fondamentale? En effet, l’égalitarisme, en suivant ce chemin de pensée, n’inviterait les femmes à joindre le projet égalitaire que pour les y faire disparaître en tant que féminité. Et “le féminisme serait alors la réfutation radicale de l’égalitarisme” (Egalitarisme et féminisme, Louise Marcil-Lacoste, 1986).

Comment donc être un homme féministe en 2016, si dans l’égalitarisme pur et dur ne se trouve pas la réponse?

En fait, pour être honnête, je n’ai pas encore trouvé de réponse théorique globale.

Je n’ai en effet trouvé qu’une réponse parfaitement appliquée: il s’agit de toujours chercher à augmenter les options offertes aux femmes, en tenant justement compte de leur altérité, que ce soit au travail, dans un couple, une famille, à la maison ou dans n’importe quelle structure sociale. Ainsi, ce n’est pas de l’égalité pure et dure, mais une recherche constante d’amélioration de ces options. Lutter contre les inégalités et leur côté injuste (du point de vue salarial, par exemple) est une façon de mener cette recherche.

Ceci dit, une fois définie cette voie, elle n’en est pas moins ardue à mettre en place opérationnellement à tous les niveaux, et rester parfaitement cohérent dans ses pensées et ses actions n’est clairement pas la chose la plus facile à respecter, surtout dans le déluge pseudo-féministe médiatique que l’on nous impose quotidiennement.

Exemple simple: lorsque Beyoncé se balade en corset sur scène, jouant de ses courbes, elle est en réalité féministe, notamment parce que c’est écrit en gros derrière elle. On pourra dire d’elle qu’elle prend possession de son propre corps et l’utilise comme medium, en se réapropriant son objectivisation probablement opérée par des hommes auparavant. En passant parfois par une communication basée sur l’hyper-sexualisation, elle devient l’égérie d’une forme d’“empowerment”. Un des principes de base du féminisme, la liberté pour les femmes de disposer de leur corps et de leur sexualité, se trouve donc ici bien appliqué.

Cependant, notre homme, pourtant maintenant féministe convaincu, peut se retrouver perdu dans ce renversement d’objectivisation: si il regarde la photo d’une femme en corset dans un magazine (prenons une publicité au hasard), n’est-il pas alors lui-même coupable d’objectivisation?

De même, je parlais des Femen plus haut. J’ai toujours été en opposition non pas avec leur idéologie, mais avec leurs méthodes. En effet, elles m’ont complètement perdu lors de leurs manifestations seins nus. Elle repoussent toute forme de patriarcat et d’appropriation de leurs corps, et pourtant, les Femen qui sont sélectionnées pour faire les couvertures de magazine sont immanquablement des copies fidèles du modèle idéal féminin, représentant ainsi probablement moins de 5% de la population féminine et collant parfaitement au cliché soutenu par le patriarcat qu’elle combattent. Et en même temps, c’est une démarche rationnelle: les jolies filles font vendre, elles reçoivent donc une couverture médiatique plus importante, et leur message s’en trouve donc fortement relayé et amplifié. C’est d’une logique sans faille, mais l’ironie fondamentale de cette démarche m’a toujours laissé perplexe.

Dans ces conditions, ma tentative de solution au problème de la définition du féminisme au masculin se trouve d’autant plus nébuleuse.

Mais je pense qu’elle retrouve un peu de sens si l’on considère toute la question du féminisme à travers le prisme de l’empathie. En effet, je suis persuadé que les plus grands préjudices subis par les femmes viennent d’un manque fondamental d’empathie du côté masculin: une quasi impossibilité psychologique à se mettre à la place de l’altérité, et à tenter de discerner une vision du monde parfois radicalement différente. Ce manque d’empathie est probablement formé de résidus de comportements historiques, de règles sociales non écrites profondément imprimées dans notre inconscient qui laisse transparaître un “sexisme ordinaire”. Ce produit social comme aurait pu le définir Durkheim a foncièrement affecté notre mentalité et modelé notre vision des rapports femmes-hommes.

Après les sociétés matriarcales préhistoriques, même si certaines formes de féminisme ont pu se manifester à l’Antiquité (comme dans le cas de la poétesse grecque Sappho au VIIe s. av. JC), les femmes ont dans une majorité de sociétés joui de droits inférieurs à ceux des hommes. La fin du XIXe et le début du XXe ont vu la première vague du féminisme chercher à rectifier ces inégalités flagrantes. Le sens de l’injustice fondamentale subie par les femmes trouvera son expression dans Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir qui lancera la seconde vague du féminisme, principalement tournée vers la lutte contre la discrimination sexuelle. La troisième et dernière vague, dans les années 90, promouvait particulièrement l’émancipation des femmes par la sexualité.

Est-on entré dans la quatrième vague? Ce moment où les hommes eux-mêmes seront réellement impliqués dans la conversation. Ce moment où ils prendront à coeur de défendre les droits des femmes, ne voyant plus cela comme une dégradation de leur propre droits ou une perte de leurs privilèges, mais un moyen de rendre la société dans son ensemble plus juste et plus équitable. Ce moment où nous prendrons tous conscience que le véritable féminisme passe par un travail de chaque jour dans l’amélioration des options offertes aux femmes, travail né d’une empathie profonde à cultiver entre nous.

Si cette quatrième vague devient porteuse du vrai sens du mot “féminisme”, alors oui, je peux l’affirmer, je suis un homme féministe.