PAYSAGES NUMÉRIQUES

Un paysage de Azeroth (World of Warcraft)

Le paysage est classiquement défini comme un effet de l’action combinée de l’homme et de la nature. On doit la notion à Pierre Vidal de la Blache et elle a pendant des décennies alimenté des travaux en géographie. Plus récemment, en 2000, la convention européenne a définit le paysage comme « une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humaines et de leurs interrelations »

Nous avons affaire a de nouveaux paysages : les paysages numériques.

La notion de paysage numérique apporte des questions intéressantes : Existe-t-il une nature numérique ? Existe-il des paysages naturels ? Les paysages sous-marins doivent-ils quelque chose à l’industrie humaine ? Les paysages extra-terrestres sont ils encore des paysages ? Ou est paysage tout ce qui apparaît dans la fenêtre de la subjectivité humaine, qu’il s’agisse du cadrage d’un appareil enregistreur ou de celui de l’imagination d’un auteur. Suivant cette définition, nous ne pouvons que constater l’existence de paysages numériques.

J’ai souvent pensé que l’immensité de la nature du continent américain, et plus exactement les traces que cette immensité ont laissé dans l’imaginaire des descendants des premiers colons américains avait servi de matrice à l’Internet. En effet, l’espace Internet a été pensé à partir des catégories de l’espace des colons américains : les pistes du bureau de Vannevar Bush sont les même que les pistes historiques qui ont façonné le territoire américain ; le web est parfois construit comme un far-web ou une « last frontier ». L’idée d’une nature numérique est dans un premier temps totalement contre-intuitive. Quoi de moins naturel que le numérique ? Les mondes numériques ont même été qualifiés de « synthétiques ». Pourtant, certains signes laissent percevoir une sorte de naturalisation des mondes numériques. Les bots, les intelligences artificielles, les vers, les pc-zombies sont autant de figures qui remettent en question les vieilles frontières et qui tentent d’animer ce qui au départ était encore plus inerte qu’un caillou.

Une image du jeu Journey

Comment s’effectue le peuplement des paysages numériques ?

Les hommes s’établissent en des lieux utiles à leur subsistance ou à leur industrie. Une fois créés, ces lieux deviennent des éléments de fixité dans la géographie et des dépôts pour les générations futures (Vidal de la Blache, 1908). Les établissements humains sont ensuite relié par des réseaux de communication. Le cyberespace ne connait qu’une seule matière première : le numérique. Soumise aux rigueurs du code, elle se fait image, film, document, ou dispositif. Elle est facilement copiée, déplacée, ou modifiée. Des établissements peuvent être spécialisés dans la production de certains documents. Par exemple, 4chan est produit un grand nombre de mèmes de l’Internet. Cependant, cet exemple est l’exception qui confirme la règle. On peine a retrouve dans l’espace numérique quelque chose de similaire a ce qui s’est produit dans l’espace géographique. Il n’y a pas dans le cyberespace de lieu ou les matières premières sont extraites, de réseaux de transports pour acheminer jusqu’a des lieux de traitement. L’industrie numérique n’a pas de lieu. Une vidéo prise sur un smartphone peut avoir autant de succès qu’un film fait par une maison de production.

Sur Internet, nous savons les mégapoles humaines : elles s’appellent Facebook (1.200 milliard), World of Warcraft (7 millions) ou Gaia Online (25 millions). Des routes partent et vont vers ces établissements au travers des pratiques des digiborigènes : chaque lien vers une page, chaque « J’aime », chaque commentaire renforce une route. Parfois, c’est la constitution même de ces routes qui est à l’origine de l’établissement d’une communauté. Les sites de social bookmarking comme Digg sont organisés uniquement autour de la construction de ces routes.

Quel est le relief des mondes numériques ?

Les paysages géographiques sont très divers : la steppe, la foret, la montagne, la plaine, en un mot le relief, offrent des possibilités et des impossibilités très diverses. Quel en sont les équivalents dans les mondes numériques ?

Les représentations que l’on forme habituellement des paysages numériques sont des représentations parfaitement géométriques. Le cyberespace est alors pensé comme un espace utopique : il est transcendent, d’une infinie complexité, un laboratoire des identités et un espace abstrait. Mais ce cyberespace est également construit sur des éléments très concrets qui permettent à un premier ministre de demander à ce que l’on supprimer Twitter du paysage numérique anglais pendant quelques heures . Par ailleurs, le paysage de chaque visiteur du site de vente en ligne Amazon.com est personnalisé en fonction de ses recherche et de ses achats. Il y a donc une certaine diversité des paysages numériques, mais avons-nous quelque chose d’aussi imposant qu’un désert ou qu’une chaîne de montagne ?

Il me semble que les dispositifs d’identification sont des équivalents du relief géographique. Le relief introduit en effet une coupure. Il sépare deux éléments contigus. La boite d’identification de Facebook joue exactement le même rôle. Qui réussit l’identification entre dans un nouvel espace, régit par des règles qui sont différentes des autres espaces.

Les paysages numériques reprennent la typologie que l’on peut faire des paysages (cf. Partoune, C. ). Certains sont des cadres de vie que l’on parcours, que l’on aménage ou que l’on gère. D’autres sont des milieux physiques dans lesquels on peut se promener et méditer. Certains paysages sont des héritages. Ils sont soutiennent les identités, les mémoires individuelles et collectives. Il est aussi des paysages communautaires qui donnent lieu à débats et manifestations. Enfin, paysages espaces sont des ressources appréciées pour leur beauté. Il nécessitent des opérations de préservation et d’aménagement.

La page HTML est un paysage que l’on explore de l’oeil et de la main. Certaines compositions sont immédiatement reconnaissables : le blog, le réseau social, le chat disposent les éléments d’une manière caractéristique.

S’agissant de paysages numériques, le pluriel s’impose. Un paysage est en effet le lieu ou l’on vit. C’est le paysage banal qui s’offre à la vue au quotidien. C’est un espace parcouru et pratiqué. Mais le paysage est aussi un pays, le lieu ou se donne à vivre cette chose étrange qu’est l’esprit des lieux. Le paysage donne alors un certain sentiment d’appartenance. Le paysage est aussi un milieu physique que l’on parcourt facilement ou pas. On peut y être frappé d’émotion. Il est aussi ce dont on procède. Il est alors modelé par les générations précédentes et charrie des morceaux du passé. C’est aussi un espace dont les ressources doivent être partagée. Ainsi en est il de certaines cités médiévales qui doivent garder un certain cachet. Ces différentes dimensions du paysage peuvent interpénétrer. Une cité médiévale peut être un héritage du passé, une ressource présente, et donner un fort sentiment d’appartenance à ceux qui l’habitent

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