Chaos, désintégration positive et rebond

Création du sentiment d’imposture : quand ton modèle c’est le chaos (et le rebond)

Il y a trois ans j’ai fait “pivoter” les activités de ma société. Enfin ça c’est pour le story-telling. Car plutôt qu’un pivot, dont je ne connaissais alors ni le nom ni la technique, j’ai fait un culbuto. En gros, j’ai tout cassé !

Il y a 3 ans, mon ajustement a débuté par la rencontre avec un mur, entre burnout et bore-out (ce dernier n’étant pas nommé à l’époque). 
J‘avais vu le mur se rapprocher, sans toutefois être en mesure d‘infléchir ma trajectoire. J’ai donc “accueilli” la situation comme un passage nécessaire.
Je n’avais alors pas le souvenir de oh! combien il allait être laborieux de remonter la pente. Du moins ce n’était pas le souvenir que j’avais d’une (voire deux) situations similaires.

Partie 1 — Silence ! On transforme…

Je suis alors partie dans ce qu’une de mes amies appelle avec humour (et présence d’esprit) “ma période R&D” ou la recherche de ce que je veux vraiment faire de mes prochaines années. Cela ressemblait vraiment beaucoup à de la spéléologie, le faible faisceau de la frontale éclairant tout juste devant mes pieds quand j’étais dans les galeries. J’alternais la spéléo avec les plongées en apnée. Parfois, arrivée à -30 m et ayant perdu la surface de vue, je me disais — subissant l’ivresse des profondeurs — “je reste au fond, si je veux !’

Sur cette période la tempête à l’intérieur était doublée par ce qui grondait aussi dehors . La pression, sociétale et sociale est forte. Les amis, la famille, les nouvelles ou anciennes connaissances voulaient savoir ce que je FAISAIS, où j’en étais, ce que j’allais faire. Où j’allais. Car, je devais forcément SAVOIR où j’allais. 
Or, s’il y a un pilote dans l’avion — je n’ai aucun doute là dessus — la destination n’est pas indiquée sur le billet. Et c’est tout l’intérêt.

Il y a des jours heureux comme celui où je suis tombée sur cet article de Dabrowski et sa théorie de la désintégration positive.
En résumé : chaque individu possède un centre de gravité et il oscille entre intégration et désintégration à plusieurs niveaux et dans plusieurs domaines.
Le but étant de trouver son équilibre en tant qu’être développé. Tout le monde ne passe pas par ces transformations car elles nécessitent de questionner à la fois sa vie et son environnement et de supporter des phases de chaos assez prononcé quand on part à l’attaque de la face Nord : la quête de sens.

As it can be intensely disharmonious, this disintegration process can look very much like pathology — people in this phase are known to go through agonizing and frightening periods of self-doubt, anxiety, frustration, depression, and sometimes extreme disorientation. They may feel they are going crazy, are alien, that their lives have little meaning or hope, or they are intensely lonely, as if they were the only ones living this indescribable pain — this, especially if they are surrounded by people uninterested in the climb, since no one seems to understand why they aren’t simply satisfied with life as it is.
Pour Dabrowski, le développement avancé de l’humain ne consiste pas à réussir les différentes étapes de sa vie en obtenant des biens matériels ou des gratifications sociales. Cela consiste à transcender les instincts et conduites biologiques et le besoin de se conformer inconsciemment aux normes de la société. Un humain développé se caractérise par des traits tels que l’autonomie, l’authenticité, l’altruisme.

Supporter l’ambiguïté d’une navigation en eux (lapsus de frappe que j’ai décidé de garder) troubles demande de pouvoir ou vouloir prendre un risque assez conséquent. Celui de ne pas savoir ce qu’on va trouver après.

Pendant ces deux ans j’ai compris que les “pivots” que j’opérais un peu violemment faisaient partie intégrante de mon ADN. J’ai besoin de nouveauté, j’ai besoin de sens, et le besoin régulier de défis de la personne qui s’ennuie facilement. J’essaie de me servir, du mieux que je peux, du logiciel dont j’ai été équipée à mon arrivée. C’est loin d’être simple ou reposant.

Je suis, en fait, programmée pour pivoter plus souvent.

C’est la troisième fois dans ma vie que j’opère ce mouvement. Il est de plus en plus violent. Je repars quasi systématiquement d’une feuille blanche, poussée par une nécessité de nouveauté, mais aussi par ce que j’ai identifié comme le besoin de me recaler sur “ma” route. Je n’ai donc pas une trajectoire de fusée qui a réussi son lancement. Mon parcours est plutôt une ligne qui se déploie à l’horizontal avec des brisures. Elle prend de la force dans le trait au fur et à mesure que j’avance et que j’apprends.

Etre enfin en possession de cette information permet de glisser entre les gouttes des jugements, des évaluations, et la déception de voir des personnes tourner les talons parce que vous n’êtes pas rassurante. De me décevoir aussi car je sais maintenant que chaque phase n’est que l’étape vers la phase suivante.

C’est bien dans ces moments vraiment difficiles que j’ai été la plus créative et que j’ai assumé ma belle capacité à prendre des risques, chose que j’ai du très souvent mettre en sourdine dans le milieu professionnel, y compris en ayant monté ma structure.

Dans ce périple j’ai retrouvé plusieurs choses très précieuses :
- ma capacité à m’étonner de nouveau sur des choses simples
- cette conviction intime que j’aie depuis que je suis gamine que tout est possible. Je n’ai pas dit simple, j’ai dit possible. Une vision que j’ai beaucoup de mal à partager.

Ce que j’ai pu vérifier à maintes reprises maintenant, c’est qu’une fois que le but est (re)trouvé, la route se trace d’elle-même. Le tout étant de ne pas se tromper de but ! Et de gentiment se recaler quand on voit que l’on dévie.

Je suppose que si j’avais intégré le changement comme une constante, si j’avais su que j’étais multipotentielle (multipotentialiste*) avec tous les traits que cela implique ma vie aurait été beaucoup plus douce. 
Il s’agit donc aujourd’hui d’intégrer cette donnée comme un paramètre et non plus une contrainte, à la fois dans les aspects professionnels et personnels de ma vie. 
Si tant est que la limite soit aussi franche.

Partie 2 — Quelques détails du parcours en mode éclair flamboyant…avec les petites phrases de l’entourage / environnement.

A 26 ans (2004) je rentre de 6 mois aux Etat-Unis. Période de chômage, petits boulots, je finis par décrocher un CDI. Je m’éclate dans mon travail dans l’administration des ventes import-export. Gérer plusieurs millions de marchandises ne me cause aucun stress alors que c’est mon premier “vrai” travail (en relation avec mes études). Je dirais même que ça m’amuse. Y compris quand, pour des querelles d’associés, je me retrouve pendant quatre mois à gérer une saison de livraison quasi seule. 300 clients dans 3 pays, 7 agents commerciaux, c’est le grand bain. Et ça me va. 
Le fondateur de la société revient à la barre du bateau et, bien qu’il m’ait recrutée, il a du mal à me gérer. Mon autonomie le chatouille.
Il va tenter de me recadrer en m’envoyant un premier courrier recommandé. Arf… Le contenu n’est pas justifié.. Je me demande alors si j’ai envie de partir ou de rester, un vieil avocat de permanence me conseille de rester “ vous savez les CDI c’est rare, vous êtes privilégiée”. Je décide d’adoucir ma réponse, mais de répondre. Lors de l’entretien de licenciement mon “patron” me propose de prendre un nouveau poste… les achats ! Il me dira ensuite qu’il souhaite que je reste. 
Je refuse et je pars, célébrée pour mon courage par les deux personnes qui sont arrivées après moi dans la société, et qui ne sont pas pour rien dans mon départ. Bienvenue dans la vie active !

20 CV mis au courrier plus tard, sans réponse ou avec des réponses standardisées, je décide d’utiliser mon temps autrement. Car oui, je considère que je perds mon temps à “chercher” du travail !
Je crée une association pour mettre en relation des propriétaires de bateau avec des équipiers — pour des régates et des convoyages. Je m’installe dans mon grenier avec un modem 56k (!). A mon grand étonnement, ça crée l’affolement dans les clubs de voile du département. L’idée devait être bonne ! J’avais aussi imaginé un volet social pour ce projet.

Bon,quand est-ce que tu retrouves du travail ? “
Sur cette période, j’ai — bien entendu — entendu cette phrase type.
Un peu trop seule, je n’ai pas su prendre le virage Internet. Je faisais ça avec sérieux et motivation, mais je n’avais pas l’idée d’une boite et encore moins d’une “start-up”. J ‘ai constaté avec une boule au vendre il y a quelques mois qu’au moins deux sociétés s’étaient lancées sur ce concept. Damned !
Je lâche donc mon projet un peu trop vite et, pour faire rentrer de l’argent, je me mets à prospecter. L’association me permettra de facturer mes premières prestations dans le milieu nautique où je n’ai que quelques contacts.

il n’y a pas d’argent dans la voile” et “la com’ ce n’est pas un métier”. 
De portage salarial en CDD, CDI, puis changement de crèmerie j’atterris sur la Coupe de l’America, l’une des deux compétions que je m’étais fixée comme objectif. 
Je passe 18 mois (dont 9 en Nouvelle Zélande) dans le service de com de l’équipe qui ramènera la Coupe en Europe, à faire ce qu’on appellera plus tard du Content Marketing.

La période entre la création de l’association et le poste sur la Coupe a duré un an et demi — deux ans, avec un passage au RMI. Je refusais des missions d’interim pour ne pas louper d’opportunités alors que je mangeais beaucoup, beaucoup de pâtes. Le taux de remplissage de mon frigo pesait moins dans mes choix que mes objectifs et mes valeurs. Car, entre continuer à manger des pâtes et occuper un poste qui m’aurait amenée sur un salon de ventes d’armes (véridique), le choix n’était pas si compliqué que cela à opérer.

Les paillettes et le simili happy ending de ce virage là ne doivent cependant pas éluder une certaine douleur, dont je ne comprendrai les raisons que quelques années plus tard : je souffre en open space, je souffre de l’ obligation de vie en troupeau (on reparle quand vous voulez du soit-disant “Team Spirit” qui consistait surtout à se fondre dans la masse en s’oubliant), je souffre de la hiérarchie parce que je fonctionne en mode projet et transversal, je souffre — bizarrement — de ce que ma curiosité et mes propositions créatives provoquent comme réactions.*
J’ai 32 ans quand je sorts de ce projet. Je décide de prendre du temps pour moi.

Année sabbatique, bilan de compétences, portage salarial et passage en coopérative d’activité. Re “Mais quand est-ce que tu gagnes ta vie ?
Enregistrement au registre du commerce en 2007 avec deux contrats qui me permettent de me lancer.

Six ans après avoir créé Oktopod*, à 42 ans, je me prends un mur massif. Collée à mon canapé avec l’envie de vomir à chaque fois que je bouge, je me décide à aller chez le médecin. J’apprends que je suis au bord de la chute de tension. Bien joué !

Je savais depuis un temps certain que j’avais vraiment besoin et de changement, et d’intégrer du sens dans mon activité.
Coïncidence ? Juste avant la rencontre avec le mur j’avais terminé une formation au Creative Problem Solving (Résolution Créative de Problèmes). Une révélation. Pour moi, cela voulait dire rendre explicite mon mode de fonctionnement. Quelques mois plus tard je m’inscris à une formation sur l’utilisation du Business Model Canvas parce que là aussi ça colle avec mon organisation mentale, mes envies et mon background.. Par contre il me manque toujours le sens. Et un but.

C’est ce que le burn-out m’a permis d’aller chercher.
C’est un peu la trame de tous ces posts..

Véronique Teurlay
Consultante en créativité et posture créative. Transformation de business et de carrière pour les profils et activités “atypiques” / mulipotentiels (multipotentialistes) et multi-activités / trop curieux.

Vous aimez. Vous trouvez cela nul. Vous avez appris quelque chose. Je vous invite à réagir, commenter, échanger. Les coeurs sont une indication et permettent de partager. Un mot permet d’avoir un feedback et d’approfondir ou d’améliorer.

(1) Le pivot précédent était à 17 ans. Je suis passée de la terminale à la fac de sciences que j’ai lâché en cours de route pour m’inscrire en commerce international à la rentrée suivante.

(2) Oktopod cela veut dire Poulpe. J’ai trouvé ce nom il y a 8 ans. Il est aujourd’hui on ne peut plus en phase avec mes activités. Plus multipotentiel je ne vois pas.

  • je trouve multipotentialiste moche. C’est dit ;)