Un centaure à l’école

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Bonne lecture !

Voici l’avant-propos :

Ne vous êtes-vous jamais demandé à quoi ressemblait l’école il y a 100, 200, 300 ou même 400 ans ? S’est-elle considérablement transformée à travers les siècles ou est-elle demeurée inchangée ? N’est-elle pas un peu comme ce bon vieux livre, cet ensemble de feuilles reliées, qui selon Umberto Eco constitue une perfection indépassable, comme le sont la roue ou la cuillère ? Un enseignant face à des élèves dans une salle, n’est-ce pas ainsi que l’enseignement doit se pratiquer ? Une école dans laquelle on réunit des élèves ayant à peu près le même âge, ayant plus ou moins le même niveau et faisant la même chose en même temps, est-ce le modèle qui peut perdurer indéfiniment dans le temps ?

Comparer l’état de la médecine avec celui de l’enseignement peut être assez amusant (même si de prime abord, on ne voit pas bien quel pourrait être le rapport) et surtout nous permettre de répondre à cette question. On peut se dire avec François Taddei que « Si Pasteur revenait et voyait la médecine aujourd’hui, il verrait davantage de différences que si Jules Ferry rentrait dans une école ». Le rapprochement n’est pas nouveau. En prenant appui sur le tableau de Laurentius de Voltolina, on a une petite idée de la manière dont on faisait cours il y a plus de 600 ans. Manière qui est à peu près celle que l’on peut observer dans bon nombre de salles de classe aujourd’hui : un professeur fait cours à une vingtaine d’élèves assis en rang et dont une partie discute voire dort (ou peut-être même pleure). Si bien qu’il est tentant d’ironiser et de faire ce parallèle entre médecine et enseignement. Et, de fait, un médecin du XIVe siècle voyageant dans le temps et qui arriverait dans notre siècle serait perdu. Les mots stéthoscope, scanner, IRM, transfusion sanguine lui seraient inconnus et un hôpital serait un lieu incompréhensible pour lui. En revanche, un enseignant ayant fait le même voyage temporel n’aurait qu’à se mettre devant ses élèves et prendre une craie. De 1350 à aujourd’hui, il n’y aurait pas un gouffre insurmontable, si l’on excepte une notable évolution linguistique… La plupart des salles de classe n’ont pas beaucoup changé avec les années. Un tableau, un bureau, des rangées de tables…

La Loi pour la refondation de l’école enjoint pourtant les enseignants à opérer certaines transformations, des transformations qui, d’ailleurs, n’ont pas attendu l’injonction législative pour être mises en œuvre. Simplement, la loi invite le corps enseignant dans son ensemble à faire entrer le numérique dans leurs pratiques. Le mot « numérique » apparaît, dans le texte de loi, 57 fois (à titre de comparaison, le mot « école » compte 216 occurrences). C’est dire l’importance de la chose. Cependant le mot recouvre une notion tellement vaste qu’il signifie tout et son contraire, le meilleur comme le pire. Car il faut admettre qu’on nous rebat ad nauseam les oreilles avec le numérique, et je ne suis pas toujours certain que cela soit à bon escient. Pendant un temps — celui des pionniers, dit-on souvent — le numérique ne me semblait pouvoir qu’être uniquement bénéfique. Et les années passant, je me suis souvent dit que bien des fois, le numérique n’apportait rien ou pas ce qu’il aurait fallu qu’il apporte.

Or j’ai récemment lu deux livres qui m’ont littéralement bouleversé et qui m’ont, il me semble, aidé à mieux définir ce que le numérique pouvait ou devait être. Le premier est Smarter than you think de Clive Thompson qui montre comment la technologie nous rend plus intelligent ; le second est un livre déjà un peu moins récent, qui est L’Élément de Ken Robinson, et qui montre combien l’école étouffe sinon tue la créativité des enfants. Formulé ainsi, j’ai bien conscience que le propos peut paraître excessivement simpliste, si ce n’est carrément risible. Aussi le livre que vous lisez en ce moment est-il né du désir d’illustrer ce double propos, de montrer comment le numérique peut changer l’école ou du moins accompagner l’école dans des changements qu’il est absolument impossible d’éviter et cela au bénéfice d’élèves souvent sommés de s’asseoir, de se taire et éventuellement d’écouter (ou pas mais en silence).

J’avais aussi, à l’heure où le mot numérique est omniprésent, un besoin d’apporter la caution d’une réflexion. Bien sûr, je n’ai pas d’autre ambition que d’apporter ma modeste pierre à l’édifice, en l’occurrence l’objet de ma réflexion (my two cents, comme disent les Américains). J’ai voulu tenter de légitimer l’introduction du numérique en classe. S’il est souvent admis que le numérique doit rentrer à l’école, il faut bien voir que nombre d’enseignants — et parmi eux de très jeunes (ce ne sont donc pas les plus vieux qui sont réfractaires à des nouveautés qui n’en sont plus) — s’opposent catégoriquement à ce qu’une machine interfère dans leurs pratiques. Je me souviens de la première formation que j’ai effectuée dans un collège près d’Orléans. Tout à ma joie de commencer ma première formation, j’arrive un peu en avance. Je me prépare, fais mes branchements dans ce collège tout neuf dont tous les élèves et tous les enseignants ont été fraîchement équipés d’iPad. Je m’attends à un grand moment de plaisir technophile. Un premier enseignant arrive. Il fait la tête. La raison : on lui a donné une tablette dont il n’a que faire, il a une formation de plus… Bref il n’est pas très heureux d’être là. Le numérique semble lui apporter plus de tracas que de réconfort. Plus récemment, on m’a dit deux fois à quelques jours d’intervalles : « Je ne vois pas ce que le numérique peut apporter à ma matière ».

Or j’ai une foi quasi inébranlable dans le numérique. Ce qu’il m’a apporté en tant qu’enseignant est inestimable. Il a transformé ma pédagogie, m’a amené à produire des choses dont je ne me serais jamais cru capable. Il m’a transporté en des lieux — de Londres à San Francisco en passant par Genève — dans lesquels je n’aurais jamais espéré ni même envisagé être invité. Et même dans les moments les plus futiles, par exemple en écrivant un tweet, j’ai pu voir combien le numérique nourrissait la réflexion. Ainsi la pensée naissait dans un simple gazouillis (ces quelque 140 caractères parfois si déconsidérés), se transformait en un article de blog, lequel s’enrichissait de commentaires. La réflexion parvenue à sa maturité (on l’espère), celle-ci venait s’épanouir dans un livre (on l’espère aussi). Or ce bénéfice que je tire du numérique, je suis non seulement convaincu qu’il peut être profitable à l’élève mais qu’il est urgent qu’il le soit !

Voici donc ce dont il sera question dans ce livre. On verra comment l’élève aidé de son ordinateur (ou d’une tablette ou d’un smartphone) en vient à mieux travailler. On en profitera pour battre en brèche cette idée du penseur isolé à la Rodin, seul en son esprit d’où il dégagera des merveilles. L’élève tel qu’on se le représente communément, tel un petit penseur penché sur son cahier à grands carreaux, est un mythe qui n’a pas lieu d’être et il faut le dire et le redire à tous ceux qui s’inquiètent de l’omniprésence de ces machines que nous portons sur nous. Ce que d’aucuns qualifient de prothèses n’a rien d’anxiogène. Elles n’ont rien de nouveau. En effet, l’homme consigne ses pensées et ce dont il a besoin sur des supports externes depuis des milliers d’années. Cela s’appelle l’écriture, cela s’appelle les livres. Pour l’élève, cela s’appelle un cartable. On doit donc percevoir comment l’élève (mais aussi son enseignant) devient un individu augmenté (c’est mieux que le prothétique) par le numérique. C’est en somme une créature hybride assistée d’un ordinateur et que les joueurs d’échecs ont appelé des centaures. Et de savoir ce qu’est un centaure à l’école. Cette notion d’hybridité, ne la retrouve-t-on pas dans notre quotidien. Par exemple dans notre écriture, mêlant lettres « en attaché » et caractères d’imprimerie ? Cet entrelacs de signes disparates ne révèle-t-il pas sans que l’on n’y ait prêté attention cette mutation qui a commencé bien avant que nos élèves, pour reprendre l’expression de Michel Serre, ne se transforment en petit(e) pouce(tte) ?

Une fois cela dit, une fois établi ce substrat qu’est cette modeste réflexion, l’on pourra montrer ce que doit être le numérique à l’école. Il s’agit en somme de se demander assez benoîtement ce qu’il apporte (et inversement ce qu’il n’apporte pas). Et j’espère bien, au passage, fragiliser un peu cette méfiance dont je parlais plus haut.

Parfois, je parlerai de ce que font les élèves, de ce qu’ils devraient faire et parfois j’évoquerai mes propres pratiques d’adulte, étant bien entendu qu’elles me sont personnelles (ne serait-ce qu’en raison de mon âge) mais qu’à un moment ou un autre, elles pourraient et devraient même être inculquées aux plus jeunes. Car c’est bien d’éducation qu’il s’agit. L’enseignant entend bien conduire (dans « éducation », il y a « ducere » = conduire) ses élèves quelque part (c’est tout le sens de « é- » qui vient de « ex- », c’est-à-dire « hors de » mais où ?). N’y a-t-il pas tout un pan du numérique qui échappe à nos élèves, car l’école n’a pas pris soin de l’enseigner ?

Ce livre peut aussi être considéré comme une défense et illustration du numérique ou du moins d’un certain numérique. De toute façon, me disait un jour un ami, on ne fait pas de barrage contre le Pacifique. Le numérique étant inéluctable, la question est de savoir comment l’utiliser au mieux sans renoncer aux ambitions de l’école. Dès lors, l’on verra que tout change : l’école, l’élève, le professeur.

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