HYPOCRIZIE — Le #metoo de la pub n’aura pas lieu

HYPOCRIZIE — Le #metoo de la pub n’aura pas lieu

Lundi 4 mars, le journal Le Monde balance une bombe sur le secteur de la pub : harcèlement, sexisme au quotidien et culture du Boys Club seraient la règle dans les agences cool. L’article, à charge, rappelle les plus belles heures des abattoirs version vidéo de L214. Alors ? Surchauffe des Slacks ? Annulation des commandes de petits fours surgelés des Grand Prix Strat’ ? Tweet de Pascal Nessim ? Non, pire encore : rien. Mais sérieux

Don gets mad.

En préambule : ce billet est écrit grâce aux efforts conjugués de cinq publicitaires, femmes et hommes. Le propos n’est pas de faire un travail journalistique. Nous nous basons ici uniquement sur le travail du Monde, sur nos expériences respectives et sur les histoires glanées dans nos entourages. Ces faits exposés par le Monde servent de point de départ à la dénonciation d’un système. Car au-delà d’un cas particulier, c’est toute une industrie qui doit faire son #metoo.

Le billet se déroule en 3 points : 
I : le résumé de l’affaire Herezie pour ceux qui seraient passés à côté
II : un point sur ce qui pourrit la pub
III : un tuto sur la manière de lutter contre les boys club au quotidien

Bonne lecture.


I : Résumé des faits

Twitter, “publicité+harcèlement” dans la barre de recherche, touche F5-touche F5-touche F5-touche F5 : voilà comment une majorité de pubards ont vécu leur 3 mars. Dans un début de semaine grisâtre, seule une intervention divine pouvait injecter une dose de monday motivation. Le shoot est venu du site du Monde, un article vite relayé, balancé à la va-vite en MP, whatsappé, messengé, mais très rarement retweeté ou partagé en public.

L’article en question s’attache à décrire le cas particulier de l’agence Herezie* et de son directeur de création, Baptiste Clinet. Les captures d’écran ci-dessous sont des morceaux choisis issus de l’article du Monde. Je ne suis pas journaliste : je me réfère simplement à l’enquête menée par le plus grand quotidien de référence français. Cela ne veut pas dire qu’il est inattaquable, simplement que l’on peut s’assurer du sérieux de sa démarche. Bref, c’est pas un Topito des fun facts sur le viol en agence (no offense Topito).

Des goûts littéraires pointus.
Point Coke+Godwin
Ces foutus soucis de mémoires :(
Tuto pour s’en sortir avec les filles flirty : “oui” veut dire “oui” et “non” veut dire “non”.
Emile Louis n’était pas juriste non plus ceci-dit.

*Petite parenthèse : c’est quoi Herezie ?

Agence au sommet du cool il y a encore quelques années, Herezie a fait sa réputation sur des créations exigeantes, très peu tournées vers le grand public. Véritable machine à prix publicitaires (172 depuis sa créations), l’agence créée en 2010 par Andréa Stillacci, Pierre Callegari et Luc Wise (qui a depuis quitté Herezie pour fonder The Good Company) a depuis connu le sort de tout ce qui est cool en suivant le versant descendant de la hype. Le recrutement de Baptiste Clinet — créatif ultra précoce et reconnu par le métier comme étant brillant — au poste de DC visait à relancer le rouleau compresseur créatif.

Le feu. Et visiblement à un endroit précis de l’anatomie.

Face à l’article, la réaction d’Herezie ne tarde pas. L’agence devait de toute façon s’y préparer, Baptiste Clinet et Andréa Stillacci ayant été interrogés pour les besoins de l’article… Dommage que ce directeur de création — pourtant brillant— n’ait pas suffisamment de mémoire pour se souvenir d’anecdotes datant de plus de 72 heures ou que ce dirigeant d’agence de pub parisienne ne soit pas “un insider du milieu” (le milieu faisant probablement référence au secteur de la traite des blanches, la confusion étant compréhensible).

Après une réunion de crise et un mail rédigé par-dessus la jambe envoyé aux salariés, une version corrigée par un malheureux CR esclave sort sous la forme d’un communiqué de presse. Je vous le livre tel quel, je reviendrai sur certains points plus tard.

En résumé : l’agence soutient l’accusé face à la parole de la supposée victime (qui doit visiblement aimer se fait shamer par l’ensemble de la profession, comme ça, juste pour le kiff, la beauté du geste), elle dont le comportement… Dont le comportement quoi ?

“Tout le monde est bien foncedé les mecs ? C’est bon alors, on peut rédiger le CP.”

Je ne me permettrai pas de qualifier la réaction des dirigeants de fraternité patriarcale, de solidarité d’agresseurs présumés, voire de réflexe de genre. Je me contenterai de vous laisser avec le tableau de ces 3 hommes blancs installés à des postes de pouvoir se soutenant moralement face à l’accusation d’une diabolique aguicheuse. Diabolique.

Tous les ingrédients étaient donc réunis pour que le monde de la pub s’emballe : une bonne grosse brassée de souffre, une pelletée d’agence star, un plein sac de créatif plaqué or, une stratégie de damage control calquée sur le tuto How to get Away with a Rape (Dominique Strauss-Kahn, éd. Harvey W.), un secteur entier shooté à Twitter et des boss d’agence visiblement bien à l’aise dans leur patriarcat millésimé 1962. Alors, du pain béni pour les médias référents de la pub, au hasard les Stratégies, CBNews, INfluencia, La Réclame etc. ? Evidemment qu’ils vont les dégommer nos Don Draper de la porte Dauphine, non ?

Hey, what did you expect?

Lundi et mardi, les Twitter des médias spécialisés ressemblent à un studio créa un vendredi matin à 9H30 : vides. (L’ADN publiera tout de même un (bon) article 48h plus tard). Et quand une personne débarque dans l’affaire, on a juste envie de lui prier d’aller se faire coudre les lèvres avec du fil dentaire :

Article publié le 04/03 dont voici la version remaniée.

Oui, Stratégies a fait le choix dans un premier temps de ne pas couvrir l’article du Monde traitant des victimes, mais a préféré relayer le communiqué de presse sous forme de démenti de l’agence. “L’article” est posté sur Facebook et Twitter et se mange une volée de bois vert en commentaires. Il est vite retiré par un Stratégies aux fesses rougies, sans plus d’explications, le dernier sortant de la rédac’ étant prié d’éteindre la lumière et les consciences.

Pour plus d’explications quant à ce comportement, je vous renvoie à la phrase ci-dessus parlant de fraternité patriarcale et vous invite à y ajouter quelques mots clés comme “défense de ses intérêts” ou “réflexe de classe”. Mais ces gens ont une carte de presse il paraît, ça doit être pour entrer gratos au Parc Astérix.

Et les publicitaires eux-mêmes me direz-vous ? Peut-être seront-ils dégoûtés de se voir associés à ce monde de la pub sexiste, voire soulagés que l’omerta soit levée sur ce secret pesant qui tâche les caleçons de certains publicitaires priapiques ? Peut-être même assisterons-nous à l’ère de la révolte ? Spoiler : non. Place à l’ère de la gêne, du malaise généralisé et du non-dit qu’on tweet du bout des doigts.

Une belle agence.

Mais alors. Pourquoi personne ne tombe de sa chaise ? Pourquoi personne n’ose parler ? Pourquoi le secret qui a pu être levé dans des industries bien plus politiques (les médias) ou exposées (le cinéma) reste aussi pesant dans la pub ? Début de réponse : parce que la vie de la pub est storytellée comme un bon feuilleton de l’été TF1. Il y a un gros secret de famille bien dégueu. Personne ne parle. Mais tout le monde sait.

On ne va pas se mentir : je n’ai jamais été dans le moule classique de la vie d’agence (où je suis entré sur le tard), mais, même avec ma vision distancée, l’article du Monde ressemble à un remake de Saw par le scénariste de l’âne Trotro. Des histoires de drogue glissée dans les verres de filles, de femmes poussées à boire puis poussées dans le taxi pour être pelotées tranquillement, des histoires de mails envoyées à des stagiaires pour se faire sucer dans son bureau, bref, des histoires comme ça tous les publicitaires pourraient vous en écrire un recueil.

“BAH ALORS T’AS PAS D’HUMOUR ?”

Voilà ce que la pub récolte en lieu et place de la tempête : une flopée de réaction ironiques et gênées. Dans l’ère post #metoo, tout cela devrait provoquer un tollé…

Mais alors, la pub, c’est quoi ton PUTAIN DE PROBLÈME ?

The world is watching, the french creatives are getting a fix of svastika.

II : Boys Club Inc. : un groupe de mecs à l’échelle d’un secteur

Il faut savoir de quoi on parle dans ce cas précis lorsque l’on évoque “les agences de pub”. On ne parle pas de ce qui doit constituer 90% du secteur : ces boîtes qui font des flyers pour le Chantemûr de la ZAC de Villepinte, les créatifs à l’origine du “Chez Tati t’as tout” (respect éternel) ou même ces agences qui brassent la plus grosse part du CA du secteur, mais génèrent peu d’idées sur des budgets “pas créa” (95% des pubs que vous voyez en télé). 
Non, ici on parle des agences créa (trompettes divines). Ces agences qui se dédient au Dieu Insight (une vérité sociologique d’un marché servant au travail des créatifs) et au culte de la Big Idea (l’idée créative forte). Celles, encore, qui ne vivent que par les prix publicitaires, un circuit peu connu du grand public, mais essentiel pour la vie de ces structures. Bref, les agences cool
Bienvenue dans un monde où le cool est LA valeur étalon, un indice impalpable, mais qui fait et défait les destins des agences. Pour vous donner un ordre de grandeur, je dirais qu’on compte à Paris une dizaine d’agences entrant dans cette catégorie, autour desquelles gravitent une autre vingtaine de boîtes patientant (parfois pour toujours tant les places y sont chères) dans l’antichambre de la coolness. Ce microcosme d’agences monnaye cher son statut et, que l’on soit annonceur, étudiant ou salarié, une place dans le saint des saints justifie tous les sacrifices :

>Un.e annonceur va, par exemple, devoir accepter de devenir le prestataire de son agence : l’annonceur briefe, l’agence crée et impose au client sa création (ce qui, il faut l’avouer, est souvent pour le bien de belles créations cohérentes).

>Un.e salarié.e va trader un peu de coolness contre un salaire et des avantages moindres à ceux des salariées des marques. Sans compter des horaires à rallonge et un stress intense qui participe à générer un climat de travail délétère (voire carrément merdique).

>Un.e étudiant.e acceptera de monnayer sa convention de stage contre des journées à rallonge s’étirant jusqu’à 23h, minuit ou plus encore.

Mais peu importe, tant que cool reste la loi.

Et dans ce petit monde d’agences, quelques milliers de salariés (centaines si l’on ne s’intéresse qu’aux créatifs) prennent part à un mercato permanent, alimentant à la fois une endogamie totale et un équilibre de la terreur du déclassement. On peine à pénétrer le sacro-saint temple du cool, mais les portes de sorties sont nombreuses (âge, personal branding en chute, lassitude trop évidente face aux conditions de travail etc.). Il y a toujours plus corvéable et plus jeune pour vous remplacer et le tourniquet d’accès au grand huit de la pub ne fonctionne que dans un sens : partez vers une agence lambda ou, pire, un annonceur et plus aucun membre du top 10 ne vous accueillera. On ne flirte pas impunément avec les ringards.

Reminder : je dresse un portrait à l’envie caricatural. Il existe des agences pleines d’ambitions créatives et intransigeantes sur les valeurs humaines (je ne travaillerais pas dans ce secteur et dans la même agence depuis des années si ce n’était pas le cas). Mais plutôt que de se gargariser d’avoir quelques bons élèves, il est toujours souhaitable de mettre le doigt là où ça fait mal, de l’enfoncer dans la plaie et de gratouiller un peu. Il est ici question d’évoquer un système avec ses grandes lois physiques et ses inerties propres. Vous savez, c’est un peu comme le fait de parler de “système patriarcal”, cela ne revient pas à accuser chaque homme pris individuellement de viol. Juste à dire que le système le favorise. Question d’échelle.

(Ici je voulais insérer un tweet de boss d’agence disant que “bon ok ça va mais faut pas généraliser tout le milieu est pas pourri”. Je trouvais comique de tomber si vite dans le #notallagencies, mais son auteur a eu le bon sens de finalement le supprimer. À demi pardonné, donc.)

Ce qu’implique une telle concentration de désirs dans un secteur si restreint relève de l’évidence : une concurrence acharnée, des puissants aux pouvoirs démesurés, un esprit de caste très ancré, un instinct collectif de préservation de ces hommes influents dopés par leur sentiment de toute puissance et d’impunité. Vous doutez encore de ce système para-mafieux ? Détendez-vous : ça s’appelle le patriarcat. Un rien shooté aux hormones de croissance dans ce cas, mais globalement fidèle à lui-même.

Extrait d’un mail envoyé aux salarié de l’agence Herezie, visiblement inspiré par un chapitre du “Bro Code”. Une bien belle formulation pour rappeler que notre devoir à tous c’est d’abord de fermer nos gueules.

Oui, j’ai bien dit “patriarcat”. Pour que vous ayez une vision plus juste de son expression dans le secteur de la pub, il convient d’avoir une petite vue d’ensemble de la place des femmes dans la pub. 
Si le secteur ne paraît pas de prime abord le plus sexiste et non paritaire de tous, la réalité est à nuancer (toutes les données à suivre sont issues de l’AACC).

“53% des salarié.e.s des agences de pub sont des femmes. 80% de ces femmes sont au statut cadre.”

Les stéréotypes sexistes persistent, en particulier en terme de représentation à des postes clés. Si l’exemple de Mercedes Erra, big boss de BETC (agence de référence en France), et son engagement ont probablement fait bouger certaines lignes, des plafonds de verre demeurent.

“On ne compte que 39% de femmes dans à la création. Seules 22% des directeurs de création sont des directrices.”

En clair, les postes à fort “prestige moral et social” sont noyautés par les hommes. Welcome to the boys club. Et pour vous convaincre du caractère endémique de la chose, je vous rappellerai ces mots que prononce avec un grand sourire l’un des dirigeants d’une de ces “agences cool” :

“J’évite d’embaucher des femmes, ça perturbe trop mes créas.”

… OK, mais rassure-moi, quand tu parles de tes créas, tu veux dire “mon chenil de dogues allemands en rut”, on est bien d’accord ?

Il n’est pas nécessaire d’aller chercher loin pour voir le patriarcat ressurgir dans toute sa force nourrie aux bolées de testostérone. Le communiqué de presse présenté par Herezie est en lui-même un cas d’école.

Extrait du communiqué de presse d’Herezie

Donc. Si. Je. Reprends. Votre réflexe, à vous, les deux hommes qui signent ce texte, est de défendre le supposé agresseur (relisez bien la définition juridique de la présomption d’innocence avant de me la ressortir SVP) face à la présumée victime. Pire, au-delà de la défense, il convient de shamer la victime qui serait responsable de son sort. Bienvenue dans un monde parallèle où #metoo n’a pas eu lieu et où personne n’a tiré de leçon de rien, un monde où les victimes sont hystériques, maladie exclusivement féminine et consistant à crier très fort pour rien, si ce n’est embêter les hommes qui n’avaient rien demandé, un monde où DSK est probablement en train de kiffer son deuxième mandat. Rappelons les basiques :

1/ Accueillir la parole d’une victime ne veut pas dire prendre parti : c’est faire preuve d’humanité.

2/ Douter a priori des propos de la supposée victime revient précisément à se positionner sur une affaire dont on ne connaît rien (ou peu, les agresseurs agissant rarement au milieu de l’open space en faisant l’hélicoptère et en criant “HEY LES GARS J’HARCÈLE LA STAGIAIRE” — encore que les svastikas de coke puissent avoir des effets surprenants). C’est se prononcer à l’encontre du travail de la justice. Et il convient alors de se questionner sur les fondements de son propre doute. Rappel pratique à usage de la population : rien ne justifie une agression ou tout geste sans consentement explicite, aucun comportement, aucune tenue, aucune attitude très “flirty”.

“CESSEZ TOUT DE SUITE CETTE ATTITUDE FLIRTY”

3/ Mettre en cause le comportement ou la tenue de celle qui se présente comme victime, ce n’est pas faire preuve d’esprit critique : c’est entretenir la culture du viol. Le terme “culture du viol” n’est pas une punchline idéologico-hystérique inventée par des féministes sanguinaires : c’est un fait social (plus d’infos ici).

Pour rappel, je colle ici les données issue de l’article de Crêpe Georgette sur les accusations de viol (que je vous invite à consulter en détail ici).

Une étude menée en 2005 souligna que 8% des accusations étaient fausses. Les chercheurs remarquèrent que de nombreux préjugés de la part des policiers les avaient amenés à classer des affaires (victime ivre ou droguée, malade mentale etc.). En retravaillant sur les cas, ils tombèrent à 2.5% de fausses déclarations.

Une étude américaine de 2008 révisée en 2013 tend à démontrer qu’il y aurait entre 2 et 8% de fausses allégations. Sur les 2059 cas collectés par les services de police et de justice, 7% (240 cas) étaient faux.

Une étude de 2010 menées auprès d’une université américaine en étudiant les archives de la police de l’université sur 10 ans, entre 1998 et 2007 révèlent que 5.9% des accusations étaient fausses.

Une étude australienne a été menée sur 850 cas de viol : 2.1% étaient faux.

Une étude menée par Theilade et Thomsen en 1986 à l’Institut de médecine légale de Copenhague entre 1981 et 1985 montrent qu’on oscille entre 1.5% et 10% de fausses déclarations.”

Rappelez-vous que, le jour où vous accuserez sans preuve une victime de mentir, vous aurez au mieux 9 chances sur 10 d’être un gros connard. En accueillant sa parole sans juger, vous avez statistiquement 100% de chances de demeurer un être humain acceptable.

En mettant en doute la parole d’une personne se présentant comme victime, vous entretenez un système et une omerta qui favorisent les agresseurs. #Metoo n’a pas créé des légions d’hommes victimes de femmes à l’accusation facile : me too a libéré la parole des victimes. Si vous pensez le contraire, j’ai le regret de vous annoncer que vous avez factuellement tort et qu’il serait bon, encore une fois, de vous interroger sur le biais social qui vous fait penser qu’il vaut mieux protéger un agresseur plutôt que de faire preuve d’empathie envers un humain en détresse. Suite à #metoo, de très bons papiers ont été écrits sur le sujet des do and don’t pour recueillir la parole de victimes, je vous invite à vous y référer. 
Autre petit tips du quotidien : se comporter comme une personne empathique et concernée par le bien-être des autres est en général une stratégie plus efficace que de garder la porte de son bureau ouverte.

Le fameux coup de la porte.

Pour contextualiser la question du harcèlement et des agressions à caractère sexuel, voici un simple rappel factuel concocté à base de données du gouvernement.

“En moyenne, le nombre de femmes âgées de 18 à 75 ans qui au cours d’une année sont victimes de viols et de tentatives de viol est estimé à 94 000 femmes. De la même manière que pour les chiffres des violences au sein du couple présentés ci-dessus, il s’agit d’une estimation minimale.

Dans 91% des cas, ces agressions ont été perpétrées par une personne connue de la victime. (…)

En 2016, l’enquête « Violences et rapports de genre » (VIRAGE) menée par l’INED, a permis de mesurer le nombre de personnes ayant subi des violence sexuelles (viols, tentatives de viol, attouchements du sexe, des seins ou des fesses, baisers imposés par la force, pelotage) au cours de leur vie. Ces violences ont concerné 14,5 % des femmes (…) âgées de 20 à 69 ans.”

Au simple regard de la loi du silence pesant sur un secteur comme la publicité, on peut supposer sans trop se tromper que ces chiffres, déjà frappants, minorent une réalité bien pire encore. 
Et pour reboucler avec notre sujet : ayons bien conscience que ces femmes portant plainte sont en train de se griller ad vitam dans le secteur. Elles n’ont rien à retirer de ces accusations. Point.

Que raconte donc cette affaire au fond si ce n’est l’histoire du patriarcat à l’échelle d’une micro société chargée à la coke ? Pas grand chose, malheureusement, tant ce qui pourrait n’être qu’un fait divers est en réalité un énième avatar d’un système structurant.

III : Émasculer le patriarcat : le tuto DIY qui va réjouir petits et grands

Cet article est issu du travail de 5 personnes qui s’étaient consacrées, avant l’affaire sortie par le Monde, à faire bouger le milieu — autant dire que l’article nous a réjoui, mais certainement pas surpris. Ce groupe compte des hommes et des femmes, mais en l’occurrence je suis un homme. Je profite de tous les avantages que mon genre offre (autorité, salaire, capacité à conduire très vite des grosses voitures sans craindre la mort). Si j’essaye autant que possible d’en déconstruire les pires travers, il m’est impossible de m’extraire de ma position, impensable d’imaginer prendre la température en oubliant quel thermomètre je suis. Je me garderai donc bien de donner des leçons aux femmes.

Non.
Oui.
Toujours non.
Toujours oui.
Tu vas rire : Einstein était un salopard phallocrate. Donc toujours non.

Le courage qu’il faut pour révéler ces affaires et affronter de manière isolée tout un système, aujourd’hui aucun homme ne l’a. Trop de confort ? Peur d’être exclu du club ? Quelles que soient vos raisons, si ce qui est dénoncé dans l’article du Monde vous révolte, il est temps de vous bouger. L‘abolition du patriarcat est aussi l’affaire des hommes. Et vous allez voir, c’est indolore et ça n’implique à aucun moment vos testicules et des objets contondants.

1/ Ne pas laisser passer. Ne pas se dire que “c’est comme ça”. Toujours se sentir concerné. Ne pas penser que “vous aussi vous souffrez” ou que “c’est pas facile pour vous non plus”. Et si malgré tout vous choisissez de rester passif en pleine conscience ? Eh bien vous êtes un collabo. C’est OK hein, certains on fait carrière en 40 (that’s a Godwin!).

2/ Entendre et écouter. Celles qui parlent font preuve d’un grand courage, porter plainte et dénoncer n’est pas un kiff de femme hystérique qui regarde le monde des hommes s’écrouler en caressant un chat blanc : porter plainte c’est douter sans cesse de son propre statut de victime, c’est se demander si on n’en fait pas trop, si c’est vraiment si grave de se faire mettre une main au fesse, si ça vaut le coup pendant des années encore de revenir sur ce type qui vous a coincé dans son bureau. Faites preuve d’un millième de leur courage : partagez leurs témoignages, faites péter Twitter, ne les lâchez pas, dites leur que vous êtes là, que vous les soutenez, partagez encore et encore. J’ai entendu des créa hésiter à l’idée de se griller dans le milieu. Je répondrais 2 choses :

  • Demandez vous sincèrement ce que vous avez à gagner à préserver vos chances de rejoindre ces agences (un sachet de coke pour faire des dessins et un Lion d’Or dont TOUT LE MONDE SE FOUT dans la vraie vie) par rapport à ce que vous vous perdriez en devenant un collabo.
  • Le sens de l’Histoire va contre ces types. Et encore plus si vous êtes publicitaire, votre job est de respecter le sens de l’Histoire.

Commencez donc par retweeter l’article du Monde, les tweets de victimes ou partager ce témoignage courageux.

La suite est en accès libre sur Facebook.

3/ Casser la fraternité. Rire d’une blague raciste, c’est favoriser un climat raciste. Faire des blagues sur les femmes, c’est encourager le sexisme au quotidien. Je ne l’invente pas, des études le démontrent très bien.

Le LOL, fig.1

La première chose est de s’appliquer une hygiène personnelle en essayant d’éviter de faire ces blagues. Notre construction sociale est telle qu’elles nous échapperont encore parfois, mais il faut se surveiller. C’est assez indolore et ça ne nuira pas à votre socialisation (ou alors c’est un bon indice : vous essayez de vous insérer dans un milieu de gros connards). Au-delà, il ne faut rien laisser passer au quotidien : ne pas rire à une mauvaise blague juste pour appartenir au groupe, souligner qu’une blague est merdique et qu’elle ne fait pas rire, ne pas encourager les “classements des plus beaux culs de l’agence”, les “elle je la baise” etc. 
C’est un tout petit peu fatiguant, il faut se faire violence et accepter d’être parfois le relou du groupe, mais, à vue de nez, c’est moins désagréable qu’un viol. Ce n’est pas être un SJW : c’est se comporter en être humain sympathique et potentiellement élever un peu son sens de l’humour au-delà du réflexe beauf. La fraternité devient vite un vilain mot, préférez lui l’humanité.

4/ Refuser les Boys Clubs. Un groupe non mixte est toujours un problème. Si un channel Slack ou une réunion nécessite d’exclure les femmes, demandez vous pourquoi il est si important de ne se réunir qu’entre hommes. Il n’y a aucune raison valable, sinon celle de vouloir aborder des sujets toxiques en toute tranquillité.

5/ Apprendre à s’excuser. Je sais, petit garçon on t’a appris que seuls les faibles s’excusaient et que surtout il ne fallait pas être faible. Pourtant, présenter ses excuses, si cela ne résous rien, constitue à peu près la dose minimale de courage qu’un agresseur peut s’accorder. Attention toutefois à ne pas t’excuser comme un gros con en disant que tu étais jeune/bourré/coké/excité par la meuf hystérique et sa jupe. Le super podcast “Les Couilles sur la table” t’a fait un très bon “Tuto excuse”, enjoy
Ah et n’oublie pas : s’excuser n’implique pas un pardon en retour. Si ta victime refuse de t’accorder son pardon, ne l’insulte pas dans un tweet vengeur. Ton âme tourmentée devra apprendre à vivre avec des remords, mais les remords ça pèse toujours moins lourd qu’un mec bourré couché sur toi qui essaye de glisser sa main sous ta jupe.

En conclusion

Si nous ne soutenons pas les femmes qui ont osé prendre la parole, nous les condamnons. Lorsque des victimes nous confient leur témoignage, elles nous font endosser une certaine responsabilité. En ne faisant rien, nous sommes complices des agressions à venir.

Que penser de notre silence gêné ?

Que penser du silence des autres agences ?

Que penser du silence des médias spécialisés ?

Que penser du silence des écoles de pub ? 
Pouvaient-elles ignorer qu’un directeur de création star qu’elles invitaient comme juré recontactait par la suite les étudiantes ? Peuvent-elles décemment l’ignorer alors que TOUT LE MONDE LE SAIT.

On ne changera pas l’ancien monde : il périclitera et on le regardera partir en poussière comme un vieux fossile un rien gênant, un tonton bourré qui sent encore un peu la vinasse le jour de la crémation, une époque heureusement révolue et lointaine. On ne changera pas ces hommes confits dans leurs privilèges et leur pseudo-pouvoir. Mais on peut les contraindre.

Que pense Coca-Cola du fait d’être cité dans un article sur le harcèlement sexuel ? 
Que pensent les associations humanitaires collaborant avec Herezie de cet article ? 
Le jour où les patrons d’agence auront peur de perdre des budgets, ils n’embaucheront plus ces types dangereux. N’oublions pas que l’exemple cité par le Monde n’est qu’un exemple parmi des dizaines. Nous tous, publicitaires, connaissons les noms d’autres personnes, parfois plus prédatrices encore.

Il suffirait de dire ce que tout le monde sait.

Tout le monde sait, personne ne dit rien.

Putain, la pub, c’est quoi ton problème ?

Frans-Alexandre Torreele (bien aidé) — @__F_A_T__

EDIT : On m’a fait plusieurs fois le reproche de ne pas signer l’article (que je souhaitais le plus désincarné possible). En résumé, on me dit que c’est contraire à mon propos de ne pas assumer ce texte, de ne pas encourager le témoignage à visage découvert. Donc, je signe, voilà.