Introduction :

Depuis 15 ans, chaque jour, je rencontre de nouveaux visiteurs qui tous, au milieu de leurs nombreuses interrogations, me posent la même question : qu’est ce que c’est le NUMA ?

A chaque fois je me retrouve plongée dans un abîme de perplexité. Comment raconter quinze années d’une aventure sans la résumer à une formule, sans perdre mon interlocuteur dans une histoire sans fin ?

Comment peut on expliquer un mouvement qui se développe au fur et à mesure du temps ? Et aujourd’hui, alors que nous sommes en train d’écrire un nouveau chapitre de notre aventure, comment entraîner la communauté qui nous accompagne ? La convaincre de nous suivre à l’international si nous n’avons ni les mots, ni les phrases pour leur raconter ce qui nous a construit ?

Nous avons alors eu l’idée de faire appel à un romancier, Ludovic Roubaudi. Nous l’avons invité à passer un mois dans nos murs et lui avons donné une seule consigne : Raconte nous ce que tu verras.

Les pages qui suivent sont son regard sur le NUMA: ses incompréhensions, ses étonnements, ses interrogations. Ce n’est pas l’histoire du NUMA.

C’est l’histoire d’un visiteur comme les autres qui s’est demandé : qu’est ce que c’est le NUMA ?

- Marie Vorgan Le Barzic

La réaction de Woody Allen lorsqu’il arriva au NUMA pour la première fois

“Je m’intéresse à l’avenir car c’est là que j’ai décidé de passer le restant de mes jours”

Woody Allen

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Seul et drapé dans mon linceul de vaincu romantique je suis arrivé au NUMA pour regarder partir un monde qui n’était plus le mien.

Je venais d’une époque coupée en deux par un mur. D’un temps où le reste du monde, celui qui n’était ni blanc ni occidental, végétait dans le tiers monde. Nous étions les seigneurs et maîtres d’un espace borné par le téléphone et quatre chaînes de radio. Une époque pour laquelle j’avais été instruit, éduqué et formé… pour rien.

Nul regret, nulle envie … rien que des souvenirs et plein d’espoir pour cette jeunesse conquérante.

La dernière fois que nous avons eu la possibilité d’écrire les règles d’un monde nouveau, ce fut en 1515. D’un coup la terre était devenue ronde, elle n’était plus le centre de l’univers et loin derrière la courbe de l’horizon des hommes rouges n’avaient jamais entendu parler de Dieu. Tout, absolument tout ce qui permettait au monde de garder les pieds sur terre s’était envolé… disparu dans le passé.

Cela était sans doute bien dit, peut être même empreint d’une certaine élégance romantique mais cette posture de vaincu numérique était surtout stupide. Oui, stupide.

Et je vais vous expliquer pourquoi.

NUMA situé au 39 rue du Caire, 75002, Paris

2

Je n’avais jamais entendu parler du NUMA jusqu’à ce qu’Arnaud m’invite à déjeuner dans un restaurant Thaïlandais de la rue du Nil. Entre lui et moi c’est une vieille histoire… quinze ans d’amitié.

Je l’avais connu alors que je venais de quitter le journalisme pour entrer dans une grande entreprise. « Toi qui viens de la télé, m’avait on dit, tu sais ce que c’est qu’un écran. Alors tu vas t’occuper de l’internet ».

Comme je ne savais pas ce qu’était l’internet j’avais accepté le job.

Pour commencer j’ai reçu dans mon nouveau bureau une ribambelle de spécialistes qui me parlèrent d’html, de communication qui n’était plus top down mais bottom up, de DNS, de CRM, de bande passante, de java script, de serveur 2si… Plus je les écoutais et plus je comprenais, aux vues de leurs honoraires, que l’internet était avant tout une technologie dispendieuse.

Puis Arnaud est arrivé. Il m’a expliqué très simple- ment et gratuitement ce qu’était ce nouveau réseau, le numérique, et j’ai commencé à y voir plus clair.

Alors, lorsqu’il m’a demandé de lui accorder une faveur je l’ai écouté.

— Connaissez-vous le NUMA Ludovic ?

— Le NUMA ? Non. Qu’est ce que c’est ?

— C’est justement le service que vous pourriez me rendre : écrire l’histoire du NUMA.

— Vous avez un budget ?

— …

— Je vois… peut être pourriez vous m’en dire plus. Juste pour m’appâter.

— Le plus simple serait… avez-vous un peu de temps après le déjeuner ?

— Oui.

— Alors je vais vous faire visiter…

— C’est aussi complexe que cela à raconter ?

— Vous verrez. Et il m’amena au NUMA.

Eugène Viollet-le-Duc conseiller spécial du NUMA lors de l’aménagement des locaux

“Chercher la raison de toute forme car toute forme à sa raison” Eugène Viollet-le-Duc

3

Je hais l’Open Space. C’est un crime contre l’humanité. Une invention démoniaque née du cerveau dérangé d’un individu qui n’a jamais quitté le confort de son bureau personnel.

Le NUMA c’est six étages d’Open Space. Un immeuble entier au 39 de la rue du Caire (75002) sans un seul en- droit pour s’isoler, sans un recoin d’intimité, sans une seule cloison…

Ça devrait être un cauchemar : mais !

Là où l’Open Space honni a comme unique but de maximiser la rentabilité du mètre carré, au NUMA il répond à des principes : le partage, l’émulation collaborative, la connexion entre les ressources, le chaos créateur.

Je me suis promené dans ce chaos créateur ce jour-là et j’ai vu… Non, en fait je n’ai rien vu.

On doit avoir la même sensation perché sur son tracteur sur une route de campagne quand soudainement, sortie de nulle part et lancée à pleine vitesse, une Formule 1 vous double.

On ne voit rien passer. On sent le vent qui vous ébouriffe. La vitesse qui vous dépasse et le trou d’air qui vous entraîne. C’est tout. Heureusement ce jour là je n’étais pas sur mon tracteur et j’ai pu me laisser emporter par l’accélération du mouvement. C’est un bouillonnement là-dedans. Une ruche et un torrent. Ça parle, ça marche, ça bosse et ça pense… une machine humaine sereine et vibrionnant d’avenir. Dès le rez-de-chaussée je me suis senti embarqué. Et dans les étages Arnaud me racontait, m’expliquait la Cantine et le Camping, le co-working et le Living Lab. J’observais des jeunes gens, hommes et femmes, silencieux, en pleine discussion, en groupe, solitaires, réfléchissants.

Je n’ai rien compris de ce qui se passait exactement ici mais parfaitement perçu ce que toutes ces gens massés sur six étages avaient comme intention : changer le monde.

Et le pire, c’est que pas une seconde je n’ai imaginé qu’ils pourraient échouer.

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4

Je suis revenu le lendemain. Seul. Je me suis promené dans les six étages et j’ai entendu trois histoires. Trois histoires qui me permirent de comprendre ce que faisait le NUMA.

Histoire 1

En 2002 les Etats-Unis d’Amérique connurent un terrible séisme : les japonais venaient de créer le supercalculateur le plus puissant du monde : le Nec Earth simulator. Ulcérés, vexés, les Américains se mirent au travail, investirent des dizaines de millions de dollars, et en 2004 ils sortirent Gene Blue, un supercalculateur encore plus puissant. L’honneur était sauf et la presse internationale s’en fit l’écho.

Ceci n’est pas le Nec Earth simulator

Dans le même temps, à la NASA, un chercheur dépité par la baisse des subventions et la hausse constante du prix des supercalculateurs nécessaire pour analyser les bruits de l’univers eut une idée : que font nos ordinateurs personnel lorsqu’on ne les utilise pas ? Rien.

Que ce passerait-il si, grâce au réseau, on arrivait à mutualiser leur puissance de calcul ? Il créa donc un petit logiciel qu’il posta sur le site de la NASA en invitant tous les amateurs d’astronomie et de bruit de l’univers à le télécharger et partager ainsi la puissance de calcul de leur ordinateur.

4,5 millions de passionnés jouèrent le jeu et créèrent ainsi un supercalculateur gratuit aux capacités bien supérieures à celles de Gene Blue et Nec Earth. La presse n’en a jamais parlé.

Histoire 2

Il y a quelques temps de cela, la direction de la SNCF décida de former ses cadres à l’utilisation des réseaux sociaux et à Twitter en particulier. Elle installa alors dans une salle quelques dizaines de responsables, de directeurs… hommes et femmes entre 40 et 55 ans. Devant eux sur l’estrade le formateur : un jeune homme de moins de 30 ans.

Ladite réunion

Pendant toute la journée il leur apprit à utiliser cette nouvelle forme de communication. Il leur fit découvrir les usages, les codes, la manière de les utiliser et ce que cela changeait dans la relation avec les usagers. A la fin de la journée il leur apprit une dernière chose : il était lui aussi employé de la SNCF.

Il était cheminot.

Tellement vrai

Histoire 3

Cette troisième histoire ne fut pas une découverte. On me parla de Wikipédia et de son modèle.

Que m’avaient-elles donc raconté ces histoires ? Un : l’outil de production des biens et services numériques n’est pas centralisé mais entre les mains de tous. Deux : l’émergence d’une nouvelle connaissance remet en cause la hiérarchie du savoir. Trois : le génie humain ne se tient pas dans les cerveaux de quelques-uns mais dans chacun d’entre nous.

Et c’est sur ce terreau que travaille le NUMA.

Camus fumait mais il est mort en voiture. C’est à n’y rien comprendre avec les règles de santé publique.

“Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde”

Albert Camus

5

Le soir de ce second jour j’ai eu un rendez-vous avec Lucas. Il est en charge de la recherche et du développement. Je ne voulais pas lui parler sur son terrain, alors je l’ai emmené au bistro. Nous avons remonté les couloirs du passage du Caire pour rejoindre une place triangulaire et sans nom où j’avais repéré une agréable terrasse. Nous avons commandé des boissons sans alcool et je lui ai fait part d’une étonnante découverte :

— Dans l’un des très rares documents produit par le NUMA, j’ai trouvé ceci : le nom NUMA viendrait de Numa Pompilius, successeur de Romulus et 2ème roi légendaire de Rome. C’est lui qui organisa la vie de la cité et inventa le mois de Januarus pour en donner douze au calendrier et le faire ainsi correspondre à l’année solaire.

Il m’écoutait sans bouger et sans réagir, attendant sans doute que je pose une véritable question.

— En parallèle j’ai lu que N.U.M.A., Non Uniform Memory Access, dans un système multiprocesseur, est la division d’une grosse unité de mémoire en une multitude. Cette répartition de la ressource supprime les phénomènes d’engorgement dus au volume des requêtes passées en un seul endroit. Ça augmente le temps de traitement de l’information. Je trouve étrange que vous ayez choisi l’histoire du règne de Pompilius pour expliquer le nom de NUMA plutôt que son acronyme « informatique ».

— Ceux qui pensent que le numérique est une technologie n’ont rien compris. Le numérique est avant tout une aventure humaine.

— Il n’empêche que votre histoire n’existerait pas sans l’ordinateur. Vous ne pouvez pas balayer la technologie d’un revers de main.

— Je ne la balaye pas, je lui accorde simplement l’importance que l’on doit à un outil. Elle est un moyen pas une finalité.

— Et la finalité serait l’aventure humaine ?

— Lorsque nous avons commencé à travailler avec de grands groupes nous étions en relation avec les directions de la communication. Internet c’était de la pub. Puis nous sommes entrés en contact avec les directions de l’innovation parce que l’informatique changeait les process. Aujourd’hui nous travaillons avec les RH car le numérique transforme l’organisation du travail, le lien hiérarchique avec les salariés et bouleverse le rapport entre l’entreprise et ses clients/utilisateurs. Ce n’était pas encore très clair mais je l’écoutais avec intérêt car il me projetait au-delà de mes préjugés et de mes idées reçues.

— Le mode de fonctionnement des startups est différent d’une entreprise traditionnelle. Les startups n’ont pas de clients : elles ont une communauté. Elles ne développent pas un produit : elles répondent à un besoin. Cela génère de nouvelles formes de relations au travail, de nouveaux axes de création de valeur, de nouveaux usages de consommation. C’est en cela que le numérique est un mouvement économique, social et humain.

— De profundis. J’ai l’impression d’entendre l’oraison funèbre de la vieille économie.

— Encore faudrait-il qu’il y en ait une nouvelle. Le numérique n’est pas une révolution, c’est une évolution. Il y aura toujours de la hiérarchie, de l’organisation, de la planification, des augmentations de capital, des investisseurs, un marché… mais notre manière de les aborder ne peut plus être la même.

Avant notre entretien j’avais prévu de lui demander pourquoi il n’y avait pas un seul informaticien parmi les membres du personnel du NUMA. Mais pouvais-je encore poser cette question ?

Oui bon… Staline aurait pu dire la même chose

“Nous trouverons un chemin… ou nous en créerons un”

Hannibal

6

Depuis que je suis arrivé au NUMA on me parle beaucoup de nouvelle organisation : que ce soit dans le monde du travail, dans la manière de gérer un projet, dans la façon de financer un projet, tout doit être « réorganisé ».

La belle affaire.

Je mets au défi quiconque de distinguer une once d’organisation dans le joyeux bordel du 39 rue du Caire. Et je ne parle pas des étages. Je me cantonne au rez-de- chaussée.

Poussez la porte et tentez d’y comprendre quelque chose. Il y a du monde partout qui parle, qui pianote, qui passe, qui cause, qui entre, qui sort, qui bouge, qui boit (parce qu’il y a un bar)… si c’est cela l’organisation numérique me voilà rassuré.

J’en étais là de mes réflexions quand un jeune type est venu me voir.

D’un point de vue extérieur l’organigramme de l’équipe du NUMA parait ainsi

— Je peux vous aider ?

Je viens d’un monde où la performance individuelle est le mètre étalon du succès. Un système où reconnaître son ignorance est une faute impardonnable…

— Non.

Mais je n’étais plus dans ce monde là…

— En fait vous le pouvez. Je suis paumé…

— Nous le sommes tous.

— C’est une réponse de curé ça. Je ne vous parle pas de ma vie personnelle mais d’ici…

— J’avais compris. Le premier jour tous ceux qui arrivent ici sont paumés.

— Et combien de temps dure la période d’adaptation ?

— Je vais vous expliquer…

Ce jeune type, Guillaume, m’expliqua qu’il y avait trois catégories d’individus au NUMA : les membres du staff ; les résidents, c’est à dire les startups, le membres d’un projet grand compte ou ceux qui ont un bureau en co- working et enfin les visiteurs : ceux du rez-de-chaussée.

— Et vous vous êtes quoi ?

— Un connector.

— Une quatrième catégorie ?

— Pas vraiment.

J’appris qu’un connector était un visiteur qui avait décidé de sa propre autorité d’introduire les nouveaux arrivants dans ce grand bazar. Coopté par les autres connectors il n’a qu’une seule obligation : trouver un remplaçant lorsqu’il décide de cesser de l’être.

— C’est le staff qui a créé les connectors ?

— Non. Ce sont des visiteurs qui se sont dit qu’on gagnerait du temps et de l’efficacité.

— Et c’est tout ?

— Oui.

— Et le Numa, le staff, ils sont au courant ?

— Oui, ils ont entendu parler de nous.

— Et ils en disent quoi ?

— Que les cafés sont gratuits pour nous.

— Ils ne vous ont rien dit de plus ?

— Pourquoi ? Ça marche et ça répond à un besoin. On organise des « colunch » où tout le monde peut venir, avec un plat fait main, et nous les présentons les uns aux autres.

— La grande communauté des nouveaux quoi.

— C’est ça.

— Et pourquoi le faites-vous ? Qu’est ce que vous y gagnez ?

— Un réseau. Ça me permet de rencontrer plein de monde… j’ai même trouvé des clients.

— C’est intéressé donc ?

— Un peu… je donne de mon temps et de ma connaissance de l’endroit et je récupère des contacts. Personne n’est perdant. Ainsi donc, un lieu sans organisation apparente était capable de générer sa propre organisation sans l’aide d’une direction.

— On appelle ça l’holacratie, me précisa Guillaume. Un système qui dissémine les mécanismes de prise de décision où chacun peut organiser l’amélioration du fonctionnement de l’ensemble.

J’avais envie de lui répondre que dans un monde non numérique cela s’appelait le bazar mais je me suis tu.

Les communautés au NUMA

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La découverte et le spectateur

Mon fils a 15 ans. C’est un enfant du numérique. Lors de sa semaine de vacances pour qu’il ne passe pas ses journées vautré sur le canapé devant son écran, je l’ai emmené avec moi.

— Tu regardes, tu écoutes et tu m’écris quelque chose à la fin de la semaine.

— J’écris quoi ?

— Ce que tu auras vu et ressenti.

— C’est obligatoire ?

— Oui.

— Whââââ…

Voilà son texte : Quand je suis entré dans ce bâtiment, je suis arrivé en tant que spectateur extérieur. Et, honnêtement, ça ne m’intéressait pas vraiment de passer ma journée dans un bureau avec des personnes que je ne connaissais pas, mais bon j’avais l’opportunité de faire quelque chose. Alors que je me perdais dans les limbes d’internet j’ai remarqué un groupe de personne en face de moi et j’ai découvert leur personnalité. La plupart du temps dans un groupe, il y a les personnes que l’on met à part, celles qui travaillent à fond sur le projet et celles qui travaillent mais que cela fait profondément chier. Attention, je vous présente là un groupe basique d’un collège comme les autres car le groupe qui était en face de moi était très différent de ce que je connaissais.

Ils étaient tous ensemble. Quand une personne semblait, disons, s’endormir, le reste du groupe le ramenait et c’était vraiment impressionnant de voir cette cohésion.

Après une heure et demi, alors que je profitais d’une très bonne connexion internet, je me suis rendu compte que je n’apportais rien en tant que spectateur extérieur. Si je ne faisais rien, c’est comme si je refusais de prendre le train de l’évolution conduite par la grande locomotive qu’est le NUMA et je me suis dit, « Theodore tu vas de- voir passer environ une semaine au NUMA, alors essaye de sortir grandi de cette semaine, tu es entré en tant que spectateur tu dois en sortir en tant que, je dirais, membre de cette idée et de ce mouvement ».

Les jours suivant mon fils est allé au cinéma, a vu ses grands parents pour son anniversaire, est sorti acheter des fringues puis est retourné au cinéma… Il n’a jamais remis les pieds au NUMA.

Il n’empêche que son texte me raconte quelque chose.

8

Au troisième étage, depuis une semaine, il y a un groupe d’informaticiens. Ils ne travaillent pas au NUMA mais pour une grande entreprise et ils sont là pour accoucher d’un projet.

Eric, sans doute quarante-cinq ans, grand type aux cheveux courts, avec une ombre de bouc sous la lèvre inférieure, un costume noir sur une chemise vert d’eau, une montre à bracelet d’acier, a accepté de répondre à mes questions.

— Nous sommes venus ici pour fabriquer une chaîne Youtube pour la DSI (direction des services informatiques).

— Vous voulez faire des films sur vous ?

— On voulait, oui… en fait, comme nous avons une mauvaise image de marque auprès des collaborateurs, nous voulions la redorer. Montrer que nous étions…

— Dans le coup ?

— Un peu ça oui. Mais nous n’allons pas faire de chaîne Youtube.

— Pourquoi ?

— Claudio, un des membres de l’équipe du NUMA, nous a sorti une phrase le premier jour. Elle était tellement étrange que je l’ai noté.

Il ouvre son téléphone et fouille dans ses notes électroniques.

— La voilà : il n’y a pas de solution parfaite à un problème qui n’existe pas.

— Je la trouve géniale d’absurdité.

— C’est ce que j’ai cru aussi mais maintenant je crois que c’est la chose la plus importante que j’aurai apprise.

— Il va falloir m’expliquer.

— Ils ont une méthode ici… Ca peut paraître étonnant au vu du bazar apparent mais tout fonctionne autour d’elle. Pour la résumer je dirai qu’ils nous ont appris à ne pas chercher une solution avant d’avoir bien cerné la cause du problème. Nous pensions qu’on ne nous aimait pas parce que nous sommes l’informatique, que c’est compliqué avec les mots de passe, que nous avons des procédures, enfin vous voyez le genre…

Grâce au programme NUMA Shift ceci ne vous arrivera pas… enfin cela ne dépend que de vous…

— J’ai travaillé dans une grande entreprise alors je vois tout à fait.

— Nous nous sommes dit qu’en nous construisant une image jeune, dynamique on changerait la donne. Alors nous avons demandé au NUMA de nous aider à imaginer des programmes, des animations… à devenir innovant dans notre communication. Mais Claudio nous a obligé à creuser le problème avant de penser à notre solution. Il nous a forcé à demander aux collaborateurs du groupe pourquoi ils ne nous aimaient pas. Et nous nous sommes rendus compte que les gens nous aimaient bien… la seule chose qu’ils nous reprochaient était de ne pas savoir qui joindre précisément en cas de problème : un type qui a un bug sur sa caisse à Blagnac, s’il peut le résoudre en dix minutes ce n’est plus un problème. S’il met trois jours à trouver le bon interlocuteur, c’est une catastrophe. En écoutant leur demande nous avons pensé à développer un annuaire un peu sophistiqué pour les aider à trouver le bon interlocuteur informatique.

— C’est étrange… Vous parlez de l’écoute du client comme d’une grande révolution alors que cela paraît évident.

— Ça l’est. Tout le monde sait qu’il faut mettre le « client » au centre de sa réflexion. Nous sommes bien d’accord. Mais nous ne le faisons pas.

— Pourquoi ?

— Parce que nous n’avons pas été formés pour ça! Parce que l’entreprise n’est pas organisée pour ça ! On nous sollicite pour trouver une solution pas pour perdre notre temps à nous poser des questions… Ici on nous apprend à ne pas trouver une solution à un problème mais à apporter une réponse à une demande. Ca change beaucoup de choses.

Je sentais bien quelque chose derrière cette histoire. Mais quoi ? La différence entre la solution et la réponse était encore assez ténue pour moi. Sans doute devais-je tout repenser dans la logique développée par Lucas. Le numérique n’est pas une technologie mais un mouvement humain…

“Toute communauté — un jour, quelque part, d’une manière ou d’une autre — rend commun”

Friedrich Nietzsche

9

Faire confiance à l’intelligence plutôt qu’à la capacité à obéir.
Confronter son idée à la réalité.
Créer de l’émulation collaborative.
Transformer l’erreur en une itération créatrice de succès.
Favoriser l’innovation au détriment de la répétition.
Devenir des designers relationnels.
Nous sommes le Tinder de l’open innovation.
Ceci n’est pas un Open Space mais un tiers lieu.
Notre force c’est le bordel culturel.
Réagir à des opportunités plutôt qu’appliquer un plan.
On apprend à ne pas penser mais à écouter.
La hiérarchie c’est Matrix.
Il faut mettre en place une organisation du prétexte.
On ne peut pas changer les règles du temps.

J’ai entendu toutes ces phrases. Je le jure.

En quelques jours, quelques rencontres et toutes en réponse à une seule question : c’est quoi le NUMA ?

Me voilà bien avancé.

Devant la porte en verre du 39 rue du Caire, cigarette au bec et la tête au soleil du printemps je raconte mes errements à Marie. Comment vais-je raconter une histoire du NUMA avec cette matière ?

— Tu devrais parler avec Nathanaël. C’est un OVNI mais il te permettra d’y voir plus clair.

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Après une heure de conversation à la terrasse d’Edgard à boire des pêches à l’eau, je n’étais absolument pas d’accord avec Marie. Ce type n’était pas un extraterrestre mais un œuf.

Lorsque je lui avais demandé ce qu’il fabriquait au NUMA il m’avait répondu avec un drôle de sourire qu’il était le directeur d’une équipe hautement dédiée à créer, structurer et développer les communautés.

— Et ça sert à quoi ?

— Une idée solitaire a peu de chance de se réaliser. Mais si on la réunit, la partage avec d’autres, alors elle va se durcir, grandir et devenir une réalité. Créer une communauté c’est créer de l’émulation collaborative.

— Ca m’inquiète un peu ce mot communauté… ça sonne secte.

— Je parle de communauté de volonté, pas de communauté de vie. En 2000, en plein éclatement de la bulle internet, des entrepreneurs du web ont créé le Silicon Sentier. Ils avaient la volonté de survivre à la crise. C’est de cette communauté que sont nées les idées de la Cantine et du Camping. Ils ont décidé de tout regrouper dans un seul lieu, le NUMA, parce qu’ils se sont rendus compte que ces deux communautés fonctionnaient en silo sans rapports l’une avec l’autre. Le NUMA c’est un seul bâtiment sans frontières intérieures pour que chacun puisse épauler tous les autres. Pour que tous profitent de l’énergie de chacun. Au rez-de-chaussée un espace ouvert ; un étage de coworking ; un étage d’accélération ; un étage pour accueillir le développement des projets d’entreprises ; un étage pour organiser des événements et un étage pour les réunions au calme. En une année 80 000 personnes sont passées entre ses murs et 1 400 événements ont été organisés. Voilà à quoi ça sert une communauté.

Lui, Nathanaël, a débuté au NUMA comme barman de la Cantine. C’est fou ce qu’on entend comme choses derrière un comptoir. Et pour peu que l’on ait l’oreille et le cerveau bien ouvert on détecte vite les volontés communes.

— En 2010 au bar ça causait beaucoup de la place des femmes dans le numérique… de leur absence en particulier. Alors nous avons organisé un événement sur le sujet. Médiatiquement et techniquement nous venions de lancer la première communauté de femmes dans le numérique… elle existe toujours.

— Il suffit d’organiser un pot pour créer une communauté ?

— Ouaip… et puis travailler, travailler et encore travailler sur les valeurs et les principes qu’elle doit porter.

En repartant mon idée était faite. Nathanaël était bien un œuf.
C’est étonnant un œuf. Unique et solitaire sous son ciel de calcaire, fragile et en bascule permanente mais capable d’être, suivant les volontés, coque, au plat, omelette, brouillé, Bénédicte, Meurette, Poché, Mollet, Mimosa…

“Et oui cette citation est de moi”

“Lorsque la vitesse d’évolution du marché dépasse celle de l’organisation, la fin est proche”

Jack Welch

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Je suis arrivé au NUMA avec le sentiment que ces jeunes gens allaient changer le monde. Pire : j’avais la conviction qu’ils allaient réussir. Après une petite dizaine de jours, je n’ai plus cette conviction.

Il y a dans la volonté de changer le monde une touche de naïveté que je ne trouve nulle part chez eux. Ce sont, avant d’être des rêveurs, des entrepreneurs totalement décomplexés face à l’argent et à l’économie de marché. Cela ne fait pas pour autant du NUMA un haut lieu du libéralisme de demain.

Pour un peu je pourrais dire que ces jeunes gens n’attendent rien des autres et tout de leur voisin. Maintenant comment vont-ils s’entendre avec leur voisin de l’économie traditionnelle ?

Au bar du rez-de-chaussée je peux poser toutes les questions qui me traversent l’esprit… Dans les étages je me contiens. Je n’aime pas interrompre le travail des autres pour alimenter le mien.
Au zinc je lance mes sujets au hasard et écoute les réponses sans savoir si j’obtiendrai une matière. Je titille les consciences du petit groupe à mes cotés en jouant de ma barbe blanche. Ils parlent :

— Changer le monde fait partie de la légende du numérique. Mais la réalité est que la plupart du temps on cherche à faire du cash sur des activités non marchandes. Avant on levait le pouce le long d’une route ; aujourd’hui on appuie sur son Smartphone et on paye 4 euros… comme changement il y a mieux.

— Personne ne t’empêche de continuer à faire du stop.

— Tu m’excuseras mais entre perdre mon temps sous la pluie à espérer une bagnole porte d’Orléans et organiser mon voyage pour 4 balles mon choix est fait.

— Je suis d’accord avec toi mais on ne change pas le monde avec ça !

— Tu ne le changes pas, tu le facilites.

— Et puis n’oublie pas qu’au début Blablacar était gratuit… et ça ne marchait pas. C’est ici*, au NUMA, qu’ils ont compris qu’il fallait rendre ce service payant pour que ça marche. (*NUMA a réalisé en 2012 une mission de conseil en Expérience Utilisateur qui a contribué à la réussite de la transformation du modèle économique du service)

Blablacar. Voilà un sujet d’intérêt. Non pas sur l’idée, ni sur la nouvelle approche de la mobilité ou son prix mais sur la relation entre l’économie traditionnelle et le numérique.

Le principe de Blablacar est simple. Je n’en disconviens pas. En tant qu’individu il me plait. Maintenant si je me place dans les chaussures des constructeurs automobiles.

Comment puis-je accepter la marchandisation d’un usage créé par mon produit sans en tirer profit ? Dois-je, comme les constructeurs automobiles américains du début du siècle qui ont racheté toutes les compagnies de bus de Los Angeles pour les laisser mourir, prendre le contrôle de ce nouveau marché et l’asphyxier ?

LA voiture du future

Puis-je penser que j’ai un peu de temps devant moi pour y réfléchir ou m’inquiéter de l’arrivée de Google, Apple, Uber et maintenant Virgin dans la course à la voiture autonome ?

Je sais bien que ces quatre géants numériques ne cherchent pas à me tailler des croupières sur la fabrication de voitures. Ils avancent pour me dépouiller des données et services que la mobilité crée.

Ou dois-je me lancer dans la construction de voitures collaboratives ? J’amène mon savoir-faire industriel et ouvre la conception de son usage aux acteurs du numérique ?

Grâce au ciel je ne suis pas constructeur automobile et ce soir je pourrai dormir sur mes deux oreilles.

Au royaume des aveugles les borgnes sont rois

“L’avenir n’est interdit à personne” Léon Gambetta

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Au NUMA on passe de la théorie à l’application en deux foulées. Au détour d’un escalier je suis tombé sur Antonin, le co-fondateur de Ouishare.

— Vous tombez bien. Vous qui êtes une sorte de pape de l’économie collaborative, comment avez- vous réglé le problème de la hiérarchie dans une structure numérique ?

— Par tâtonnement. Avec le numérique nous sommes passés d’une organisation où celui qui avait l’information avait le pouvoir, à un modèle où celui qui partage l’information a le pouvoir.

— Partager donne du pouvoir ?

— Cela accroit votre réputation. Détenir un savoir n’a aucune valeur… c’est ce que vous en faites qui vous donne du crédit. Vous qui écrivez par exemple : qui vous donne votre valeur, votre réputation ? Votre savoir littéraire ou vos lecteurs ?

— Donc chez Ouishare tout le monde est chef ?

— Il y a un chef dans un modèle de décision vertical. Dans un modèle horizontal il y a des cercles de décisions dans lesquels il peut y avoir un chef… encore que ce terme ne me plaise pas. Il faut plutôt parler de leadership.

Boss vs Leader

— Chef, leader, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

— Je suis étonné qu’un écrivain ne fasse pas plus attention aux mots. Le chef annonce sa vision et dirige les autres jusqu’à sa réalisation. Le leader organise un espace humain, technique, social, architectural, pour que la solution émerge et se réalise.

— Soit. Mais il faut bien un projet commun. Et ce projet doit être initié, porté par quelqu’un… chef ou leader.

— C’est « LA » question : quel degré de verticalité doit-on avoir dans un projet collaboratif pour qu’il progresse ? Quel degré de bureaucratie ?

— Je vous sens en équilibre instable entre les deux modèles.

— Je crois que nous sommes au début d’une ère.

— Cette ère va-t-elle changer le monde ?

— Méfions nous des grandes envolées. Une Start Up est avant tout une structure financière. Je ne crois pas au changement de monde… peut être une évolution vers un système plus équilibré.

— Si le numérique est une entreprise normale, comment peut-il générer une évolution ?

— Le numérique s’appuie sur les soft skills : le social, l’émotionnel, l’humain… C’est peu en apparence mais très important en réalité.

Depuis mon arrivée au NUMA j’ai été frappé par l’absence d’inquiétude et la prudence des uns et des autres sur l’avenir du mouvement numérique. Si aucun d’entre eux n’ose décrire un horizon possible, tous sont convaincus qu’il n’y a d’autre choix que d’avancer.
Comment ?
Ils ne le savent pas. La seule chose qu’ils veulent protéger est l’esprit NUMA : ouverture et performance.

13

Comme il est doux parfois de jouir de ses mauvaises pensées. D’être minable sans honte. J’ai assisté ce matin à une réunion qui m’a enchanté. Toute l’équipe du NUMA au dernier étage pour une réunion.
Je la résume en caricaturant à peine.
Marie, la « mater dolorosa » du lieu, explique l’opération de Crowd Equity et dresse un portrait de l’avenir. Son intervention est longue mais je la résume :

— Nous sommes 29 aujourd’hui, nous seront 99 dans 5 ans. Il y a un seul NUMA aujourd’hui, il y en aura 15 à travers le monde. Nous étions une association, nous allons devenir une entreprise. Des questions ?

Silence. Après quelques secondes une main se lève.

— Oui.

— Ce n’est pas une question sur ce que tu viens de dire. Mais comme on est tous là j’aimerais attirer l’attention sur le problème des toilettes…

Et là, alors que le silence régnait, la parole se libère et pendant de longues minutes les uns et les autres s’expriment largement sur ce sujet capital.
Moi je les regarde et me rassure. Je ne suis donc pas le seul à être perdu face au changement. Pour un peu je les embrasserais de s’intéresser plus aux intempéries des commodités qu’à l’avenir du NUMA.
En quittant la réunion je m’en étonne devant Aviva, une jeune femme en charge de l’international.

— On en parle depuis longtemps. Ce n’est pas une nouveauté pour nous.

— Ce silence n’est donc pas de l’indifférence ?

— Non.

— Une forme d’inquiétude alors ?

— Peut-être.

— Vous avez peur de perdre votre originalité en grandissant ? Peur de diluer la culture du NUMA ? Perdre ce côté français qui fait sa différence ?

Elle ouvre de grands yeux, visiblement très étonnée.

— J’aimerais bien savoir ce qu’il y a de typiquement français ici, au NUMA. Mis à par le fait que nous parlions français, je ne vois rien de « national » dans nos idées. À ce propos, croyez-vous que le programme Erasmus dilue les cultures nationales ?

— Non. Il les enrichit.

— Nous sommes d’accord. Grandir dans le partage, l’échange et l’enrichissement mutuel ne diluera rien. Par contre, si nous ne quittons pas le cocon de nos murs et de notre modèle, alors nous nous assécherons…

— Le NUMA pourrait disparaître ?

— Oui.

— C’est assez inquiétant.

— Non. Nous ne disparaîtrons que si nous nous endormons sur nos lauriers… mais ce n’est pas le genre de la maison. S’ouvrir à l’international c’est poursuivre le partage, donc continuer à vivre.

Aviva a travaillé dans un cabinet de conseil et l’expérience ne lui a pas plu.

— On devait faire plaisir au client, car ce n’était pas la réussite du projet qui comptait mais le contrat, alors on lui disait toujours oui. Cela n’avait aucun sens. J’en suis partie comme Romain Duris à la fin de l’Auberge Espagnole, en courant.

— Ne finirez-vous pas à ressembler à ce que vous avez fuit à grandes enjambées si le NUMA continue à grandir et à se développer ?

— Peut-être… Maintenant nous avons une approche qui refuse le clonage. En Russie nous n’avons pas ouvert un NUMA Paris bis. Mais le NUMA Moscou. Nous apportons une méthode, celle de notre expérience, mais elle doit être agile. Nous partageons nos grands principes avec nos partenaires, apprenons de leur vision et nous nous accordons sur un socle de valeurs communes pour créer une communauté NUMA internationale.

14

Passe à ce moment Souad. Une jeune femme qui s’occupe de Cobalt BLR, un immeuble de coworking à Bangalore dirigé par Naresh Narasimhan. Elle a envoyé un courriel à contact@numa.paris pour obtenir quelques renseignements et elle est maintenant ici pour deux semaines. Aviva me la présente et nous discutons. Souad est, pour une part, aussi désarçonnée que moi devant le NUMA.

— Naresh est un architecte qui veut décloisonner les méthodes de travail indiennes. Il a récupéré cet immeuble et m’a demandé de le développer. Je suis tombé sur le site du NUMA un peu par hasard et j’ai été surprise de la ressemblance entre les deux lieux. Depuis que je suis ici je retrouve la même énergie.

— Vous allez donc travailler ensemble ?

— Oui. Vous savez, en Inde nous en avons assez d’être les petites mains de l’Occident. Nous aussi nous voulons innover et écrire le monde de demain. Alors nous allons apprendre, échanger, partager, collaborer… et nous deviendrons une séquence du mouvement numérique.

— Qu’est ce que c’est pour vous le NUMA ?

— J’ai un mauvais jeu de mot pour le décrire : en apparence c’est un lieu pour les nomades, en réalité c’est un lieu pour les knowmade.

Je me tourne alors vers Aviva :

— La Russie, maintenant l’Inde, c’est un choix de votre part de vous ouvrir à des pays qu’on ne placerait pas, à première vue, sur la liste des leaders numériques ?

Après NUMA Moscou, essayez de deviner dans quel pays ouvrira le prochain NUMA ?

— Il y a trois grands pôles numériques dans le monde : les USA, l’Asie et l’Europe. Dans ces trois pôles les écosystèmes sont développés et s’ils sont ouverts à des échanges, ils ne sont pas forcément demandeurs de partenariat. Nous avons décidé de nous concentrer vers les pays émergents car c’est là que nous pourrons partager nos principes.

— Vos principes ? Pas vos pratiques ?

— A eux de trouver leurs pratiques en fonction de leur culture et de leur besoin.

— Pourtant vous m’avez regardé comme un hibou en plein jour quand je vous ai parlé de l’aspect français du NUMA ?

— Doit-il y avoir un bar avec une cuisinière à Bangalore ? Je ne sais pas. À Paris c’est obligatoire… Ça c’est une pratique culturelle.

— Ça va, j’ai compris… je vous taquinais.

15

Au bar justement j’ai bu un verre avec Guillaume, le régisseur des lieux et Susann, la chef. Nous sommes contemporains et nous nous comprenons à mi mots.

— Je n’y comprends pas grand chose au NUMA.

— Ne t’inquiète pas Ludovic, En arrivant ici je pensais que le NUMA était une maison de jeunes de la gauche caviar. Des dilettantes qui jouaient à l’ordinateur. Et puis j’ai découvert un lieu de création et d’expérience, un bouillonnement permanent d’idées nouvelles, de tentatives, de réussites et j’en suis tombé amoureux.

— C’est ça, confirme Susann. On tombe amoureux de l’endroit et de tous ces jeunes. Même si comme toi, je ne comprends toujours pas comment ils font pour gagner de l’argent.

— On ne doit pas raisonner normalement mais se dire que l’on est sur une scène. Ici nous sommes tous des personnages devant un public. Nous devant les résidents du NUMA qui nous regardent raconter l’avenir. Eux-mêmes devant leurs propres communautés qui les observent avancer. Les Startups devant les investisseurs qui jaugent leurs idées.

— C’est un état d’esprit.

— Moui… je dirais plutôt que c’est une volonté.

— Volonté de quoi ?

— D’avancer différemment. À notre époque nous voulions aussi changer le monde mais nous n’avions pas la maîtrise des outils pour le faire. Aujourd’hui ces gamins ont les idées et la maîtrise des outils. Ça change beaucoup de chose.

— Tu penses qu’ils vont y arriver ?

— Je n’en sais rien… Mais je veux participer.

Ludovic Roubaudi

Ludovic Roubaudi 23.03.2015–16.04.2015

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