Utiliser les synergies pour créer de l’abondance dans nos potagers (ep.7)

Yann Auffray
Nov 8 · 11 min read

Ou comment être le plus productif des paresseux!

Nous avons vu dans les précédents articles en détails le dilemme de la Reine Rouge. Pour trouver une alternative, on avait commencé à parler du Potager du Paresseux. Mais en quoi est-ce vraiment une alternative ? L’idée ici est très simple : la paresse au potager c’est utiliser au maximum nos connaissances pour faire le moins d’effort en comptant sur la force du k (vie microscopique) plutôt que du R (dépendant de tout travail extérieur dérivé du pétrole, des pesticides aux machines). On sort d’une époque où le R (donc l’énergie extérieure disponible tel que le pétrole) était clairement avantageux. Maintenant, il faut compter sur, et même redévelopper, la vie du microscopique.

Alors, on n’est pas heureux?

J’ai dit qu’il ne fallait rien toucher pour faire fonctionner le potager. J’ai un peu exagéré. Il faut quand même l’orienter avant que ça devienne une forêt climacite où rien de bien productif ne se passe ! Mais le travail du sol est rapidement nuisible. Il faut donc trouver un équilibre.

L’article d’aujourd’hui est justement à propos de cet équilibre entre surexploitation et non action.


Lorsqu’on évoque la culture des sols, on a généralement deux grandes visions du problème.

Paradigme 1 : L’Homme crée les conditions favorables au développement des plantes.

Or, si nous ramenons l’histoire de la vie à un an, nous sommes arrivés 23 minutes avant minuit le 31 décembre alors que les plantes sont arrivées en avril/mai.
On peut dire qu’elles se portaient plutôt bien jusque-là!

Leur système a pu se perfectionner pour toujours plus dissiper d’énergie. Mais nous, on serait là pour dire qu’on a trouvé mieux par coup de génie.

Sacrée blague.

Paradigme 2 : L’Homme essaie de comprendre, oriente, respecte et nourrit bien les organismes qui font le travail bien mieux que lui.

En bon paresseux, je vais plutôt récolter les fruits de ces milliers d’années d’évolution.

Alors, comment coopérer avec le vivant ?

On va voir les mécanismes de manière simplifiée, mais l’essentiel reste là ! On va parler des vers de terre, des champignons et des bactéries.

Champions numéro 1 : les vers de terre

Ces laboureurs du sol sont divisés en plusieurs familles. Et oui, il n’y a pas que celui que tu vois en surface !

  • Les endogés restent en profondeur pour faire des galeries. A chacun sa passion après tout. On les reconnait facilement à leur blancheur.
  • Les épigés sont eux en surface. On les connaît tous, et font très mauvaise pub vu qu’ils ont ni la capacité de creuser et ni la capacité de descendre dans le sol. Des branleurs quoi.
  • Au contraire des anéciques qui sont les principaux auxiliaires du potager.
    Ces vers sont presque tout le temps dans leur galeries. Ce sont les plus récents avec « seulement » 200 millions d’années.
    Capables de creuser bien plus profondément dans la terre, ce sont les véritables ingénieurs du sol (1)

Le nombre de vers de terre est un bon indicateur dans un sol pour déterminer sa vitalité :

Il y a 200 à 300 vers anéciques au mètre carré dans un sol vivant tel qu’une prairie, l’équivalent de 120 g de muscles de vers au mètre carré.
On pourrait aller jusqu’au triple dans des potagers sans travail du sol.

Si on déroule toutes ces galeries faites par l’équivalent de 120 g de muscle de vers de terre, ce même mètre carré est au contact de 5 mètres carré d’air à la surface. C’est un véritable poumon qui permet donc au sol de respirer. Rajoute ici de l’eau et des racines qui se développent, et la vie explose.

De plus, le sol est capable d’absorber d’autant plus d’eau : une terre n’ayant aucun ver de terre n’est capable d’absorber que 80 mm d’eau à l’heure alors qu’une terre avec 500 vers de terre au mètre carré en moyenne est capable d’infiltrer 320 mm d’eau à l’heure (l’équivalent d’un bel orage).

Intéressant à l’époque du dérèglement climatique où on ne cesse de parler d’inondations.


Les vers de terre créent des galeries qui permettent la vie et évitent qu’on sorte les barques à chaque orage. Très bien ! Mais ils ne sont pas seuls à travailler.

Le millimètre qui entoure ces galeries renferme 20 à 50% des bactéries du sol. On appelle cette couche la drilosphère, juste comme ça, si jamais tu veux le placer. Aussi, les bactéries qui sont associées à ces vers dans leur tube digestif forment des glus, indispensable à la transmission de la nourriture entre les racines des plantes.

Et comment ils se nourrissent ces vers de terre ?

Pour les anéciques, ils attendent que la température à la surface soit entre 12 et 14 degrés celsius pour y chercher de la nourriture. Après avoir fait leur repas de minuit, ils font demi-tour en laissant derrière eux des turricules (concrètement, leur déjection !). C’est un terreau incroyablement riche en nitrates (40 fois plus que la moyenne), potassium (10 fois plus), phospohore (7 fois plus), magnésium (3 fois plus), carbone organique (1.5 fois plus). C’est une fertilité incroyable qui remonte à la surface donc, gratuitement.

On parle de 30 à 100 kg de terre mixée par an et par m carrée, en fonction de la densité de vers.
Pour 120 grammes de muscles, c’est une belle performance !

Comment on les aide ces bons petits travailleurs de l’ombre?

Il faut leur donner de l’énergie soit une nourriture fraiche et équilibré, avec un penchant pour l’azote pour qu’il puisse développer ses muscles, beaucoup !

En fait, à défaut d’être des bons jardiniers, on essaie d’être un bon éleveur : donner à boire, donner à manger avec des rations équilibrés et donner un abri.

Et l’élément à bannir c’est le cuivre qui est le principal poison du sol en annihilant les vers et champignons.


Champions numéro 2 : Parlons-en justement des champignons !

On ne sait pas trop si ce sont des animaux ou des végétaux alors on les a casés chez les fungis ! C’est un eucaryote, c’est-à-dire qu’il y a un noyau. Ils font des réserves comme nous avec du glycogène, mais se développe comme des plantes.

Le champignon dont on parle ici n’est pas l’organe que l’on voit dans la forêt et qu’on mange en risotto (2) mais plutôt l’immense barbe à papa qui envahit le sol. Il est 10 fois plus fin que les racines.

D’ailleurs, petit record, on a identifié un champignon, un seul, qui s’étendait sur 890 hectares.

Non. Je n’ai pas fait d’erreur de frappe.

Dans un 1cm3 de sol (plus petit qu’un glacon) il y a 100 à 1000 mètres de filaments de champignons. Bref, c’est colossal, une densité inimaginable.
Ce réseau qui se tisse joue un rôle déterminant à la transmission des minéraux et de l’eau.

Les champignons s’associent fréquemment avec des cyanobactéries. On parle d’un exemple parfait d’une synergie gagnant-gagnant, appelée symbiose. (3)

Champignon :
Point fort : capable d’extraire, retenir et stocker l’eau et capable de trouver des minéraux comme nourriture
Point faible : hétérotrophe, il ne capte pas l’énergie du soleil
Cyanobactérie :
Point Fort : capable de capter l’énergie du soleil
Faiblesse : ne peut pas retenir l’eau

Cette team est l’une des plus résilientes qui existe, elle est capable de résister aux pires conditions.

Une autre symbiose bien connue est la coopération entre les champignons et les plantes

Plus précisément, ce sont les racines qui s’allient avec les champignons pour former des mycorhizes.

Voilà un exemple de mycorhize!

Plante :
Point fort : accès facile à l’énergie solaire pour former des glucides
Point faible : a besoin de beaucoup d’énergie pour développer ses racines

Champignon :
Point fort : capable de s’étendre bien plus rapidement dans la terre que les racines
Point faible : incapable de capter l’énergie solaire

En fait, la plante paie les services des champignons en échange d’une partie de son énergie solaire.
Mais on reste dans une transaction gagnante-gagnante :

Pour 10 g de glucides :
Soit la plante agit seule pour faire 2 cm de poil absorbant
Soit elle s’allie avec le champignon pour faire 200 cm de poil absorbant.

Les plantes sacrifient 20 à 30 % de leur nourriture pour multiplier par 100 leur capacité d’extraction d’eau et de minéraux. On a connu pire comme marché !

De plus, les micoryzes arrivent à atteindre le phosphore qui a la fâcheuse tendance à se planquer des racines. Et c’est un réseau téléphonique entre les plantes, tant qu’à faire hein ! C’est comme ça qu’un plant de tomates malade peut transmettre l’information à son voisin qui pourra alors mieux se défendre.

Alors comment booster ces champignons ?

Leur donner de la bonne nourriture ! La linine est la principale source que l’on trouve principalement dans le bois. On parle de Bois Raméal Fragmenté (BRF) : qui est un mélange non composté de résidus de broyage de rameaux de bois. Ouais, on dit Raméal au Québec pour l’adjectif de rameaux.

Championnes numéro 3 : les bactéries

L’élément du vivant le plus primitif, dit procaryote, c’est-à-dire sans noyau complet. Il y a 3.4 milliards d’années, les bactéries sont capables de capter de l’azote dans l’air pour maintenir leur structure.
Leur développement est explosif, sans partenaire, elle se divise pour se multiplier de manière exponentielle.

Cette décomposition est absolument vitale. Sans bactéries, rien n’est possible. Concrètement, les bactéries c’est ton estomac. C’est bien beau d’ingérer une bonne ratatouille 100% bio, mais si ce n’est pas digéré, c’est aussi utile que porter un bonnet en plein moins d’août.

On a un cycle en flux tendu qui est déjà en place : l’énergie solaire est captée par les plantes qui forment de la matière organique qui est décomposée par les bactéries pour être assimilée par d’autres organismes vivant. Quand la batterie est vide, on la renvoie dans l’air sous forme de CO2 et le cycle est prêt à être relancé.

Autre symbiose entre les bactéries et les légumineuses

Les bactéries fixent l’azote de l’air, mais ça leur bouffe toute leur énergie.
La légumineuse a justement de l’énergie à offrir étant donné qu’elle est capable de faire de la photosynthèse.
En échange d’énergie, la bactérie va offrir de l’azote que la légumineuse avait tant besoin.

Voilà comment avoir une entrée gratuite d’azote dans son potager. Rien à faire encore une fois !

L’altruisme n’existe que s’il y a un besoin.

Autre point à comprendre et très important : cette symbiose est fragile. Si la légumineuse trouve de l’azote en quantité suffisante ailleurs, elle cassera le deal avec la bactérie.
En d’autres termes, lorsqu’on fait des traitements fortement azotés, on casse ces symbioses.

On observe la même chose avec les mycorhizes : si le sol contient une abondance de phosphore, la plante refuse de faire le deal avec les champignons.

Aider les bactéries, c’est pas comme aider à répandre le tétanos?

C’est vrai que ça sonne étrange de dire qu’il faut travailler avec des bactéries. Mais aux dernières nouvelles, il y en a déjà entre 15 000 et 30 000 espèces déjà présentes dans ton corps et l’immense majorité nous est inoffensive ou bénéfique. En fait, elles nous sont vitales vu qu’elles permettent à notre corps de capter l’énergie des aliments par la digestion. On peut ainsi dire que notre estomac est déjà un espace de symbiose entre nous et les bactéries. On offre gratuitement aux bactéries de la bonne nourriture toute fraîche prête à être décomposée à leur grand bonheur. Et nous, on récolte le fruit de leur travail en obtenant une matière propice à alimenter en énergie tous nos organes.

Elles sont très dépendantes des conditions du milieu que ce soit la température (d’où le frigo pour éviter la décomposition de nos aliments avant qu’on les ingère !), l’humidité(pense à la décomposition d’un steak à l’air libre versus un saucisson) et l’acidité (d’où la bonne conservation des cornichons dans le vinaigre.)
Tous les outils que nous avons développés contre les bactéries n’ont été qu’une affaire de maximisation de dissipation d’énergie : t’as envie que ton steak soit décomposé dans ton estomac, pas en dehors, pour capter son énergie.

Et donc, pour développer l’activité des bactéries dans notre jardin, il faut tout simplement de la matière organique prêt à être décomposée.

Conclusion

L’injection primaire est l’énergie solaire qui s’ensuit d’une auto organisation d’une grande complexité qui s’est perfectionnée au fil de milliers d’années. Mais une seule chose est sure : un sol nu est le début de la mort tant il freine le développement des trois champions que nous avons vus aujourd’hui.

Comme tout système ouvert, il n’existe pas d’équilibre thermodynamique. La vie présuppose une fluctuation permanente des rapports de force. Le « parasite » est souvent juste un indicateur d’un déséquilibre. C’est d’ailleurs l’objet principal du travail du créateur du Potager du Paresseux : chercher à s’adapter en permanence à l’apparition des nouveaux parasites. Croire que la création d’un tel potager est un long fleuve tranquille est parfaitement illusoire vu que rien n’est statique.

Par contre, dire que le « retour du travail à la terre » est synonyme de journées de travail à 60 heures à grand coups de pioche est non seulement faux mais aussi dangereux.
C’est pourtant la perception du grand nombre : si on veut nourrir ces 6 milliards d’êtres humains il faut bien miser sur l’agriculture conventionnelle et puis bon, c’est dur le travail des paysans avec les machines d’aujourd’hui, alors imagine le travail traditionnel…

Oui mais non en fait !

Nos paysans se sont faits arnaqués par un récit technique au service d’une industrie productiviste, certes. Mais ce n’est pas la SEULE manière de cultiver et pas la plus efficace. C’est une technique qui découle d’une philosophie omniprésente qui dit qu’on peut contrôler le vivant, mais des alternatives existent et sont déjà mises en place.

Et ça tombe bien, parce que nous allons justement parler philosophie pour comprendre pourquoi nous n’avons pas pensé à ces formes de potager avant !
Mais ça sera pour la semaine prochaine.


Petit aparté concernant la permaculture pour les intéressés.

La permaculture, c’est avant tout une philosophie de design basée sur une approche systémique qui dépasse la notion du simple potager. Or, dans mes deux derniers articles on parle tout au plus de technique de jardinage pour faire pousser des fruits et légumes. Malheureusement, le terme de permaculture (dont j’adore le concept) a été largement déformé par effet de mode.

Ici, le potager est dans la zone 1. La zone 0 correspond généralement à l’habitation. On est ici dans une approche holistique pour tenter de former des systèmes résilients et regénérateurs de vie. C’est bien plus complet qu’une simple culture d’un potager même s’il y a un début à tout!
Si tu préfères lire en détails, il y a plus de contenu ici!

Et ceux qui veulent en savoir encore plus sur la méthode de paillage au foin:

VIdéo qui explique bien comment ça fonctionne! Je recommande d’ailleurs cette chaine YouTube bien sympa.

(1) Les vers de terre n’ont pas de dent donc digère avec leur gésier en broyant la matière. L’anécique a ce gésier en retrait et donc peuvent se permettre de creuser en profondeur.

(2)Les champignons sont ici capables de digérer la linine, d’où cette domination dans les forêts sur le bois et les feuilles mortes. Le champignon est le recycleur de toutes ces substances mortes forte en linine.
Les substances humiques, communément appelé humus, est la transformation de la cellulose et de la linine par les champignons.

(3) Symbiose n’est pas à confondre avec gentillesse. La coopération est contrebalancée par la compétition. On pense notamment aux arbres qui n’hésitent pas à bouffer la lumière au maximum.

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