Invitation à envoyer valser les étiquettes…

Et à (re)devenir curieux.ses et optimistes.

Lumina Festival — Cascais, Portugal 2015. Crédit photo véronique teurlay

Il se trouve qu’il y a deux ou trois semaines, au lieu d’écrire un post sur la mutlipotentialité — et courir après un phénomène qui a pris le mors aux dents — j’ai décidé de rester immobile. 
Une immobilité qui permet de me remettre à écouter, à capter, à sentir. De faire l’éponge plutôt que de me laisser embarquer. Je suis contente de l’avoir fait. 
Cet article sur la valse des étiquettes végète dans mes brouillons depuis plusieurs mois. Il devait certainement attendre son heure.
J’ai même pensé l’enterrer après avoir lu ce magnifique opus contre lesdites étiquettes. Mais je me suis dit qu’au contraire il était temps de le sortir de son trou, au risque de répéter certaines choses déjà écrites, mais pas seulement. Allons-y !

J’ai également une sainte horreur des boîtes et des étiquettes. Je n’ai jamais compris les cases et les silos. Ça ne fait pas partie de mon mode de fonctionnement. Je pense qu‘à une certaine époque je me suis même’auto-intoxiquée à refuser l’étiquette qu’on me collait. Elle paraissait justifiée — aux yeux des autres — uniquement parce que c’était le métier que j’exerçais, à ce moment-là. Combien de fois je me suis entendue dire ou penser ‘mais non ! je ne suis pas…”
Il a été aussi assez compliqué de faire comprendre qu’une étiquette (surtout une étiquette métier) ça se décolle. D’autant plus quand on a déjà eu deux ou trois vies, et qu’on ne confond pas le faire— beaucoup de personnes tombent dans une fonction par nécessité — et l’être.

Les étiquettes ça sert à faire du catalogage. Ou à transiter d’un état à un autre.

Le brown-out, le job-out ou le switch, l’intrapreneuriat, l’agilité, la pensée complexe, l’introversion, la multipotentialté (re)font surface aujourd’hui face à la nécessité de s’adapter à de nouvelles contraintes. 
Ne nous trompons pas, ces phénomènes existent depuis longtemps, mais ou ils n’étaient pas nommés ou ils étaient simplement ignorés. Je me réjouis donc de les voir apparaître, car je peux — enfin — mettre des mots sur mon mode de fonctionnement, ou sur des situations que j’ai traversées.

Est-ce que ces étiquettes me définissent. OUI, de manière relative : elles me définissent par rapport à d’autres fonctionnements et d’autres vécus, par rapport à une norme dans un temps donné.
Est-ce que ces étiquettes me limitent ?
Eh bien, …ça va dépendre de moi.

Cataloguer, le cerveau adore ça. C’est rapide et ça économise de l’énergie. Hop, ça, ça va là, ça, ici et ça, là. C’est d’ailleurs ce qu’il fait lors de la phase d’apprentissage. Pomme = fruit, Chat = animal, bleu = couleur. Le champ s’élargit ensuite au rythme des explorations qui nous amènent à faire d’autres expériences. 
Si nous explorons.

Toutefois, il est à noter que même en élargissant le champ de nos expériences cette tendance à cataloguer s’incruste.
Il ne travaille pas = il est chômeur
Ils arrivent entassés sur des bateaux en méditerranée : ce sont des réfugiés
Ils ont moins de 30 ans = c’est la génération Y
Ils ont plus de 55 ans = ce sont des séniors
Ils ont moins de 20 ans = attendez de voir les Z
Il travaille dans une usine = c’est un ouvrier
Il sort de telle école = c’est l’élite
Il est de droite,
Il est de gauche 
Il est musulman
Nous, les multipotentiels,…

Vous voyez où je veux en venir ? Il y a aura toujours une case pour chaque chose que vous allez rencontrer..

Catégoriser (SEO mon amour), c’est ce que les médias, les marques, etc. font à longueur de temps. C’est ce que nous finissons par entendre sur des scènes d’événements, ou dans des discours de conférence de presse. Repris en copier-coller et en 140 signes sur Twitter. Pour l’esprit critique, et la prise de recul, il faudra attendre encore un peu, vu que la nouvelle génération — tout comme l’ancienne — se régale de ces cases. Oui, aujourd’hui encore, ça fait vendre. 
Au mot clé, au hashtag et à l’expression qui claque,…Et aussi à la peur que ça génère. Soit parce que c’est différent, soit parce qu’il est difficile de sortir d’un “lieu commun” et d’une catégorie.
Et oui, je m’en sers. Parce que je ne vais pas aller vivre sur Mars juste pour ça. Et aussi, parce que, en rapport à la multipotentialité, à un moment donné j’ai eu besoin de poser en majuscules :

==>VOILA COMMENT JE FONCTIONNE, C’EST MOI, REGARDEZ !<==

Non seulement c’est utile, mais c’est aussi valorisé par le groupe auquel nous voulons appartenir. Au moins pour un moment ou ponctuellement.

Oui, je me sers d’étiquettes pour sensibiliser à un sujet ou une thématique. Ca attire l’attention et je peux proposer une autre manière de regarder les situations (globalement pour tenter de sortir du statu quo et dépoussiérer les mammouths, autant que faire se peut avec mon niveau de connaissances).

Vous choisissez laquelle ?

Mais rester confiné dans le périmètre d’un étiquette, rester dans ce “nous” et “les autres” qui fait couler beaucoup d’encre a pour seul effet de recréer un monde tout aussi segmenté que l’est l’ancien,… pardon,… l’existant.
Le résultat ? Ça va continuer à créer des frottements et des échauffements.

Est-ce de cela dont j’ai envie ?

“Pour savoir quel acteur je veux être dans ce monde, il faut que je sois clair sur le type de monde que je veux” 
 Denis Lafay — directeur de la publication d’Acteurs de l’économie, discours d’intro du Forum “ Se transformer pour transformer le monde”.

Je veux bien qu’on crée de la place pour un mode de fonctionnement différent, parce que la souffrance que je, tu, il, a pu ressentir dans un environnement de travail “classique” est bien réelle. Mais la “nouvelle donne” des multipotentiels recrée, surtout, un nouveau segment (marketing).

J’écris sur la multipotentialité pour qu’elle fasse partie d’un ensemble, qu’elle soit accueillie, de la même manière qu’un multipotentiel se doit d’accueillir les spécialistes et les experts.

Et vous, c’est quoi votre code Rome ?

Un statut administratif, UN PROFIL de personnalité, ou un code ROME ne devrait jamais déterminer le statut d’une personne, ni son rapport aux autres.

Chômeur est un statut administratif.
Quand vous perdez votre travail vous ne perdez ni votre métier, ni vos compétences, ni vous-mêmes, pour devenir “chômeur de carrière”. Vous perdez “uniquement” votre poste de travail et une entreprise qui a besoin de vous coller dans une catégorie — un métier — pour éditer votre feuille de paye. Quand je vois comment les gens endossent cette étiquette de “chômeur” et finissent parfois par l’incarner (la plupart du temps parce que tout autour les y pousse), ça me questionne. Vraiment.

En passant. Réfugié aussi est un statut administratif…

Quant aux profils de personnalité, c’est le même combat. Si je passe des tests ce n’est pas pour m’enfermer dans un profil. 
Les résultats me donnent des clés qui, si je n’y prends pas garde, peuvent me limiter “parce que je suis comme ça”. Cela n’a alors plus aucun intérêt. 
Surtout si ça vous emmène aussi à cataloguer les personnes qui ne fonctionnent pas comme vous. “Ah oui, mais il/elle est jaune, bleu, INPmachin, EFP-truc, elle ne peut pas (mous, me vous) comprendre tu vois”.
J’ai apprécié d’avoir ces tests sous la main à un moment donné. Ils ont été une base — et parfois une bouée — qui m’a permis de me retrouver et de me situer. Mais faire les cent pas à l’intérieur de l’étiquette est … dangereux ? 
Ne pas explorer ce qui est au delà de cette surface, à savoir une immense zone d’apprentissage, relève de l’auto-confinement.
Il n’est cependant pas question de se sur-adapter à des situations qui ne nous conviennent pas. Mais de savoir se dépasser pour mettre l’étiquette derrière soi.

Et puisqu’on parle d’étiquettes, permettez moi un petit détour…

C’est certainement aussi pour cette raison que la politique politicienne ne m’a jamais intéressée. Je ne sais pas si je suis de gauche ou de droite et, à vrai dire, ça ne m’empêche vraiment pas de dormir. Je reconnais les personnes pour leurs compétences, pas pour leur couleur politique (et ça date d’il y a BIEN LONGTEMPS). Quand je vois un parti empêcher ses membres de voter — en leur âme et conscience, en tant qu’être humain et pensant— contre les décisions qu’il prend, c’est que l’heure est grave. Avoir des convictions c’est bien, voter pour son “camp”, juste parce que c’est écrit “de gauche” ou “de droite” (peu importe) ou juste parce que cette étiquette là va dire qu’on est contre ou qu’on va leur faire payer leurs conneries, alors que ça piétine vos valeurs ? C’est catastrophique.
Il suffit de regarder de l’autre côté d’une mer (au dessus de nous) et d’un océan (sur la droite) pour en prendre conscience.

De penser, ,et d’agir

Tout cataloguer, un remède pour mieux gérer l’ambiguïté ?

Il y a quelque temps j’ai lu une note sur Linkedin qui parlait de leadership partagé. Dans un commentaire, une personne avançait un nouvelle pratique (tout le monde est leader….) en suggérant un nouveau nom : l’omniship.

Ne serions-nous pas un tout petit peu en train de marcher sur la tête ?

Cette pratique du catalogage ne serait-elle pas le symptôme d’un monde qui a peur ? Et d’un monde qui ne va pas super bien ? Sinon QUEL BESOIN de coller des étiquettes partout ? Sachant qu‘à part des sujets ou des espèces qui sortent vraiment du chapeau, tout à déjà été nommé ou identifié. Pardon, vous dites ? Comment ? Ah oui ! C’est pour des besoins économico-marketing…(Ce qui n’est pas mauvais en soi, à partir du moment où le système ne recrée pas les problèmes qu’il condamne).

Voyage au delà des croyances : tu la prends l’étiquette, et tu la décolles.

Dans le commentaire du post qui vilipendait les étiquettes, j’écrivais aussi ceci.

Dans mes pérégrinations et aussi les postes que j’ai occupés, ce qui m’a toujours intéressé c’est de révéler l’autre, de lui enlever cette fichue étiquette pour aller chercher ce que je nomme la “substantifique moelle”. 
C’est comme ça qu’une personne qui trouvait que sa vie était bien moins intéressante que la mienne se révélera être une passionnée d’Opéra, qu’un ado exécrable (et je pèse mes mots) se confie sur ses difficultés à l’école où on veut le réorienter. En fait il ne se focalise que sur les maths et la physique et son envie de devenir ingénieur, au détriment des autres matières qui ne l’intéressent pas.
Que quelqu’un, qui me dit que je dois rencontrer des gens vraiment passionnants dans mon métier, parcourt le monde pour pratiquer l’aile volante dès qu’il a des vacances.. Les étiquettes, si elles peuvent aider à définir certains modes de fonctionnement, ne feront effectivement jamais une personne. ..

Ou encore une jeune femme aussi dans un atelier qui dit “En fait j‘ai fait tout mon parcours d’études en pensant que je’ n’étais pas créative. Ce n’est que récemment que j’ai découvert mes appétences pour le sujet”. Elle était ingénieure.

C’est ce qu’on appelle une croyance. Et le monde des croyances est bourré d’étiquettes. Je suis comme ceci (et je suis bloquée là), je suis comme cela (et ne me demandez pas de m’adapter), je peux faire ceci (t’as vu toi tu ne peux pas), je peux faire ça (c’est tellement hors “norme”).

“Bien que me connaissant, je ne voulais pas vraiment voir comment je fonctionnais. J’ai fait ma petite introspection et je me suis aperçue que je fonctionnais par habitudes en m’y accrochant à la première occasion “Je suis comme ça”, du coup rien n’avançait […] Je crois que bien que consciente je ne voulais pas voir et ta conférence en analysant subtilement ces fonctionnements a mis des mots simples mais authentiques et a fonctionné comme un miroir et là je ne pouvais plus dire…..Euh je suis comme ça, oui je suis comme ça mais je peux changer !

De la part d’une personne qui a une tendance à la procrastination, et qui doit avoir dans les 60 ans…ça m’a touchée.

Bacon vs Picasso

Il y a quelques années le musée Picasso à Paris a exposé les deux artistes.
C’est là que j’ai pu définir pourquoi je préférais l’oeuvre de Bacon. Pourquoi elle résonnait beaucoup plus avec mes valeurs et ma manière de voir le monde. Je ressentais quelque chose que je n’arrivais pas à nommer de manière claire.
Et puis c’est venu.

Je préfère Bacon parce que sa peinture est plus ORGANIQUE.

Et c’est ça l’idée : d’arrêter de marquer les différences avec des lignes brisées et des angles droits. Nous voyons bien que les frontières sont beaucoup plus floues que les bords d’une étiquette. Qu’à chaque catalogage nous prenons le risque du faux pas. Et de ne plus nous laisser l’occasion d’être surpris.

Jurer que le futur sera multipotentiel (et je l’ai écrit, parce que je le pense) si c’est pour créer un nouvelle norme qui exclut, merci, mais non merci. 
Je me suis cognée contre des normes, je me suis mise en colère contre elles ( et ce n’est pas fini), et j’en ai souffert. Et c’est justement pour cela que je ne vois pas l’intérêt de faire la même chose dans l’autre sens. C’est pour cela que plutôt que de voir des profils A-typiques, je préfère voir des profils typiques…de fonctionnement différents.

Pour reprendre une belle leçon que j’ai reçue à l’âge de 16 ans, par un prof d’équitation (accessoirement philosophe et grand observateur de la nature humaine)

“Il n’y a rien de normal jeune fille. Normal, ça n’existe pas “

Arriver à un monde où ce mot “normal” ne fasse plus référence. Et que, du coup, “a-typique” n’ait plus de raison d’exister, non plus !

La démarche est, à vrai dire, assez égoïste. J’en ai assez de vivre dans un monde conçu de telle manière que je tombe rarement dans la bonne case. Vous savez, quand vous faites des tests et que vous avez toujours trois résultats à peu près au même niveau. Du coup, je propose d’appliquer cette technique de créativité qui consiste à éliminer un élément, surtout si c’est le plus important, pour partir à la recherche des solutions créatives, voire innovantes.…

Ce n’est pas l’étiquette qui vous fera gagner, c’est la capacité à évoluer

Je me suis fait surprendre récemment en flagrant délit d’étiquetage et de rangement dans des boîtes. Je vois donc bien l’effort que ça demande de ne pas céder au régime du cerveau et à son service de rangement 24h/24.

Mais ce qui est intéressant c’est la différence. Parce qu’elle crée de la surprise et la transformation. Si je ne suis empathique qu’avec les gens qui me ressemblent. Suis je vraiment empathique ? On peut se poser la question.

Evidemment que ça fait du bien de se reconnaître et de retrouver une base pour se reposer, surtout si elle est valorisante. Nous exprimons alors un instinct grégaire plus ou moins prononcé. Mais ça devrait être que pour mieux repartir en exploration, dans notre zone d’apprentissage.

Pour terminer, je ne résiste pas à vous livrer un passage de “ La géographie de l’instant”, de Sylvain Tesson. Je l’ai lu à un moment où j’avais besoin d’alimenter cette réflexion sur les étiquettes. J’ai dévoré le texte avec un joie et un sentiment de plénitude indescriptible. Il faut dire que tout le livre est.. jouissif .. oui-oui, pour qui aime la pensée complexe.

“On peut toujours explorer la nature avec un guide naturaliste à la main afin de se référer à la classification classique. [….] Nommer une chose, c’est la posséder et dans cette frénésie de l’homme à baptiser bêtes et plantes , il y a une volonté de conquête inaugurée par Adam en son jardin. […] Mais il y a une autre classification possible. Elle n’est pas scientifique pour un sous. Chacun peut s’y essayer. Elle transcende les vieille catégories zoologiques. […]
Ce qui prime alors, ce n’est plus la lignée, ni la filiation génétique mais l’ensemble des “trucs et astuces” mis en oeuvre par la nature pour autoriser la survie. Bref il s’agit de reconnaître, avant l’appartenance à l’ordre commun, le génie adaptatif, l’intelligence de l’évolution, la perfection de l’outillage qui partagent certains animaux.
Ainsi l’éléphant et le papillon, le moustique et le tapir possèdent le génie de la fouille grâce à leur trompe. […] la mouche sur le carreau, la praire sur le rocher célèbrent le génie de l’adhérence […] Ainsi les liens insoupçonnés réunissent t’ils des bêtes auxquelles la classification linnéenne ne reconnaît rien de commun. […] et de rappeler que la vie, avant d’être une mécanique de masse, est d’abord la réponse que chaque individu oppose à son propre drame”.

J’ai donc une requête. Que toutes celles et ceux qui prétendent vouloir créer un nouveau monde, et une nouvelle donne, ne recommencent pas à fabriquer de nouvelles boites (et je vous en prie, n’hésitez pas à me rappeler cette phrase, si je tombe dans le panneau).

Retrouvons donc cet étonnement enfantin qui est à la source de toutes les transformations. C’est tellement, tellement plus joli.

La même vidéo avec des ss titres en Français

NB : Vous avez apprécié ? Cela vous fait réfléchir ? Vous n’êtes pas d’accord. Vous partagez ? Laissez un mot dans les commentaires. Ca me fera plaisir, et je pourrai vous dire merci ! (Et puis ça m’encourage !).

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Pour aller plus loin :
AUDIO. Ecouter les entretiens The Curious & The Optimist d’Oktopod avec à l’intérieur :de la curiosité et des entrepreneurs et entreprenants qui innovent, en cherchant à mettre du sens et de l’impact dans leurs actions.
(NB : Je cherche à diffuser et développer ces entretiens. Je prends des contacts pour à la fois des nouveaux entretiens, et une diffusion plus large).

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Véronique Teurlay, fondatrice d’Oktopod, Clarificatrice, Exploratrice de solutions hybrides et complexes. Créativité (résolution de problèmes et recherche d’opportunités) et curiosité. Transformation d’organisations et de carrières pour créer de la valeur et un impact. Atypiques.

Les activités d’Oktopod sont développées autour de 4 piliers : l’empowerment, l’ingéniosité et l’altruisme raisonné, l’authenticité

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