Réponse à M. Madani Tall — sur le Rwanda

Yann Gwet
Yann Gwet
Aug 8, 2017 · 8 min read

M. Madani Tall est un économiste et homme politique malien. Hier, 07 Août 2017, sur sa page facebook, il a partagé ses réflexions sur le Rwanda (probablement dans le contexte de la récente réélection du Président Kagame à la tête du pays). Je me propose de répondre à M. Tall de façon précise. Ce n’est pas un exercice auquel je me livre habituellement, mais précisément parce que M. Madani, que je ne connais pas, est un homme politique (et donc un potentiel décideur africain), je crois utile d’alimenter sa réflexion, ainsi que celle de ceux qui le suivent (et plus largement de l’opinion publique africaine), sur des sujets importants pour notre continent: le cas du Rwanda me semble en être un, et il se trouve que je connais un peu le sujet. Je précise, car cela est utile, que M. Madani rappelle au début de son texte qu’ “après le génocide”, il aurait eu “à contribuer pour la Banque Mondiale à la restructuration du système financier rwandais, du programme de développement du secteur privé et des 5 banques existant alors à Kigali”. Il s’exprime donc en connaisseur.

La réflexion de M. Tall vise à expliquer pour quelles raisons, selon lui, le Rwanda ne serait pas pas un “modèle”. Son expérience rwandaise lui permet d’exposer, dès le premier paragraphe, la première limite au concept de “modèle” rwandais. S’il “ fut (à l’époque de son séjour au pays des 1000 collines) séduit par la beauté du pays, son potentiel agricole et surtout par la modernité de l’Université de Butare”(sud du Rwanda), il s’était tout de même “demandé s’il fallait le génocide d’un million de personnes pour que les gens se réveillent. Ce n’est un modèle souhaitable”. La question de savoir si le Rwanda est ou pas un “modèle” est une question complexe. Notons d’emblée que personne au Rwanda (en tout cas au niveau du pouvoir) ne prétend à ce statut de “modèle”. D’ailleurs, récemment, dans un débat sur la chaine de télévision nationale(RTV), l’universitaire rwandais Jean-Paul Kimonyo expliquait que s’il existe un “modèle rwandais”, c’est “précisément l’idée que chaque peuple doit suivre son propre modèle”. Ensuite le mot “modèle” est fortement connoté. Il suggère une forme d’arrogance ou de condescendance qui suscite mécaniquement des réactions de rejet — surtout chez des africains souvent plein d’un mauvais orgueil. En d’autres termes, le meilleur moyen de tuer tout débat utile sur le Rwanda (dans l’esprit des africains) est de l’aborder sous l’angle du “modèle”. Par ailleurs le Rwanda post-génocide est âgé d’à-peine 23 ans. Quand bien même le concept de “modèle” serait valide, il faudrait sûrement davantage de temps pour y prétendre. Ceci dit, et c’est là que l’affaire se corse, pour résoudre les défis fondamentaux qui se posaient au pays (et qui pour beaucoup sont communs aux pays francophones, dont le Mali), le Rwanda a expérimenté une voie singulière qui se révèle efficace depuis 23 ans. Alors oui, l’histoire rwandaise est tragique, comme l’est l’histoire de l’Asie, de l’Occident, et bien sûr d’une Afrique qui, dans sa majorité, et contrairement au Rwanda, ne tire toujours aucune leçon des innombrables malheurs qui l’ont frappée à travers les siècles. Mais si le critère de la “tragédie historique” devait déterminer la validité des expériences des pays qui peuplent notre planète, alors aucun de ces pays ne serait digne d’intérêt. Par conséquent, l’exclusion du terme “modèle” du débat sur le Rwanda ne devrait pas, au contraire, empêcher une analyse rigoureuse des leçons (à mon sens nombreuses) de l’expérience rwandaise pour les pays africains. Car c’est précisément la manière dont le Rwanda a su tourner le dos à nos démons communs (le Rwanda et l’Afrique francophone) qui suscite légitimement l’intéret de nombreux africains.

Dans son deuxième paragraphe, M. Madani Tall fait un éloge en creux du “modèle” démocratique occidental, puisqu’il s’émeut, reprenant ainsi la doxa occidentale sur le Rwanda, de ce que le Rwanda ne serait pas une “démocratie”: “Second hiatus du modèle : il faut faire fi de la démocratie, car pour l’imposer il faut prendre le pouvoir par les armes, museler toute opposition et seulement après si l’on a la chance d’avoir un Kagame plutôt qu’un Amin Dada l’espoir est permis. un pays dépendant d’un seul homme peut-il être un modèle ?” Nos pays, dont les Etats sont patrimoniaux, dont les identités particulières sont exacerbées au détriment d’identités collectives (nationales), qui ne connaissent ni le droit ni la souveraineté du peuple, sont par nature instables parce que par nature injustes. Par conséquent, la violence comme mode d’accession au pouvoir ne saurait être contestée par principe. Un pouvoir né dans la violence, en raison de circonstances historiques données, peut déboucher sur l’émancipation du peuple. La jeunesse d’Afrique francophone, qui célèbre tant Thomas Sankara, 30 ans après sa mort, semble avoir compris qu’aucun ordre n’est légitime qui ne soit juste. Et que la justice s’acquiert parfois, voire souvent, au prix du sang. Pour le reste, il serait malheureusement trop long ici d’expliquer l’option démocratique rwandaise. Ceci dit, pour un début de réponse à cette allégation aussi populaire que contestable d’un étouffement de l’opposition par le pouvoir du Président Kagame, je recommande l’excellente vidéo (voir Youtube) intitulée: “la faiblesse de l’opposition politique au Rwanda: analyse de Madeleine Mukamabano”. Je rajouterais simplement qu’il est plus que temps, en Afrique francophone, de sortir du dogme de l’alternance dite “démocratique” porté par des cirques électoraux dont on voit bien ce qu’ils rapportent aux hommes politiques et à leurs partis, mais dont on voit mal ce qu’en tirent des peuples qui s’enfoncent toujours plus dans la misère et le désespoir. Le préalable à une authentique démocratie (conçue comme la possibilité pour le peuple d’agir sur son destin) est la souveraineté nationale — d’ailleurs le Mali est encore mieux placé que d’autres pour comprendre le lien inextricable entre souveraineté nationale et démocratie. Plus généralement, qui peut encore douter que les élections sont rarement (dans l’espace francophone) l’occasion pour nous citoyens d’exercer un quelconque pouvoir, mais plus souvent une opportunité pour de nombreux politiciens cyniques de légitimer une entreprise de prédation des ressources de l’Etat? De la manière, il ne viendrait à personne l’idée de remettre en cause le principe de la nécessité de mécanismes de validation par les peuples de l’action de leurs gouvernants. Mais les élections à elles seules ne sauraient être assimilées à la “démocratie”. Et celle-ci ne saurait être considérée comme une fin en soi. Pour étudier de près le système politique rwandais, qui se veut “consensuel” et non “conflictuel”, les mécanismes de consultation du peuple y sont plus développés que dans les pays africains reconnus comme les plus démocratiques — sur la seule base de transitions pacifiques au sommet de l’Etat.

La question de la dépendance du Rwanda au Président Kagame est une question légitime. Les grands hommes sont rares, et il est par définition toujours difficile de leur survivre. Pour autant, l’un des inconvénients de l’extraordinaire domination du Président Kagame sur la vie politique de son pays est que bien involontairement sa présence cache une forêt d’institutions qui fonctionnent mieux que dans la plupart des pays africains, à commencer par le Front Patriotique Rwandais, dont l’histoire est intimement liée à la renaissance du Rwanda. Mais la première de ces institutions est le peuple rwandais, dont le monde pourrait s’étonner de la maturité politique après le départ de son leader emblématique (et si cette maturité venait à se confirmer, ce que je pense, la contribution à la maturation politique du peuple rwandais serait peut-être l’héritage le plus important du Président Kagame). Par exemple, le virus de la division sera plus difficile à activer dans un corps social qui aura baigné dans l’eau revigorante de l’unité pendant au moins 30 ans (“plus du Tutsis, plus de hutus, que des rwandais”). De nombreux analystes ont vu dans le score (plus de 98%) du Président Kagame à la présidentielle une confirmation du caractère dictatorial du pouvoir rwandais. J’y ai vu une preuve de la qualité du jugement des électeurs rwandais. Peu importe les mécanismes de coercition, dans l’isoloir l’électeur est libre. Ensuite il est à noter que les scores du Président Kagame sont élevés aussi bien à l’intérieur du Rwanda qu’à l’extérieur (dans les mêmes proportions), et notamment en Occident. Cela peut déplaire, mais les rwandais inscrits sur les listes électorales et qui se sont déplacés pour voter ont exprimé leur volonté profonde en optant pour le candidat du FPR. Cela n’était pas évident. L’industrie de la démocratisation-à-l’occidental est puissante. Ses moyens sont colossaux. Son obstination est forte. Pendant 7 ans (entre 2010 et 2017), les rwandais ont subi une forte pression d’acteurs étrangers leur expliquant qu’ils vivent sous une terrible dictature. Ils auraient pu céder aux sirènes du changement. Après tout…Au pire un score plus élevé de M. Habineza, du Parti Vert du Rwanda, candidat de l’opposition qui bénéficie d’importants soutiens extérieurs, aurait pu indiquer une inflexion dans l’esprit de l’électorat rwandais. Son score (0,48%), derrière Philippe Mpayimana, un candidat indépendant sans aucun appareil, est en fait une répudiation claire d’une certaine propagande occidentale, et l’illustration d’une “conscience démocratique” au sein de la population rwandaise.

Le reste du texte de M. Tall est un peu décevant. Il explique qu’étant “petit” et densément peuplé, le Rwanda est “plus simple à gérer que le Mali, 40 fois plus grand et moins densément peuplé”. Si M. Tall connaissait si bien le Rwanda, il comprendrait le rôle de la densité dans l’accélération du génocide de 1994 contre les Tutsis. La vérité est banale: aucun pays n’est “plus simple à gérer” qu’un autre. Chacun a ses particularités, ses complexités, son histoire, sa géographie, son relief, sa situation par rapport à la mer, etc. Toutes choses qui rendent la comparaison qu’essaie de faire M. Tall assez peu probante.

Pour finir, l’homme politique malien cite une série de pays qui seraient plus avancés économiquement que le Rwanda — toujours pour contester que le Rwanda puisse servir de “modèle”. Cette discussion est inutile dans la mesure où les pays cités (Ethiopie, Nigéria, Sénégal, etc.) ont tous un profil différent du Rwanda, et sont même différents les uns des autres. Là aussi chaque pays fait en fonction de ses contraintes et de ses atouts naturels et humains. Les comparaisons entre pays sont toujours un peu hasardeuses (à l’exception de pays au profil identique ou similaire). Ceci dit, et même si les défis restent importants pour ce pays, il est difficile de ne pas apprécier les progrès économiques (8% de croissance en moyenne entre 2001 et 2014 — chiffre NISR confirmé par le FMI) et sociaux (40% de pauvreté extrême en 2000 vs 16,3% en 2014 et 60% de taux de pauvreté en 2000 vs 39,1% en 2014 — chiffres NISR confirmés par la Banque Mondiale) réalisés par le Rwanda.

Avec le rôle croissant joué par le Président Kagame sur la scène africaine, et avec la reconnaissance, qui elle aussi est toujours plus forte, du succès de la gouvernance Kagame, les débats sur le Rwanda seront plus nombreux en Afrique. C’est une excellente chose. Mais ils gagneraient à être mieux informés et conduits de manière décomplexée. Les hommes politiques, comme l’opinion publique africaine, y gagneraient.

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