Amazon, le prof et Canopé

Written pas par moi uniquement mais par @Noylan92 too 😃

L’effroi du SNE

On en est arrivé à un point où un mot, un seul, suffit à provoquer des débats indignés à n’en plus finir. Bien souvent, la légitimité de l’indignation ne fait aucun doute. Mais à voir le tout puissant SNE s’exclamer ainsi, je ne peux m’empêcher de l’imaginer tel un petit oiseau maigrelet tremblant de toutes ses plumes sur sa petite branche secouée par le méchant Amazon. La petite branche a beau peser quelque 4 milliards d’euros en France devant le marché de la musique et du cinéma, on est presque ému pour tous ces acteurs de l’édition qui annoncent des jours terribles, forcément ubérisés. D’ailleurs, une fois que l’adjectif est prononcé, il n’y a plus qu’à acquiescer, comme si l’argument devait être forcément reconnu. Qui n’a pas entendu parler des taxis ? Qui refuserait de voir l’inéluctable évidence ?

Qui n’a d’ailleurs pas entendu parler du sort de l’industrie de la musique ? Nicolas Demorand a eu beau le rappeler à Antoine Gallimard au salon du livre, rien n’y fait. Il n’y a pas pire sourd que celui qui… Et de fait, on le sait déjà le modèle tel qu’il existe est déjà compromis et tous les efforts des grandes maisons d’édition n’y feront rien. Le marché du livre numérique l’emportera.

Le diable

Et c’est tant mieux. Il fallait se bouger avant, au lieu d’être un spectateur exaspéré par une économie en pleine mutation, et de s’arc-bouter sur les principes surannés du vieux monde. Car pendant ce temps, le vieux monde a changé. Le livre a changé. Profondément. Désormais, excédant de très loin le petit débat papier vs numérique, le livre numérique s’inscrit dans un écosystème qui rend l’expérience de la lecture plus exaltant que jamais. Le livre numérique donne accès à une kyrielle de services dans et hors le livre. Il permet de lire aisément ce qui était auparavant complexe. Il offre des moyens inédits de mémoriser ce qui a été lu. Il se décline même pour quelques sous en version papier. Mais l’entreprise qui produit ce livre numérique ne s’adresse pas qu’au seul lecteur. Elle s’adresse à l’auteur, lui procure les moyens techniques faciles et rapides d’être publié. Elle lui offre une visibilité. Elle lui offre des conseils de rédaction. Et quelle entreprise permet cela ? Amazon.

Doit-on signer un pacte avec le diable parce que celui-ci est séduisant ? Mais je vous en prie. Ce démon n’est pas très contraignant. Vous ne signez pas avec votre sang, vous gardez votre âme. Vous pouvez tout autant et dans le même temps publier chez Google, Apple, Wattpad, publie.net, YouScribe, InLibroVeritas et je ne sais plus qui encore. Vous êtes libre. De ce point de vue, voir le SNE s’effaroucher du choix d’un format propriétaire est à se tordre de rire. Les livres publiés par les grandes maisons d’édition (et vendus à prix d’or) sont le plus souvent bardés de DRM qui nuisent à leur libre circulation. Au reste, si vous êtes amazonisé, Calibre est votre ami. Parce que convertir un .mobi et lui supprimer les DRM que, vous qui vous auto-éditez avez le loisir de ne pas en mettre, est un jeu d’enfant. Rappelons au passage que le format mobi, s’il n’est pas open-source, est documenté : chacun est donc libre de développer son application de lecture. Ce qui explique que toutes les plate-formes peuvent aujourd’hui lire des livres numériques dans ce format. Ce qui n’est toujours pas le cas du ePub 3 par exemple). Ça ne vous plait pas le .mobi ? Bah fallait le garder quand c’était encore français.

Et si d’aventure, Amazon venait à me déplaire en raison d’une politique que je jugerais inacceptable, je ferai comme je l’ai fait pour Apple. Je claquerai la porte. L’enseignant qui publie est libre. Il a juste tenu à aller voir là où l’esprit pétille un petit peu, pour un temps donné peut-être et même il s’offre le luxe de s’accommoder des impératifs des Communs :

Prendre au sérieux les changements apportés par le numérique suppose de s’intéresser à des mutations complexes pour lesquelles on ne saurait maintenir des approches simplistes de défense d’une profession, d’un secteur, d’une branche, ou encore une opposition frontale public-privé;

Mutatis mutandis

Donc faire feu de tout bois, tout prendre là où l’innovation est, là où on donne les moyens à l’enseignant de travailler. Pourquoi ferait-on la fine bouche ? Désolé, je ne choisis pas Libre Office ou Microsoft. J’ai besoin des deux. Désolé, l’institution ne m’a pas beaucoup soutenu (et ça ne fait d’ailleurs pas partie de ses projets que de soutenir la création) et pour ma part je suis allé m’éditer là où c’était possible et je continue en exploitant applications, services, plateformes diverses et variées. En voici, un petit aperçu. Je n’ai pas de chapelle.

Et la liste s’allonge quasi quotidiennement.

Prière d'entrer

Et voyons… Qui peut bien aider les enseignants à s’y retrouver dans tout ça ? Ah oui ! C’est le Réseau Canopé. Cet opérateur public, en effet sous tutelle du ministère de l’Éducation Nationale, mais dont tout le budget n’est pas garanti par ce ministère (20% environ sont propres au réseau) a pour mission d’accompagner les enseignants dans leur formation et dans la production de ressources pédagogiques. Leurs Ateliers Canopé portent bien leur nom : ce sont des espaces de conception pour les enseignants qui peuvent bénéficier d’un accompagnement personnalisé. Un vrai luxe par les temps qui court. Luxe qui doit aussi se financer ! C’est donc dans cette double perspective qu’il faut voir ce partenariat avec Amazon. Le reste suivra. Visiblement, les Editions du Net ont déjà approché Canopé à ce sujet, effet positif de la concurrence. Et tout y passera aussi sur le versant technique : Linux, Windows, Mac OS, Android, iOS… Même pas peur. Tant mieux, car c’est la foire d’empoigne dans un domaine où nos dirigeants sont capables de dire tout et son contraire : inscrivons dans la loi la nécessité des logiciels libres ; créons un partenariat avec Microsoft… Face à de telles incohérences, et compte tenu de l’inexistence de moyens académiques permettant de faire le travail, le professeur se débrouille seul. Ça tombe bien. C’est ce qu’il a toujours fait. Dans les années 90 avec son traitement de texte. Aujourd’hui, en créant son ePub, son iba, son mobi ou son PDF. Parfois en travaillant de concert avec d’autres enseignants (Sésamath, lelivrescolaire.fr) mais enfin il y a de la place pour de petites initiatives ponctuelles, individuelles, quasi artisanales. Et c’est là que l’auto-édition prend tout son sens. En dehors de toute politique. C’est comme ça depuis le début. En somme, l’enseignant avait déjà été un peu ubérisé par l’institution elle-même, qui le laisse se débrouiller. La porte était ouverte. Amazon y est entrée.

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