Physique et Psychique de l’Opium

Postface à la nouvelle édition


Postface

L’édition de 1925 de Physique et Psychique de l’Opium

C’était en mai dernier. Nous explorions les rayonnages d’Indosiam, librairie de livres anciens sise Hollywood Road, à Hong Kong. Chine, Siam, Annam, Tonkin… guerres, souvenirs, art, romans… historiens, missionnaires, voyageurs, poètes… Et tout à coup, rencogné entre de forts volumes, un opuscule au dos de cuir noir, où nous lûmes, inscrits en menus caractères dorés, les mots opium, physique, psychique, en-dessous d’un nom bizarre : Nguyen Te-Duc-Luat. Édité en 1925 par les Éditions du Monde moderne[1], ce petit livre se tenait là, tapi dans l’ombre, tel le Génie de la lampe attendant son Aladin. « Achetez-moi et je vous exaucerai. » Nous le fîmes. Texte exquis, suranné mais marquant la mémoire comme d’une empreinte « extra-sensorielle » (l’a-t-on lu, ou fumé ?). Et le voici réédité, pour qu’en rayonne à nouveau la discrète mais prégnante lumière.

Albert de Pouvourville

La source en est subtile. Le lecteur perspicace — vous, probablement — subodore que Nguyen Te-Duc-Luat et Albert-Eugène Puyou de Pouvourville, son préfacier, ne font qu’un. « L’homme de race jaune et d’esprit universel, l’Asiatique très savant et très humble » est ainsi blanc, et européen. Du moins selon les strictes apparences car, après tout, « deviens ce que tu es. » Pouvourville, lorrain de souche, saint-cyrien de formation, combat en Chine et au Tonkin et travaille tôt à sa métamorphose. Il passe dans la Garde indochinoise, corps armé autochtone, se frotte aux populations, s’instruit de leurs pensées et « renaît » initié taoïste sous le nom de Matgioi, « l’Œil du jour », duquel il signe en 1902 L’esprit des races jaunes. L’opium, sa pratique. Physique et Psychique de l’Opium prolonge et amplifie ce premier texte opiacé. Pouvourville y porte un autre masque : celui de Nguyen Te-Duc-Luat, auteur imaginaire mais vrai personnage. Nguyen Van Lu, chef d’un village de la circonscription militaire dont Pouvourville était responsable, fut réellement son guide en taoïsme, son Te-Duc-Luat, littéralement son Maître es Vertu et Loi. Pouvourville le mit en scène dans un roman, Le Maître des sentences, et adopta symboliquement son fils cadet, Nguyen Van Cang, en le faisant engager dans un bataillon indigène[2]. En 1894, il sollicite le fils — fictivement ou pas — pour sa traduction du Tao de Lao Tseu :

« A collaboré à la traduction du Tao, pour la paraphrase du terme des caractères : le xuâtdoï[3] Nguyen Van Cang Hi, fils puîné du thay-thuoc[4] Nguyen The Duc Luat, tongsang du rite de Laotseu. »

Dans Physique et Psychique de l’Opium, il se glisse dans la peau du père.

C’est que la fumerie de l’opium pratiquée par Pouvourville se nimbe de halos taoïstes. Suivant rigoureusement les préceptes de la méthode dite thébaïque extrême-orientale, conçue en Chine et en Indochine, elle n’est pour lui ni un loisir, ni un snobisme, ni une addiction, mais un outil de connaissance : « Je sais les écrits de tous les philosophes, même de ceux que je n’ai jamais lus ; je comprends toutes les pensées, même celles qui n’ont jamais été exprimées ; et je m’unis à la vérité tout entière, bien qu’elle soit infinie, et que je ne sois qu’un petit morceau de vie et de limite », avertit-il dans son recueil Le cinquième bonheur. Nous voilà dans l’opium initiatique et mystique. De retour en France, Pouvourville poursuivra sa quête de la « Voie » au sein de l’Église gnostique universelle, aux côtés du métaphysicien René Guénon.

La « Voie » au bout d’une pipe ? D’aucuns pourraient s’en offusquer. Contentons-nous simplement d’espérer que vous ayez autant que nous savouré le charme singulier du « flux paginé » qui a précédé.

Vincent Retailleau et François Boucher,
À Hong Kong, le 20.11.2013,

www.blueofnoon.com.hk


[1] Une première édition parut en 1914 aux éditions Figuière à Paris.

[2] On trouvera un récit détaillé de cet épisode de la vie de Pouvourville dans Matgioi, un aventurier taoïste, par Jean-Pierre Laurant (Dervy Livres, 1982).

[3] Officier.

[4] Médecin.

Papaver somniferum