Kagame, les Rwandais, et la mort

Yann Gwet
Yann Gwet
Jul 30, 2017 · 4 min read

Le 21 Juillet dernier (2017), Paul Kagame, le Président rwandais, accordait un entretien privé à une poignée de journalistes d’Afrique francophones (dont j’étais) à Kigali. Quelques participants à cet entretien en ont fait un compte rendu. D’ailleurs, certains passages rapportés (ex : l’opinion de Paul Kagame sur Thomas Sankara) ont créé un début de polémique (à mon sens totalement infondée). Cet épisode m’a conduit à me livrer à cet exercice du compte rendu, que je crois utile car cet entretien contenait de nombreux passages intéressants pour le public africain.

L’extrait que je rapporte ici me semble avoir de l’intérêt parce qu’il révèle la nature profonde du Président rwandais, mais aussi parce qu’ il permet de comprendre le rapport qu’il entretient avec une grande partie de son peuple — rapport mal compris généralement.

La scène se produit en 2006. Le Président rwandais vient de renvoyer l’Ambassadeur de France à Kigali, et les rapports diplomatiques entre les deux pays sont gelés. Il reçoit un de ses homologues d’Afrique francophone, dont il ne révèle pas le nom durant l’entretien, à Kigali. Celui-ci fait part de son inquiétude à Paul Kagame. « Ces gens sont très dangereux » lui dit-il, parlant de l’élite politique française. Et de suggérer, sans oser prononcer le mot, que le Président rwandais risque sa mort s’il poursuit sur ce terrain (de la défense de ses intérêts face aux grandes puissances). Remerciant son homologue de sa bienveillance, Paul Kagame lui aurait répondu qu’il ne servait à rien d’embrasser la carrière qu’ils (leaders africains) ont embrassée si l’on craignait le pire. Il aurait rajouté que la mort n’est pas seulement le fait de ne plus vivre (respirer), mais qu’une vie de leader (africaine) vécut dans l’inaction par crainte de la mort est déjà une forme de mort. Pour ce qui le concerne, aurait-il conclu, les choses sont claires : il ne cherche pas le danger, mais ayant choisi la vie (une vie de révolutionnaire) qui est la sienne, il est prêt à assumer les conséquences de ses décisions. Il est vrai que le parcours de Paul Kagame éclaire suffisamment la conception qu’il a de l’existence. Par conséquent, ce qui frappe dans ce passage est moins le fait qu’il révèle que dans son esprit la mort est préférable à la compromission, que le fait que cette idée, qui l’a probablement toujours animé, soit encore présente après tant d’années au plus haut niveau du pouvoir. Le fait qu’il l’ait énoncée naturellement semble indiquer que la flamme révolutionnaire brûle toujours en lui. Cette distance vis-à-vis de la mort lui donne une grande liberté et de fait une grande force. Parce qu’il ne craint pas de disparaitre, il peut d’autant plus facilement défendre ce qu’il croit être les intérêts de son peuple.

Beaucoup d’étrangers comprennent mal le lien qui unit la majorité des rwandais à leur Président. Cela se comprend aisément. En Occident comme en Afrique, la norme est d’honnir des dirigeants qui sont souvent détestables. Mais il se trouve que l’expérience rwandaise est différente. Ces jeunes, ces hommes, ces femmes, qui sortent par centaines de milliers (les images sont éloquentes) lors des meetings de campagne du candidat Paul Kagame savent mieux que quiconque, pour l’avoir vécu, que le Président rwandais est prêt à aller jusqu’au sacrifice ultime pour défendre leur dignité et leur émancipation. Et parce qu’ils sont nombreux à avoir vécu dans leur chair les conséquences d’un leadership désastreux, ils apprécient d’autant mieux ce qu’ils considèrent comme une sorte de don du ciel.

Les rwandais sont exigeants vis-à-vis de la « démocratie ». Ils en attendent autre chose que de simples procédures (élections, alternance). Pour eux, elle est un moyen vers une fin. Le moyen les intéresse dans la mesure où il leur permet de parvenir à cette fin: la paix, la stabilité, l’amélioration de leurs conditions de vie, l’espoir d’une vie meilleure pour leurs enfants. Et donc dans l’esprit d’une majorité d’entre eux, la « démocratie » fonctionne bien lorsqu’elle leur permet de réélire Paul Kagame en 2017. En effet, celui-ci est pour eux davantage qu’un homme politique classique, à qui on appliquerait de façon implacable des règles qui par ailleurs tirent leur légitimité de la volonté populaire: il est un Grand Homme. Et donc ils le traitent comme tel. Ils s’adaptent à lui autant que lui s’adapte à eux. Peut-être ont-ils tort ? Seul l’avenir nous le dira. Pour l’instant, la réalité, dans l’esprit de la majorité des rwandais, est indiscutable : c’est Paul Kagame ou rien.

Le Président rwandais nous a fait observer que la brouille diplomatique avec la France avait marqué un moment charnière dans ses rapports avec l’Afrique francophone. La plupart de ses homologues dans cette région s’étaient prudemment tenu à l’écart durant cette période. Peut-être voulaient-ils éviter de déplaire à Paris en affichant leur éventuelle proximité avec un leader africain qui avait, dans leur esprit, franchi la ligne rouge. Et donc ils ont observé la situation : le frondeur rwandais allait-il survivre ? Au bout de quelques années, voyant que non seulement Paul Kagame était toujours au pouvoir au Rwanda, mais qu’en plus le Rwanda prospérait, ils ont renoué le contact. Leur scepticisme s’est mué en une admiration curieuse. Tout d’un coup il fallait venir voir et comprendre qui était ce leader. Il est probable que la légitimité de Paul Kagame sur la scène continentale — en tout cas dans la zone francophone, ait pris sa source dans cet épisode. Sur ce coup, les leaders sont en phase avec une part croissante des peuples africains. Encore l’effet Kagame ?

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    The sand in the gears.